DIVERGENCES 2
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Alain Brossat
Modeste proposition (Ali Baba et les quarante valeurs)
Article mis en ligne le 24 janvier 2017
dernière modification le 25 janvier 2017

par C.P.
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Je propose qu’en ce début d’année 2017 où il nous reste tant et tant de Palais d’Hiver à prendre, palais de pierre et de marbre, palais de papier et de mots, un post-scriptum en forme de codicille soit ajouté à la formule sacramentelle et ornementale qu’aiment tant à proférer en toutes circonstances, en ce pays, ceux qui se disent nos gouvernants — « France, patrie des droits de l’homme ».

Je propose que cet énoncé destiné à condenser la notion d’une qualité et d’un destin exceptionnels, uniques, de ce qui se subsume ici sous le signifiant « France » (celle de l’État, en l’occurrence, plutôt que celle du peuple populaire, des gens) soit, à toutes fins utiles précisé en complété dans les termes suivants :
« La France, cette dite patrie des droits de l’homme qui, à l’heure nazie, abandonna activement Walter Benjamin à son sort et qui, à celle de la décolonisation, tenta à deux reprises au moins d’assassiner Frantz Fanon ».

Il se pourrait bien, en effet, que le temps soit enfin venu pour nous de prendre la pleine mesure, symbolique entre autres, de cette double forfaiture — parmi tant d’autres, et de plus massives proportions.

C’est qu’en effet le diable gît dans des « détails » de l’histoire (des crimes et forfaits d’État) de cette espèce. C’est qu’en effet, il s’avère, à l’usage de l’expérience historique et du travail de la pensée que Benjamin n’est pas seulement « un grand philosophe du XX° siècle », formule aussi inconsistante que convenue, mais bien, spécifiquement, le seul môle ou pôle de résistance philosophique qui, rétrospectivement, ait tenu et continue de tenir face au chaos et à la barbarie qui ont saccagé l’histoire du XX° siècle. Le seul bloc de pensée qui nous permette de résister à la séduction heideggerienne, disait un jour André Lacoue-Labarthe.

Et c’est, de même, qu’au fil du temps, le nom de Fanon et son œuvre trop tôt interrompue sont devenus, dans et pour l’ensemble du « reste » post-colonial de l’Occident néo-impérial(iste) d’aujourd’hui, le fanal, la référence première et fédératrice d’un discours décolonial de l’émancipation et d’une critique continuée des illusions et présomptions de l’eurocentrisme et de l’hégémonisme occidental.

On entend ici et là que « la France » (celle dont le destin se confondrait avec l’Etat, légataire universel des traditions historiques glorieuses et des valeurs universelles émanant de celles-ci) ne se tient pas à la hauteur de sa condition héréditaire de « patrie des droits de l’homme », en particulier lorsqu’il s’agirait de se mobiliser là où ceux-ci sont bafoués chez les autres, voire chez nous — quand elle se barricade contre les migrants fuyant des pays ravagés par la guerre, quand elle lâche la bride à l’une des polices les plus violentes d’Europe — notre police « républicaine ».

Mais en l’occurrence, c’est de tout autre chose que ce type de défaillance ou dérobade qu’il s’agit. Ce dont les noms qui brillent aujourd’hui d’un éclat particulier au firmament de l’esprit de émancipation (de la « tradition des vaincus »), Benjamin et Fanon, sont le point de réverbération est d’une autre espèce : une criminalité d’État qui, en situation et sur un mode délibéré et obstiné, s’acharne à organiser la disparition de figures déterminantes de la lutte contre la barbarie. Ce registre, insistons, n’est pas celui de la « trahison des idéaux » (des « valeurs ») gravés dans le marbre de la Déclaration des Droits de l’Homme, il est celui d’une suite d’actions politiques et administratives destinées à exterminer l’intelligence critique — une forme de Viva la Muerte ! revisitée par l’État français.

Aujourd’hui, les œuvres respectives de Benjamin et Fanon sont étudiées dans les établissements d’enseignement français, elles font l’objet d’un nombre toujours croissant de publications, colloques, études, leur nom est attribué à des rues ou des établissements publics — et ce n’est qu’un début. La culture est bonne fille, qui recycle et acclimate sans fin ce que l’État, jadis et naguère, a vomi.

Ce n’est pas se payer de mots mais convoquer des faits et des circonstances établis (des vérités de fait, dirait Hannah Arendt) que rappeler ce qui a conduit Walter Benjamin à la fin misérable qu’on sait, sur la frontière espagnole, en 1940, après la débâcle française : le refus réitéré qui fut opposé par l’administration française à la demande de naturalisation de celui qui, réfugié dans notre pays après la prise du pouvoir par Hitler, fuyant les persécutions raciales, s’était toujours activé, envers et contre tout, dans le rôle de médiateur entre monde intellectuel français et allemand, parlait et écrivait dans notre langue, ne se livrait à aucune activité réputée « subversive » ou simplement militante, bénéficiait d’appuis et de garanties fournies par des personnalités aussi notoires qu’André Gide ou Romain Rolland.

Bien avant donc que l’État français (Vichy) ne donne force de loi aux discriminations raciales, entre Front populaire et Drôle de guerre, il aura fallu l’acharnement et la hargne obtuse d’une administration prompte à voir dans tout réfugié allemand un « boche » avant tout et un communiste présumé, pour que Benjamin, de façon répétée, se voie opposer une fin de non-recevoir à sa naturalisation, décision politique autant que routine administrative... Il ne s’agit pas de dire que, devenu français, Benjamin aurait été sauf à tout jamais au temps de l’Occupation allemande, mais bien, et la chose est avérée, que, sous ce nouveau statut, l’enchaînement de circonstances dramatiques qui le conduisit de l’internement (dans un camp français) à la tentative infructueuse de quitter le pays par Marseille puis à la fuite désespérée en direction de l’Espagne ne se fût pas produite. D’autres, dont la situation était aussi litigieuse s’en sont tirés, mais il se trouve que, Benjamin ayant été ce qu’il était, fragile et isolé, acosmique et désespéré, le rejet actif dont il a été l’objet de la part de cette France-là, celle de l’État républicain et de son administration, a programmé sa fin misérable. On a là, face à l’Histoire, face aux présomptions de ceux qui s’établissent dans le rôle de gardiens des valeurs, une tâche de sang intellectuel sur la tunique de la République qui jamais ne s’effacera.

Concernant Frantz Fanon, les choses sont tout aussi distinctes : par deux fois au moins, en 1959, une organisation terroriste clandestine peuplée d’ultras algériens d’origine européenne, la Main rouge, prolongement, selon tous les spécialistes, des services secrets français, a tenté d’attenter aux jours de Fanon : une première fois au Maroc, où il s’activait dans les rangs du FLN tout en continuant à exercer son métier de psychiatre, par sabotage de sa voiture — Fanon fut grièvement blessé et dut être hospitalisé. Transféré dans une clinique à Rome au vu de la gravité de son état, il fut à nouveau victime d’une tentative d’assassinat à la voiture piégée qui, à défaut de le tuer, coûta la vie à des passants. À l’hôpital, un commando tenta à nouveau de le tuer, mais il avait pris la précaution de se faire transporter dans une autre chambre que celle qui lui avait été assignée [1].

D’une façon assez surprenante, les biographes et spécialistes de la pensée de Fanon sont portés à traiter de cet épisode en passant, sur un mode quasi anecdotique, sans s’y arrêter pour en prendre la pleine mesure politique. Il faut donc se donner le temps de faire ici arrêt sur image pour évaluer la portée de ce fait de criminalité d’État : de manière réitérée, les services secrets français, utilisant une couverture conspirative transparente, ont tenté de liquider Fanon.

Or, ce type d’opération dite « homo » (pour homicide) à l’époque déjà, se décidait au plus haut niveau de l’État — à Matignon selon les spécialistes aussi bien que d’anciens activistes de la Main rouge. Pour dire les choses en français courant, c’est donc le Premier ministre de l’époque, Michel Debré, qui a donné son feu vert à cette tentative de liquidation, tout comme, aujourd’hui, c’est le Président de la République qui est le commanditaire des tentatives d’assassinat ciblé de supposés djihadistes dans le Sahel ou ailleurs – continuité dans le changement qui, soit dit en passant, jette une lumière particulière sur cet usage actuel de la « raison d’État » dont nul ne semble présentement s’offusquer.

Le fait que ces attentats aient échoué par une combinaison heureuse de hasard et de maladresse de leurs exécutants ne suffit pas à ce qu’ils soient relégués au rayon du folklore barbouzard. C’est qu’en effet, ils manifestent une disposition criminelle de l’Etat, dans ses plus hautes instances et non pas seulement dans ses franges ultras, dans le contexte des circonstances exceptionnelles de la guerre d’indépendance des Algériens, une disposition à considérer comme bon à éliminer sans autre forme de procès, en qualité de traître et hyper-ennemi, ennemi de la France et de l’humanité, un citoyen français dont le tort est de s’activer en faveur de la cause des colonisés, dans les rangs de l’ennemi de l’heure — le parti de l’indépendance algérienne. Mais qui, si ce n’est du côté du Front national et des indécrottables de la droite néo-nationaliste, aurait le front d’affirmer aujourd’hui que, moralement et politiquement, le choix de son camp opéré alors, en situation, par Fanon faisait de lui un criminel et un monstre moral ?

De Gaulle, lorsqu’on lui suggérait de faire taire Sartre par la manière forte, rétorquait, nous dit-on, que l’on ne jette pas Zola en prison. Manifestement, son factotum Debré n’avait pas de ces scrupules ou ne s’embarrassait pas de ce genre de calcul lorsqu’il avait affaire à un French doctor qui, pour avoir fait sa médecine dans nos Ecoles, n’en demeurait pas moins, fondamentalement un nègre ayant, circonstance aggravante épousé, comme par une pente naturelle, le parti de l’ennemi — un petit coup de Main rouge, et on n’en parle plus !

Il ne s’agit pas de faire vibrer ici la corde facile des supposés droits particuliers dont serait détenteur l’intellectuel ou l’homme instruit quand il défie le pouvoir. Frantz Fanon était, contrairement à Sartre, un intellectuel spécifique (un médecin psychiatre instruit par son expérience professionnelle à Blida, notamment) qui avait, selon une pente logique, choisi son camp. Ce qui est proprement insupportable, en l’occurrence, ce n’est pas en premier lieu la tentative de faire taire une voix intellectuelle rebelle, mais bien cet usage de la souveraineté, de la raison d’État qui conduit des gouvernants à prendre la décision d’exterminer un citoyen français, hors de toute procédure encadrée par la loi, du simple fait que ses options politiques incommodent le pouvoir en place. Le fait même qu’aujourd’hui la renommée internationale d’un Fanon ait depuis longtemps fait pâlir le souvenir du godillot Debré, que cette usine à gaz de la République qu’est la Francophonie ne rechigne pas à l’embrigader et que, au train où vont les choses, Les Damnés de la terre soit promis à se retrouver un jour ou l’autre au programme de l’agrégation de philosophie ou de littérature — tout ceci ne démontre-t-il pas suffisamment à quel point ces anathèmes étatiques peuvent être fragiles et exposés à être désavoués par l’avenir ?

Quant à ceux qui viendraient ergoter en affirmant que l’acte d’accusation, en l’occurrence, n’est que construction fumeuse, qu’ils aient l’audace alors de réclamer l’ouverture au public des archives des ministères et services concernés qui, à ce jour, demeurent hermétiquement closes — allez savoir pourquoi. C’est qu’en effet les archives ont le plus souvent, en la matière, meilleure mémoire et sont de meilleure compagnie que tous ces élus, petits et grands, de la droite néo-nationaliste qui s’activent présentement à apposer là où ils le peuvent des plaque commémoratives à la gloire des soldats perdus de l’Algérie française et autres crapules de même eau.

C’est une règle d’airain : plus nos gouvernants et leurs supplétifs médiatiques, intellectuels, académiques (etc.) contribuent à mettre à mal les libertés publiques, à s’asseoir sur le dit État de droit et stimuler la dérive autoritaire du pouvoir, plus la rhétorique des droits de l’homme (universels et patriotiques) et des « valeurs, « nos valeurs », prend, dans leur bouche, des accents grandioses et enflammés...

C’est donc en premier lieu à l’usage de ce parti des droits de l’homme à la française et des « quarante valeurs » réunis que se présente notre modeste proposition : que désormais s’énonce emphatiquement et se grave dans le marbre, en lieu et place de l’habituelle ritournelle, la formule légèrement « compliquée » destinée à célébrer la gloire de l’exception que constitue cette entité spirituelle, « la France », décidément « pas n’importe quel » pays, ainsi que le répète à l’envi le regrettable François Hollande :
« La France (cet État, ses gouvernants, cette administration) qui, en sa qualité même de patrie des droits de l’homme, abandonna activement Walter Benjamin à la persécution nazie ni ne ménagea pas ses efforts pour assassiner Frantz Fanon ».

Notes :

[1Voir sur ces événements la biographie de référence de Fanon par Alice Cherki, Points Seuil, pp. 229-231.



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