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Christiane Passevant
Harmonium
Film de Koji Fukada
Article mis en ligne le 27 décembre 2016

par C.P.
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Les rapports familiaux sont-ils fondés sur une aberration ? C’est ce que semble dire le nouveau film de Koji Fukada, Harmonium [1], qui décrit une famille ordinaire, un couple qui ne communique quasiment pas vivant dans une banlieue japonaise sans caractère. Seule la fillette, Hitaru, semble enjouée, qui s’exerce à l’harmonium en vue de la prochaine fête de son école. En quelques plans, Koji Fukada dresse le décor d’une histoire assez banale à première vue, celle d’une famille traditionnelle que la visite inopinée d’un homme dans l’atelier de Toshio, le père, va profondément troubler. D’où vient cet homme, Yasaka, présenté de manière succincte comme un vieil ami ? On l’ignore et, sans explication, Toshio lui offre non seulement un travail, mais aussi une chambre dans leur maison.

L’arrivée de cet étranger, surgi du passé de Toshio, déclenche des sentiments inattendus de la part des personnages. On songe même à Théorème de Pasolini pour la tension palpable qui va crescendo. Par les silences, les regards et les mots couverts s’installe un mystère, pesant, autour de Yasaka. L’épouse, Akye, est protestante et n’a de conversation qu’avec sa fille Hitaru. Pourtant, peu à peu, elle est attirée par cet homme, comme la fillette à qui il enseigne une chanson sur l’harmonium. Jusqu’à Toshio qui, malgré son attitude taciturne, établit une complicité avec cet « ami » retrouvé : « Ne me gâte pas trop » lui dit-il.

Un jour, Yasaka se confie à Akye, il a tué un homme et a fait de la prison. En parlant, il se souvient de la mère de la victime se frappant la joue au moment du procès, « c’est alors que j’ai regretté d’avoir tué », lui avoue-t-il en reconnaissant avoir commis « quatre erreurs, dont celle de donner la priorité à la parole donnée, et de penser [avoir] raison. » De plus en plus intriguée, Akye questionne son époux sur sa relation passée, mais elle se heurte à son mutisme habituel. Le mutisme et le rapport familial artificiel sont soulignés par le réalisateur. En effet, précise-t-il : « Harmonium pose la question du système familial, il ébranle, montre la solitude originelle et fait apparaître le lien qui perdure, malgré tout. [Le] portrait de la famille du XXIe siècle pourra interpeller le spectateur, dans cette société où l’on commence à se rendre compte que la conception de la famille, qui nous avait protégés tout en nous étouffant, n’était qu’une construction illusoire. »

Au cours d’un week-end, la famille se rend au bord de la rivière, et c’est alors que le vernis se fissure, la tension monte d’un cran et les rapports prennent une autre dimension, Akye et l’homme échangent une étreinte furtive, et durant la partie de pêche, Yasaka dit froidement à Toshio : « tu as si peur de moi ? T’es vraiment une merde. C’est moi qui devrais être à ta place. »

Quelques jours plus tard, avant la fête de l’école, Hitaru a un grave accident et l’homme disparaît.

Huit ans après, Akye a dédié sa vie à sa fille devenue paraplégique suite à l’accident dont on ignore les détails. Toshio veut retrouver Yasaka et savoir ce qui s’est passé, « cela fait huit ans qu’on le recherche », Akye lui rétorque : « ça changera quoi ? pense plutôt à Hitaru. C’est une adulte maintenant. » La seule chose qui unit à présent le couple est le remord. Lorsque Toshio embauche un jeune ouvrier, Takashi, et découvre incidemment qu’il est le fils de Yasaka, son envie de le retrouver devient obsessionnelle, tandis que les visions d’Akyé se multiplient lui faisant voir Yasaka sur la terrasse, sur un pont, sa fille guérie, les larmes de celle-ci qu’elle interprète comme un désir de mort. Le jeune homme n’a jamais connu son père, il sait seulement que les deux hommes étaient des yakusas.

Harmonium tient du thriller psychologique, fantastique aussi, avec la volonté d’approcher dans ce qu’il y a de plus sombre et dissimulé dans l’être humain. Si le thème récurrent évoque le manque de communication, les mensonges, les convenances absurdes, ce portrait des rapports au sein de la société japonaise (et ailleurs) n’échappe pas au vertige devant la violence susceptible d’émerger à tout moment et dans toute personne. Quant au fondu au noir final, avec en bande son une respiration haletante, il n’apportera aucune réponse, mais plutôt une remise en question des rapports humains dans la société.

Notes :

[1Sortie nationale de Harmonium de Koji Fukada : 11 janvier 2017.

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