DIVERGENCES 2
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Thierry Vandennieu
La peur du peuple. Agoraphobie et agoraphilie politiques
Francis Dupuis-Déri (LUX)
Article mis en ligne le 6 décembre 2016

par C.P.
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Dans son dernier essai, intitulé la Peur du peuple. Agoraphobie et agoraphilie politiques, publié aux éditions LUX dans la collection humanités, le politologue Francis Dupuis-Déry, propose une réflexion sur la démocratie directe, l’horizontalisme en politique et l’autogestion anarchiste. Il y relève à la fois les arguments de ses adversaires, mais également les expériences historiques et contemporaines qui s’en inspirent.

Pour l’auteur, le concept d’agoraphobie incarne la peur, la haine ou le mépris du peuple assemblé, tandis que le concept d’agoraphilie désigne l’amour, l’empathie et la solidarité envers ce peuple assemblé. Il entame sa réflexion en interrogeant la notion imprécise de « peuple » qu’il clarifie en évoquant diversement le peuple mythique, le peuple juridique, le peuple identité, le peuple social et le peuple politique. C’est à ce dernier, sujet en lutte, que Dupuis-Déry va appliquer ces concepts d’agoraphobie et d’agoraphilie. Ce peuple politique est lui-même désigné selon deux concepts : Le démos qui renvoie au peuple assemblé pour débattre et délibérer, et la plèbe qui renvoie plutôt au peuple en action qui peut perturber voir révolutionner.

L’agoraphobie a débuté très tôt en Occident avec Socrate et Platon qui ne se rendaient pas à l’assemblée athénienne car ils considéraient comme une perte de temps de discuter avec le peuple. Les agoraphobes politiques prétendent que le peuple n’a pas les qualités nécessaires pour gouverner car ils le jugent trop irrationnel, trop enclin à la démagogie et divisé en faction contre le bien commun. Dupuy-Déry réfute facilement tout ces arguments dans une sorte de gymnastique rhétorique en retournant les reproches adressés au peuple contre les gouvernants. Il évoque l’irrationalité des élites politiques, leurs propres démagogies ainsi que la défense de leurs intérêts. D’autres types d’arguments agoraphobes portent sur les effets de la démocratie directe plutôt que sur ses fondements en évoquant ses prétendus effets désastreux dans le domaine de la guerre, de l’économie, de la culture, et de la justice. Là encore, l’auteur réplique aisément en évoquant les catastrophes historiques, impulsées par les décisions des élites politiques, comme l’esclavagisme, le colonialisme et le patriarcat afin de démontrer l’indigence des arguments en faveur du verticalisme politique.

La modernité occidentale a institué le contrat social pour le peuple afin d’assurer la sécurité des biens et des personnes, ce qui va entraîner la création de l’Etat qui détiendra le monopole de la violence. Selon les agoraphobes, la nation consacrée par un état, compte trop d’individus dispersés pour pouvoir s’assembler. Ils affirment que les régimes électoraux qu’ils soient républicains ou libéraux apportent une solution de remplacement à la démocratie directe. De leur côté, les partis politiques nationalistes critiquent l’élite politique en s’adressant uniquement au peuple ethnique et en se présentant comme les protecteurs du « vrai peuple » mais contrairement aux discours des agoraphiles, ces partis briguent également le pouvoir. D’autre part, les partis progressistes de la social-démocratie, issue de l’alliance entre le social et le politique favorise toujours le devoir de se mettre au service du parti et de son leader par rapport au mouvement sociaux contestataires. Les universitaires et intellectuels, tel Fréderic Lordon et Chantal Mouffe, qui prétendent que le peuple est la source souveraine des gouvernements, omettent de dire que les partis réformistes auxquels ils voudraient que les anarchistes se rallient ont encouragé le néolibéralisme et le capitalisme en participant à l’Etat qui le protège et l’encourage. D’ailleurs, la multiplication d’initiatives de participation citoyenne comme les budgets participatifs ou les référendums d’initiative populaire constituent bien plus des tentatives de pacification du peuple pour mieux le contrôler, en lui permettant de s’exprimer par des canaux institutionnels, que des avancées en faveur de la démocratie directe.

Pour les agoraphiles, la représentation entraîne des effets de domination, puisque le corps représenté est soumis à la volonté et aux normes que lui impose son représentant. De plus, Le principe électoral favorise toujours l’élite socio-économique car le choix se porte sur les candidats les plus en vus ou les plus connus. Enfin, le fameux mythe de la filiation entre la démocratie athénienne et la démocratie représentative moderne est une invention mensongère car ce sont les monarques qui ont institués les parlements représentatifs. Pour eux, le peuple n’existe vraiment que lorsqu’il se rassemble pour tenir une assemblée ou manifester pour exprimer une volonté politique. D’ailleurs, les décisions prises dans une assemblée délibérative ont plus de chance de satisfaire le plus grand nombre et la participation à des délibérations forme les individus à plus de tolérance et à l’autoréflexion.

Dans le domaine économique, les agoraphobes argumentent en faveur de la nécessité du patronat. Pour eux, les individus ont besoins d’être stimulés et les simples salariés ne sont pas suffisamment rationnels, ils sont manipulables et ne pensent qu’à leurs intérêts individuels immédiats. De leur côté, les agoraphiles vantent les vertus de l’autogestion et déplore la domination et la hiérarchie au travail. Ce mode d’organisation repose sur trois principes : l’ancrage territorial et économique, l’appropriation du lieu de travail et des moyens de production et la participation de tous aux tâches décisionnelles. L’autogestion peut également se généralisée à tous les domaines de la vie humaine comme l’ont suggéré Guy Debord et Henri Lefebvre.

L’auteur analyse ensuite les tensions qui peuvent exister entre démos et plèbe au sein des agoraphiles, c’est-à-dire entre les assembléistes et les insurrectionalistes. Les uns reprochant un spontanéisme violent et les autres un procéduralisme immobiliste. Souvent les assembléistes reprochent aux émeutiers de ne pas s’attaquer aux bonnes cibles avec des moyens légitimes. De leur côté les insurrectionalistes critiquent les assembléistes et le peuple délibérant comme étant dénué de raison politique et manipulé par de beaux parleurs.

Dans la dernière partie de son essai, Francis Dupuis-Déry, étudie les modalités actuelles de l’exercice de la démocratie directe. L’agoraphilie postule que, plus la communauté est égalitaire, plus la délibération est facile et libre. Or, dans la mesure où les sociétés sont marquées par des inégalités, les dominés préfèrent parfois s’assembler en non mixité. De la même manière la pratique de la prise de décision au consensus plutôt qu’à la majorité empêche qu’une minorité soit dominée. Enfin, contrairement à la représentation qui accorde toute la liberté aux délégués, la pratique du mandat impératif contraint les individus mandatés de se contenter de porter le message ou la volonté de l’assemblée qui l’a mandaté.

En conclusion, Francis Dupuis-Déry observe aujourd’hui une certaine tendance à redéfinir la notion de révolution, qui ne désignerait plus le renversement de système de domination économique et politique mais un processus plus diffus ou une expérimentation ponctuelle qui transforme un individu à la fois. Ce renoncement à espérer un renversement du système est symptomatique de la faiblesse du mouvement révolutionnaire aujourd’hui. Pour lui, la meilleure définition de la révolution devrait englober la prise en compte du système globale, le système institutionnel et les individus. Cependant, malgré ces turbulences, l’agoraphilie est une force active qui suscite l’espoir car elle seule peut concilier nos émotions, notre volonté de liberté, d’égalité, de diversité et de solidarité.



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