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Ludivine Bantigny
Au bout de ses rêves (vision de cauchemar)
Article mis en ligne le 21 janvier 2017

par C.P.
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Voilà un air populaire mais cette fois il n’a rien pour plaire. « J’irai au bout de mes rêves… » C’était un refrain de Jean-Jacques Goldman ; en son temps, il avait fait recette. Aujourd’hui, François Fillon croit pouvoir miser sur la formule à succès. Lors du deuxième débat de la primaire, le candidat remet sur le métier l’anaphore pourtant raillée quand François Hollande l’avait utilisée (qu’à cela ne tienne, F. Fillon tient à la recycler, juste un peu modifiée) : « Je veux être le Président qui travaille pour les Français. Je veux être le Président qui travaille pour permettre aux Français d’améliorer leur vie. Je veux être le Président qui travaille pour permettre aux Français d’aller au bout de leurs projets et de leurs rêves » (etc.) (débat du 3 novembre). Il y revient, dix jours plus tard, à Metz et sur tweeter : « Je vous propose un programme de réussite pour que chacun puisse aller jusqu’au bout de ses rêves et de ses projets » (14 novembre). À New York en septembre, il avait été un peu plus clair en faisant l’éloge du travail précaire : « C’est le travail qui libère, qui permet d’aller jusqu’au bout de ses rêves » [1].

Si l’on ose dire, on croit rêver. Alors c’est ça, le rêve en barres et en paquets ? De la précarité parce que vous comprenez, l’essentiel c’est de travailler – pour être exact.e, François Fillon a déclaré devant un parterre new-yorkais : « il serait temps qu’on accepte qu’il y ait des emplois précaires. C’est toujours mieux de travailler que d’être au chômage ou au RSA ». Toute comparaison gardée, cela rappelle ce que disait déjà, en avril 1985, le Président Mitterrand à propos des TUC (travaux d’utilité collective) dont la rémunération n’équivalait pas même à un tiers du salaire minimum : « des jeunes qui n’avaient rien à faire, qui traînaient, vous ne pouvez imaginer vraiment leur joie d’avoir retrouvé une part de dignité : ils se sentent utiles ». C’est mettre la dignité bien bas, et à peu de frais : l’assignation à la résignation, l’habitude de faire tout accepter au nom de la crise, au nom du marché, de la compétition et des actionnaires à rémunérer. Et le voici en version Fillon : c’est le nouvel « I have a dream », aplati, rabougri, écrasé – un cauchemar en réalité. Car telle est la société imaginée comme un rêve éveillé par ce dernier modèle de l’homme providentiel : abolition de toute durée légale du travail dans le privé, passage aux 39 heures payées 37 dans le public, démantèlement du droit du travail, baisse vertigineuse (50 milliards) des impôts et cotisations versés par les entreprises, baisse tout aussi impressionnante (110 milliards) des dépenses publiques, âge de la retraite sans cesse repoussé… Comment un candidat peut-il, toute honte bue, nous promettre du rêve avec un tel programme et galvauder les mots au point de les piétiner ?

François Fillon n’est évidemment pas le seul à pratiquer en expert l’exercice ordinaire des beaux mots dévoyés. Pour ne prendre qu’un exemple récent, Emmanuel Macron a martelé qu’il entendait mener une « aventure de refondation politique » [2]. Une aventure, un autre rêve (de son côté l’inénarrable Copé avait déclaré le 3 novembre rêver d’« une France qui remonte à cheval comme Zorro »…). Quel est donc ce nouveau Far West que nous propose l’ex-ministre de l’Economie et ex-banquier d’affaires ? Rien moins qu’une attaque en règle contre les « insiders » (c’est vieux comme François de Closets) qui ont l’impudence d’avoir un CDI ou – pire encore – d’être fonctionnaires. La précarité, on vous dit : c’est la modernité et, comme dirait Laurence Parisot, c’est la vie [3]. Et de nous faire rêver avec un nouveau SMIC jeune, une retraite flexible, sans compter le toujours vaillant euphémisme masquant sans habileté le tranchant des licenciements : « sécuriser la rupture ». Belle « refondation » selon Macron en effet : un langage ressassé depuis des années, le grand veau d’or vaudou (flexibilité-précarité-compétitivité), mais relooké sous les airs modernes d’un jeune loup aux dents longues et aux crocs acérés.

Comment en est-on arrivés là ? À cette ère du spectaculaire où les mots ne sont qu’éléments de langage et la "politique", le ring étroit des vanités ? Si vous vous êtes infligé le petit supplice masochiste non seulement de la primaire (« de la droite et du centre ») mais encore du débat sur le débat, avec un panel de commentateurs triés sur le volet comme BFM sait le pratiquer, vous n’aurez pas manqué de relever le goût de la boxe thaïe prononcé chez ces analystes de haute volée : « il y a eu du fight », « elle a lâché ses coups », « il y a eu des mollets mordus ». Le pire était sans doute la conclusion-couperet, aux limites du pathétique : « ça donne une belle image de la politique » [4] (et ceci dit sans ironie).

Nous en sommes donc là, et pourquoi ? La crise de légitimité est portée à son comble depuis quelques années : exclusion de tout contrôle démocratique pour des pans entiers des décisions politiques, usage brutal et sans compter de l’arme répressive qui frappait jusqu’alors d’abord les quartiers populaires et s’abat désormais sur tous les contestataires, manière de gouverner de plus en plus autoritaire, à la mesure de la panique qui prend les gouvernants quand ils voient toute légitimité leur échapper : il leur faut donc s’imposer à coups de mots-clefs et vides, de violences policières et de 49.3.

Et pendant ce temps-là, dans la vallée de la Roya… Des habitant.e.s s’organisent pour venir en aide aux réfugiés, les accueillir, les héberger, les soutenir, au risque de poursuites judiciaires pour « délit de solidarité » [5] ! De l’autre côté, quelques puissants, ceux de la veille et du lendemain – Valls et Macron, tous deux sortants, ex-piliers du gouvernement, voudraient nous faire croire à leurs habits neufs ; c’est bien en vain : comme dans le conte d’Andersen, il suffit de montrer que le roi est nu. Ces gens-là valident et ordonnent qu’on puisse poursuivre des femmes et des hommes pour être venus en aide à des réfugiés. Vision de cauchemar, encore une fois.

Pourtant la politique est là, dans ces solidarités pourchassées. Elle est dans tout ce qui se décale hors des estrades et ouvre la voie à la discussion collective, aux résistances et aux projets. Elle est dans les places occupées, ici et ailleurs, demain on l’espère comme hier. Elle est dans le travail de terrain des syndicalistes, des militant.e.s politiques et associatifs qui n’ont rien abandonné à la volonté de penser un monde différent. Elle est dans les grèves, les têtes relevées et les drapeaux déployés. Elle est dans « les luttes et les rêves » pour reprendre le titre de cette « Histoire populaire » que Michelle Zancarini-Fournel vient de publier : dans notre action anonyme, humble et tenace, et dans celle de naguère, celle des oubliés à qui il nous revient de donner place [6]. La politique, ce n’est pas cette « police » dont parle Jacques Rancière, celle qui est là pour lisser et policer, celle qui assure l’ordre établi, le fonctionnement à la trique d’un monde tel qu’il ne va pas. La politique est au contraire, pour suivre encore J. Rancière, le combat de tout un chacun au quotidien pour l’émancipation et l’égalité. Ce n’est pas du « rêve » tel qu’on nous le vend au spectacle des arrogances viriles et futiles. Ou alors ça l’est sous un aspect bien plus fondamental, en deux mots nés il y a quelques années d’une jolie contraction verbale : « rêve général(e) ».

Notes :
P.S. :

Ludivine Bantigny est historienne et l’auteure notamment de La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours (Le Seuil, 2013, rééd. 2017).
12 décembre 2016 / Les mots en campagne

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-mots-en-campagne/article/121216/au-bout-de-ses-reves-vision-de-cauchemar



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