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Christiane Passevant
La Parade
Film de Srdjan Dragojevic
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 2 janvier 2013

par C.P.
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Lemon, parrain d’un petit gang de Belgrade et patron d’un club de sport de combat, se trouve dans une situation embarrassante.
Un vétérinaire homo a sauvé son chien adoré — un pitbull à son image — et, comble de l’histoire, il est le compagnon du maître de cérémonie de son mariage avec une blonde extravagante et capricieuse. Le couple gay veut organiser une parade spéciale, la première Gay Pride dans la capitale serbe, mais pour cela et compte tenu de l’homophobie ambiante, il faut un service d’ordre pour la protéger des nervis susceptibles de gâcher la fête. Vous me suivez ? La fiancée met alors le marché en mains à son futur : s’il veut se marier avec elle, il doit assurer la sécurité de la première Gay Pride de Serbie. Épreuve incroyable pour cet homophobe bon teint, mais la belle s’en tient au marché, sinon pas de mariage.

Il se tourne alors vers ses comparses du club, mais tous se défilent — réputation oblige — et pour achever le tableau, son fils met le feu à la boutique du maître de cérémonie. Histoire de marquer son opposition aux homos et à son père. Lemon n’en peut plus de tenter d’amadouer les uns et les autres, la fiancée surtout, tout cela sous les yeux du pitbull, stoïque, qui trône sur le divan du salon, d’un mauvais goût exemplaire.

On est dans une farce déjantée, mais qui n’en n’oublie pas pour autant d’écorcher avec ironie le machisme ambiant, la virilité obligée et brutale,
le besoin de violence pour se prouver finalement on ne sait plus trop quoi.

Commence alors une road movie très originale dans l’ex-Yougoslavie à la recherche des hommes de mains et constituer une brigade de protection de la Gay Pride. Périple étonnant en compagnie du vétérinaire homosexuel et dans sa voiture, rose et très girly. C’est au cours de cette mission impossible que les réminiscences de la guerre civile prennent une dimension, on oserait dire presque dire fédératrices. Lemon retrouve d’anciens mercenaires, des Serbes, des Bosniaques, des Albanais du Kosovo et des Croates, anciens ennemis ou compagnons d’armes qui vont l’accompagner aux côtés des militants homosexuels.

La Parade de Srdjan Dragojevic [1], une simple farce ? Pas seulement. On s’amuse certes des situations cocasses, des retournements inattendus, des malentendus, des trouvailles de la mise en scène — la relecture hilarante de Ben Hur, l’accouchement de l’ânesse ou le trafic de drogue par éperviers interposés pour ne citer que certaines scènes surprenantes —, mais du rire on en vient à la réflexion sur les conséquences d’une société patriarcale et violente. On ne s’étonne donc de ce que confiait Srdjan Dragojevic lors de l’entretien qu’il nous a accordé le 28 octobre 2012 à Montpellier, dans le cadre du Festival international du cinéma méditerranéen : « Ce n’est pas facile pour moi de réaliser des films, n’étant pas proche des structures du pouvoir. Il m’a fallu deux ans pour tourner la Parade, avec un budget de 1300 000 euros, avec des comédien-nes professionnel-les. »

Srdjan Dragojevic : La première inspiration de ce film vient d’un fait réel qui s’est passé en 2001. Un groupe de militants gays ont été agressés et tabassés par des néo-nazis et cela m’a vraiment mis en rage.

Christiane Passevant : Dans le film, la critique de l’homophobie est évidente, mais elle semble aussi liée au nationalisme ?

Srdjan Dragojevic : Je suis né en Yougoslavie, ma langue maternelle est le serbo-croate, pas le serbe, et je me sens avant tout yougoslave. J’ai voulu faire un film yougoslave, vainqueur de cette guerre. Tous les pays de l’ex-Yougoslavie ont participé à la production du film et le tournage s’est également déroulé dans tous ces pays. Le film est d’ailleurs considéré comme ayant le label yougoslave. Je dois dire que je suis particulièrement heureux que le film ait été vu par 600 000 personnes et qu’il soit passé simultanément à Sarajevo et à Banjaluka, la capitale serbe de la Bosnie. Personnellement, je me sens bien dans tous ces pays, comme beaucoup de monde, malheureusement, il y a aussi de nombreux nationalistes partout, des extrémistes.

Je considère toujours la Yougoslavie comme ma patrie, et au-delà les Balkans, et au-delà encore la Méditerranée. Au-delà cet espace, peu de choses m’intéressent. Je suis psychologue de formation et psychothérapeute, c’est mon métier. Et cela m’a certainement influencé pour écrire ce film sous forme de comédie à l’intention des homophobes.

J’ai voulu faire ce mélange de comédie et de drame pour déranger le public, pour qu’il réagisse émotionnellement. Et plus les verrous de défense sautent, plus la situation tourne à la tragédie et oblige le public à réfléchir sur les conséquences néfastes de l’homophobie et du nationalisme. Parade est destiné d’abord aux homophobes, mais aux gens critiques et sensibles aussi.

Christiane Passevant : Lemon incarne quand même une part d’optimisme dans le film, les choses peuvent changer ?

Srdjan Dragojevic : La majorité de mes films comportent un mélange de tragédie et de comédie. Je suis toujours à la recherche du bien et du mal dans l’être humain. Et je suis convaincu qu’il est impossible d’être misanthrope ou de détester les gens pour réaliser des films, malheureusement ce milieu est caractérisé par la misanthropie et l’élitisme.
Pour ce film et construire les personnages, je me suis inspiré des observations faites autour de moi. Je voulais que le film soit ancré dans une réalité sociale et j’ai des amis autant dans la minorité gay que parmi les anciens criminels.

Annie Gava : Une scène m’a gênée, c’est celle de l’incendie où l’on voit des homosexuels craintifs et la femme seule prendre des initiatives pour l’éteindre.

Srdjan Dragojevic : Je connais des femmes qui auraient eu le même comportement que celle du film, Pour ma part, n’étant pas téméraire, j’aurais certainement adopté celui des homosexuels dans le film. Au début du projet, bien des personnes ont pensé que l"histoire n’était pas crédible, notamment les liens qui pourraient exister entre mercenaires ennemis. Mais j’ai vu un reportage slovène dans lequel on pouvait entendre des soldats slovènes parler des droits des anciens mercenaires serbes. j’ai écrit le scénario spontanément et la vérification quant à la véracité ou la probabilité de l’histoire s’est faite après. Une anecdote, après avoir vu le film, un ministre croate a demandé que leur Gay Pride soit protégée.

La réception du film est excellente jusqu’à présent, en Roumanie, en Autriche, en Allemagne… je suis curieux de la réaction du public en France.

Christiane Passevant : Pour revenir à votre démarche dans ce film, on pourrait dire que le machisme est lié à l’homosexualité et que les symboles de l’hyper virilité sont homo érotiques ?

Srdjan Dragojevic : C’est tout à fait ça.

Christiane Passevant : Quels sont vos projets ?

Srdjan Dragojevic : Je travaille actuellement sur une adaptation du roman de Julian Barnes, le Porc-épic, roman qui lui a été inspiré par le jugement en Bulgarie de Todor Jivkov, un an après la chute du communisme. Le film sera ambivalent par rapport aux valeurs du communisme et du capitalisme libéral. J’ai commencé à travailler sur ce projet, il y a huit ans déjà, mais personne n’était intéressé, alors que maintenant, avec la crise économique, tout le monde le veut.

Notes :

[1La Parade (Parada) de Srdjan Dragojevic (Serbie/Croatie, 2011, 1h 55mn). Scénario : Srdjan Dragojevic. Image : Dusan Joksimovic. Décor : Kiril Spaseski. Montage : Petar Markovic. Musique : Igor Perovic. Son : Nenad Sciban. Interprétation : Nikola Kojo, Milos Samolov, Hristina Popovic, Goran Jevtic, Goran Navojec, Toni Mihailovski.

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