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Christiane Passevant
Diamond Island
Film de Davy Chou
Article mis en ligne le 25 décembre 2016

par C.P.
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Diamond Island est une île sur les rives de Phnom Penh, transformée par des promoteurs immobiliers en mégapole ultra moderne et paradisiaque réservée aux riches, et censée représenter le Cambodge de demain. Welcome to Diamond Island City. Vous traversez un pont et entrez dans le futur du Cambodge. Une qualité de vie luxueuse réunissant l’essence du monde. Investir à Diamond Island vous assurera valeur éternelle et croissance illimitée… assure la publicité. Rien que ça ! « Il y a [explique le réalisateur] une espèce de surgissement brutal de la modernité dans un pays qui n’a pas du tout été habitué à ça. Le pays est comme précipité dans le futur, et la jeunesse qui est née pendant une période de privation conséquente à une Histoire excessivement tragique y perd ses repères. Le film s’articule autour du désir, à la fois naïf, violent et sans recul, qu’engendre ce surgissement, et ce à tous les niveaux de la société. »

Du filmage publicitaire de la maquette de rêve, Davy Chou fait basculer soudainement son film à l’entrée du bidonville, au pied des tours, juste en face d’Elite Town, où demeurent les travailleurs dans des baraquements de tôle et de planches. La transition est rude et les différences de classes bien marquées.

Le symbole de vie paradisiaque n’est certainement pas destiné à la main d’œuvre payée 150 dollars qui, durant la journée, s’active sur le perpétuel chantier et ses carcasses monumentales, plus ou moins délirantes. La ville du futur est donc occupée le jour par des jeunes venant des campagnes et vivant dans les baraques du chantier. Mais la nuit, le chantier se transforme en décor onirique, un décor de cinéma, avec les néons, la fête foraine, les boîtes, les concerts, les affiches lumineuses vantant cet espace anachronique comme construit dans une « architecture européenne », avec des « produits de fabrication multinationale ». Cet aspect artificiel de Diamond Island, qui figure une sorte de Las Vegas, attire la jeunesse, tant celle qui y travaille dans des conditions difficiles que la jeunesse dorée.

Davy Chou décrit à merveille ce décor, notamment avec l’utilisation de plans larges qui soulignent le côté factice de l’implantation architecturale dans un pays pauvre, avec les errements à motos que suit une caméra parfois aérienne dans le quartier fantomatique. Un décor d’autant plus irréel si on le compare aux images nocturnes de ville de Phnom Penh qui a gardé des traces de son histoire, ou aux premiers plans du film à la campagne, où Bora, 18 ans, fait ses adieux à sa mère et à son frère. Comme de nombreux jeunes, il quitte son village natal pour travailler sur le vaste chantier de Diamond Island, demandeur de main-d’œuvre. Avec son ami Dy, il s’installe dans une baraque, travaille en équipe et se lie rapidement d’amitié avec d’autres ouvriers qui rêvent de réussite, de motos, de conquêtes féminines, de fringues cool, de voyages et de meilleurs emplois, mais comme le dit l’un d’eux, Virak, « vigile ou ouvrier, tu restes un esclave ! »

Un soir qu’il traîne sur Diamond Island avec ses amis, Bora croise son frère aîné, Solei, parti du village cinq ans auparavant et qui n’a jamais donné de nouvelles. Ce dernier fréquente une jeunesse dorée et semble y être intégré ; il dit à Bora être étudiant, aidé par un mécène. On n’en saura pas plus. En faisant promettre à Bora de ne rien révéler de leur rencontre, Solei le fait entrer dans son groupe, lui offre un portable, lui prête sa moto et lui fait miroiter un éventuel départ aux États-Unis. Bora s’éloigne alors d’Aza, la jeune fille dont il s’est épris, et de ses amis ouvriers pour découvrir un monde totalement décalé du sien, celui d’une jeunesse favorisée, avec les filles, les fêtes nocturnes et les illusions… L’ennui désabusé aussi.

Davy Chou montre peu à peu la perte de l’innocence du jeune homme, l’acculturation omniprésente, inévitable, et la consommation envahissante dans une société marquée par un génocide culturel auquel il est vaguement fait allusion, notamment lorsque Aza parle de sa grand-mère qui habitait Pnom Penh, près d’un lycée. Ou encore avec la remarque de l’un des jeunes de la bande de Solei : « ça fait chier la Saint Valentin et Halloween, c’est même pas des fêtes khmères. » Mais quels sont les repères pour une jeunesse privée de mémoire, confrontée à l’anachronisme de fêtes artificielles plaquées, comme l’architecture de Diamond Island au milieu du paysage, et à une histoire éradiquée par la tragédie d’un pays ? Quels sont en effet les repères pour une jeunesse dont l’environnement culturel a été détruit ? Entre pauvreté et absence de mémoire, il reste la consommation et la vacuité d’une génération se traduisant par l’amertume et l’ennui qu’exprime finalement le regard de Bora.

Premier long métrage d’un réalisateur très prometteur, Diamond Island sera sur les écrans le 28 décembre prochain.

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