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Christiane Passevant
Valley of stars. Film de Mani Haghighi
Sortie nationale : 25 janvier 2017
Article mis en ligne le 7 février 2017

par C.P.
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Avec ce film étrange et virtuose, Mani Haghighi jongle avec les genres et les époques. Un thriller, un film fantastique, politique, une histoire d’espionnage, sur fond de guerre et de règlements de comptes au sein de la SAVAK [1] Tout commence en 1965, au lendemain de l’assassinat du Premier ministre iranien, lorsqu’un agent secret du contre-espionnage, Babak Hafizi, débarque sur l’île de Qeshm, dans le Golfe persique, pour enquêter sur la mort d’un exilé politique…Valley of Stars est aussi un conte, une légende qui a pour titre international A Dragon arrives ! (Un dragon apparaît !)

D’entrée, on est fasciné par la beauté grandiose des images, par le mystère des non-dits et la prosodie de la langue. Lorsque l’agent Babak examine le corps du suicidé, selon les conclusions de l’agent sur place, il voit immédiatement qu’il a été étranglé avant d’être pendu, d’ailleurs « pourquoi se serait-il tué à 62 jours de sa libération ? ». C’est « un marxiste » ajoute Babak, qui décide de l’enterrer sur place, dans la vallée, qui un ancien cimetière parsemé de tombes de marins portugais décapités, selon la légende, dont la caravelle avait échouée, là, en plein désert. Cette île, cette vallée renferment bien des mystères, « la vallée est maudite, ne restez pas là. Chaque fois qu’un cadavre est enterré ici, la terre tremble. C’est dangereux, la terre avale les corps », dit l’homme après avoir enseveli le défunt.

Voilà qui donne envie d’en savoir plus à un incrédule : l’agent pressé d’en finir, un fossoyeur épouvanté parlant de créatures surnaturelles, l’épave habitée par l’exilé politique mort, dont il couvert les parois intérieures d’écriture, de textes… Babak se plonge dans la lecture qui semble être un journal d’exil personnel et trouve la photo d’une femme. Dans la nuit, la terre tremble. Certes les secousses sismiques sont habituelles dans la région, mais le fait que celle-ci ne concerne que la vallée est un autre point à éclaircir.

La vallée est-elle habitée, et l’épave ? Et par qui ?

Générique sur fond noir avec des caractères rouges défilant très vite.

Ellipse dans le temps, un autre récit intervient, celui d’un réalisateur qui a trouvé des rushes en noir et blanc, la séquence montre trois hommes et un bébé. C’est un extrait de Brique et miroir de Ebrahim Golistan.

Plusieurs témoignages se succèdent, parlant des années 1960 et d’un fait divers mentionnant trois hommes sur une île avec un bébé. Trois hommes et un bébé abandonné ?

Retour de Babak dans la mystérieuse vallée des étoiles, accompagné par deux amis, un géologue et un ingénieur du son. Le trio s’installe sur place, dans l’épave, mettent en place des appareils de mesure pour les secousses et l’ingénieur du son se promène avec son micro pour capter tout son insolite. S’entremêlent à nouveau plusieurs récits et plusieurs projections dans le temps, les années 1960, les années 1980, aujourd’hui. Suspens, tension, retour soudain à une réalité proche.

S’entremêlent le récit de Babak et de ses amis pendant leurs recherches qui les amènent à envisager des phénomènes paranormaux, les cérémonies de transes au village, la disparition d’une jeune fille, la surveillance des trois hommes par les agents de la SAVAK. Les secousses sismiques s’amplifient, localisées au même endroit. Les trois hommes retrouvent une boîte métallique qui a ses secrets, mais semble jouer le rôle de boîte de Pandore.

Valley of Stars est un film où l’on se perd, où plusieurs récits s’imbriquent les uns dans les autres, où peu à peu sont semées certaines clés, mais où plane toujours un doute qui en fait sa grande originalité. C’est le premier film de Mani Haghghi distribué en France et c’est la découverte d’un grand réalisateur ayant le sens du rythme, des habillages sonores, du choix des comédien.nes, de la fiction.

Mani Haghighi : On a la possibilité d’entrer dans le film par plusieurs portes et c’est au public de choisir. Le film propose en fait plusieurs films.

Christiane Passevant : Il est à la fois ancré dans l’histoire du cinéma iranien, tout en étant hors normes, entre les flashbacks, le basculement dans le fantastique, puis dans le documentaire contemporain, mais il est également ancré dans l’histoire politique iranienne.

Mani Haghighi : L’Iran est un pays particulier, surtout depuis ces trente dernières années et les gens pensent qu’ils ont une idée très claire de la situation. Mais, comme tout autre pays, l’Iran a des facettes variées et on peut regarder le pays de différentes manières. Le cinéma iranien est prospère au plan national, très connu et apprécié au plan international — et j’en suis ravi —, mais son erreur peut-être est qu’il donne une image réduite de l’Iran, selon un certain angle. C’est comme les chaînes d’informations qui ne donnent qu’un seul angle et pas toute la diversité. Ce que j’aimerais, c’est que l’on regarde à partir plusieurs angles.

Christiane Passevant : Au moment de l’écriture du film, aviez-vous l’idée de toutes les facettes que vous abordez dans le film : le monde parallèle, la SAVAK, les drogues hallucinogènes, les croyances, les coutumes, etc.

Mani Haghighi  : En en parlant, rétrospectivement, peut-être. Mais au moment de l’écriture, je ne pense pas. Pour moi, c’était un rêve, entrer dans des mondes qui coïncident, se confondent pour créer un autre monde, celui de l’imaginaire. J’ai voulu faire ressentir au public un rêve où tout est possible. En sortant de la salle, alors on peut se poser des questions.

Christiane Passevant : Quel a été le point de départ du film : est-ce l’extrait du film en noir et blanc de Ebrahim Golistan, Brique et miroir , l’île de Qeshm, la guerre interne des services secrets ?

Mani Haghighi  : Je suis allé un jour chez le coiffeur et, en attendant, j’ai lu un article de journal dans lequel il était question de la découverte d’un serpent géant, génétiquement modifié, dans un cimetière d’Ispahan, qui était mort. J’ai imaginé la solitude de ce serpent, son étrangeté, comment il vivait dans ce cimetière et comment il se nourrissait. C’était il y a dix ans, et bien sûr cette anecdote a évolué dans ma tête.

Christiane Passevant : Vous êtes comédien [2] et scénariste. Vous tenez votre propre rôle dans le film, au moment d’une rupture de la fiction vers le documentaire aujourd’hui, avec les témoignages de protagonistes de la fiction. Pourquoi avez-vous choisi d’insérer cette phase documentaire et d’y jouer ? Est-ce pour expliquer les événements passés ? Bien que cela brouille encore les pistes, non ?

Mani Haghighi  : Le film montre la dynamique entre la réalité et le rêve. C’est une forme d’analyse du chemin entre les deux. Dans la partie rêverie, j’avais besoin des outils cinématographiques des genres comme le western, le genre policier ou de science-fiction. Dans la partie où je voulais montrer la réalité, je voulais utiliser un genre qui ait autant de pouvoir que ceux que viens de citer. Donc je me suis dit, si je rentre moi-même dans le film en tant que réalisateur, cela donnera du poids pour affirmer le réel en même temps que les témoins. J’avais besoin d’équilibrer le film, entre ces deux parties, car l’équilibre, comme vous le dîtes, c’est un jeu évidemment.

Christiane Passevant : Autre point important du film : la bande son. L’un des personnages est ingénieur du son et traverse le film avec son micro et son casque, c’est assez emblématique. Mais surtout l’utilisation du son est décalée et crée des sensations qui participent à l’ambiance des séquences. Comment avez-vous procédé dans l’élaboration du son ?

Mani Haghighi  : On a beaucoup travaillé le son après le montage. C’est vraiment un avantage en Iran, le coût est beaucoup moins cher. Donc j’ai pu prendre mon temps. En fait, j’ai mis sept mois pour travailler la bande son. J’avais une telle quantité de sons que la machine beuguait souvent et cela a été un problème. Il est vrai que la présence du son est très important, de même que le silence. Dans la partie rêverie, le son devait être évocateur et comme les images étaient très fortes, le décor symbolique, j’ai pensé que le son devait être au même niveau. Je suis content que l’ayez ressenti.

Christiane Passevant : Notamment à l’intérieur de l’épave où le son accentue le caractère onirique du lieu. Un bateau dans le désert, les parois recouvertes de calligraphie, un journal, des poésies, des écrits politiques…

Mani Haghighi  : On a voulu séparer l’intérieur et l’extérieur de la caravelle. À l’extérieur, c’est le rêve, et à l’intérieur, c’est le rêve mais on entre dans les mécanismes du cerveau de la personne, dans son inconscient. Je voulais qu’avec le son, on entende les complexités de la pensée, que l’on ait l’impression aussi que le bateau navigue en quelque sorte.

Christiane Passevant : Même procédé pour le son qui devient hypnotique pendant la cérémonie du village ?

Mani Haghighi  : En fait, chaque fois que l’on est à l’intérieur, ça devient plus étrange. On est dans la grotte intérieure d’un personnage, d’où les différences entre l’intérieur et l’extérieur, au niveau visuel comme au niveau sonore.

Christiane Passevant : Le bébé qui revient dans le film est-il un fil rouge ? Le chameau est-il symbolique ?

Mani Haghighi  : Je ne peux pas dire qu’il y ait un sens symbolique ou caché. L’idée était était de faire des associations d’idées. Le bébé me ramenait vers aujourd’hui, c’est une association entre le passé et le présent. En ce qui concerne le chameau, j’ai cherché un messager. C’est le chameau qui apporte les messages de la sorcière aux personnages. J’ai d’abord pensé à un lien par télépathie, mais je voulais quelque chose de plus réel, de visible, j’ai pensé au vent, à un chien, à la poussière ; et lorsque je suis allé sur l’île, j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de chameaux. Et il y avait un côté secret dans cet animal, alors j’ai choisi le chameau d’autant qu’il est facile de travailler avec un chameau.

Christiane Passevant : Quelles ont été les réactions du public iranien ?

Mani Haghighi  : Cela a été un peu les mêmes réactions que vis-à-vis de mes autres films. Pour ce film, les critiques ont tourné essentiellement autour de la véracité de l’histoire. L’ironie passe mal du côté critique en Iran. Je pense qu’ici ce sera plus facile à accepter.

Notes :

[1La SAVAK était la police secrète du shah d’Iran. Elle reste dans la mémoire de la population pour ses pratiques d’interrogatoires et de tortures. Le personnage principal, Babak, fait partie du contre-espionnage.

[2Mani Haghighi a notamment joué dans le film d’Asghar Farhadi, À propos d’Elly.

P.S. :

FILMOGRAPHIE
2016 VALLEY OF STARS (Berlinale / Competition)
2012 MODEST RECEPTION (Berlinale / Forum)
2007 CANAAN
2006 MEN AT WORK (Berlinale / Forum)
2003 ABADAN (Tribeca)



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