DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Christiane Passevant
De sas en sas. Film de Rachida Brakni
Sortie nationale : 22 février 2017
Article mis en ligne le 25 janvier 2017
dernière modification le 3 janvier 2017

par C.P.
Imprimer logo imprimer


Fleury Mérogis par un jour de canicule. Fatma et sa fille Nora rejoignent sur le parking un groupe de visiteuses en attendant que les portes s’ouvrent. Puis, c’est l’appel. Pour entrer dans la prison, chaque personne doit s’avancer face à un portique. Les personnages sont flous et, de plus en plus, visibles jusqu’au gros plan qui semble une photo d’identité. Dès le passage du portique et les vérifications d’identité et d’autorisation de visite, le stress commence. La chaleur est étouffante, certains des matons s’amusent de leur pouvoir et rappellent à l’ordre un nouvel arrivant dans la fonction : « Faut pas faire de cadeau. Si tu voulais faire du social, c’est pas le bon endroit. »

De sas en sas est un film impressionnant sur l’enfermement que vivent les proches des prisonniers, sur un monde en vase clos où les visiteuses, c’est en général des femmes qui viennent voir les prisonniers, attendent, s’inquiètent, s’apostrophent, reléguées dans l’ignorance de ce qui se passe, de sas en sas

« J’ai découvert [explique la réalisatrice] que la prison demeure un des derniers lieux emblématiques de la République : la mixité sociale et culturelle qu’on y trouve est sans équivalent avec ce que sont devenues l’école et l’hôpital. » En effet, les visiteuses sont issues de milieux différents, mais rapprochées sans qu’elles le veuillent par l’incarcération d’un proche, coupables et punies elles aussi, indirectement.

Ne pas savoir de combien de temps sera l’attente fait partie des règles de l’administration pénitentiaire qui instaurent ainsi immanquablement des relations de pouvoir et de manipulations mutuelles. Tout le monde dans la prison en est victime, les visiteuses en premier lieu, mais aussi les matons qui subissent par leur travail l’atmosphère oppressante de l’univers carcéral. Un drôle de parcours que celui de ces visiteuses qui peut durer des heures jusqu’au parloir. Elles se connaissent, habitent le même quartier que les matons parfois. Elles se retrouvent pour la visite et s’observent, certaines tentent de plaisanter ou de séduire les gardiens pour obtenir une faveur pour les détenus ou une information. Et l’attente est longue, alors il faut passer le temps. Une fillette a accompagné sa mère pour rencontrer son papa, et c’est si long qu’elle l’imagine très fort, qu’il apparaît dans trois plans, évidemment à elle seule.

Basé sur des observations in situ, le film est une réussite qu’il s’agisse de la construction du scénario, de l’agencement des dialogues, du jeu exceptionnel des comédiennes qui interprètent avec émotion et brio les moments de partage — finalement elle sont dans la même galère et à la merci du bon vouloir de l’administration pénitentiaire —, et les instants d’exaspération, de dérapage verbal qui peuvent se transformer en hystérie collective.

Lorsqu’on apprend que ce sont « les mêmes architectes qui construisent prisons et hôpitaux psychiatriques. On comprend mieux pourquoi les sas de sécurité génèrent des sentiments d’aliénation, des crises d’hystérie ou les débordements tels qu’on voit dans le film. » La tension qui monte dans le groupe, la violence inhérente au lieu et à l’attente insupportable, avec en fond sonore les cris des prisonniers que l’on ne verra à aucun moment, tout participe à une plongée dans l’univers de la prison dans ce qu’elle a d’inacceptable, de dégradant et d’inhumain.

Rachida Brakni réussit, avec ce premier film, De sas en sas, le portrait réel et intense d’un monde le plus souvent fantasmé.

P.S. :

Avec



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4