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Sylvie Maugis
Et si, face à la « crise » agricole, il suffisait de décoloniser les imaginaires ?
Article mis en ligne le 29 novembre 2016

par C.P.
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À une quarantaine de kilomètres au nord ouest de Montpellier, la « Boutique Paysans Producteurs » s’est implantée à Clermont l’Hérault depuis maintenant 11 ans.
Ils étaient huit au départ à vouloir sortir des schémas formatés et créer leur propre circuit de distribution. Ils sont près de 25 maintenant à animer, en totale autogestion, cette boutique, installée dans un ancien cinéma.

Ils proposent en « circuit court » six jours sur sept : fruits et légumes, fromages, viandes, œufs, vin, sirops, jus de fruits, miel, huile d’olive, spiruline, escargots, cosmétiques…
La question étant de comment a été initiée l’idée d’une Boutique Paysans Producteurs ?

Roger Pierre [1] : Ce n’est pas nous qui avons inventé cette formule de circuit court, les premières expériences par ici ont été réalisées sur le Larzac, par la Confédération Paysanne : les anciens résistants du plateau qui ont démarré avec la boutique sur Millau, et même avant il y en a eu en Ardèche, je crois !

Ces boutiques ont essaimé car on se rend compte qu’il y en a beaucoup qui s’ouvrent un peu partout en France et quasiment aucune ne ferme ! En fait ça intéresse tout le monde : les producteurs et les clients, car il y a un réel désir de revenir sur un fonctionnement direct tant au niveau du contact que sur la garantie de la qualité des produits : dans nos boutiques, vous ne trouverez pas de produits industriels maquillés à coup de marketing !

Juridiquement, nous sommes en association loi de 1901, et, dès le départ, on a voulu une gestion collégiale : tout le monde est co-président, co-secrétaire, co-trésorier et nous avons tous les mêmes prérogatives et les mêmes obligations. Ensuite on rebondit sur la fiscalité des agriculteurs, c’est-à-dire que l’on n’a le droit de ne vendre que nos produits, et de plus il n’y a que nous qui ayons le droit de les vendre ou nos conjoint-es, — s’il ou elle fait partie de l’exploitation — mais ni salarié-es, ni enfants, ni copains…

Nous sommes toutes et tous agriculteurs et agricultrices et nous vendons ce que nous produisons : c’est la base fondamentale et le socle de notre association !
Financièrement on fonctionne avec un prélèvement à la source : systématiquement, dans cette boutique, 15% du chiffre d’affaires est prélevé le jour même de la vente et reversé à la gestion collective : le loyer du lieu, l’électricité, les assurances, l’entretien etc.
Le reste est, bien entendu, distribué a chaque producteur en fonction de ce qu’ils vendent. Tous les « postes de services » : comptabilité, travaux, communication sont assumés par nous-mêmes, suivant nos compétences et nos savoir-faire.

Depuis deux ans, on a quand même un salarié qui vient deux heures tous les jours nous aider à nettoyer, car c’est indispensable que tout soit impeccable : les banques de froid, les armoires réfrigérées, la vaisselle, les lave-mains, les étagères à pain, le sol, les toilettes, le bureau… Tout cela doit être nettoyé quotidiennement !

Pour la vente, on vient chacun.e à tour de rôle, c’est une tâche partagée à part égale entre nous, quel que soit le chiffre que chacun fait. L’un de nous fait le planning : cela représente environ une journée par mois par producteur de permanence à la boutique, ce qui n’est pas du tout lourd à porter ! C’est un des gros avantages de ce système de fonctionnement, ce qui ne serait pas du tout le cas autrement ! Moi par exemple, comme apiculteur, en hiver je pourrais assurer des ventes, mais en été c’est impossible ! Ici, on peut équilibrer entre nous... Et puis, sur mon exploitation, je suis tout seul, faire la vente ici, ça me permet de voir du monde, d’échanger… Sinon, en agricole, on se retrouve vite enfermé.es dans son boulot, et à mon sens, il n’y a pas plus toxique !

Dès qu’un producteur intègre l’association, on se donne six mois pour s’observer mutuellement et voir si on a envie de travailler ensemble. Tous les mois, on se réunit pour prendre les décisions importantes, que l’on prend à mains levées (travaux, communication, accueil d’un nouveau producteur, participation à un événement, stagiaires, choix des médias etc.) C’est important car ça nous entraîne à travailler ensemble, à se connaître. Et il y a une AG annuelle, comme dans toutes les associations.

On a aussi mis en place ce que l’on a appelé une « banque de travail » (même si ces deux mots ne sont pas mes préférés (rires) Il s’agit de « comptabiliser » le temps que chacun et chacune passe à la vie collective : par exemple la comptabilité, les relations avec les médias, les travaux, la gestion du planning de permanence, la réunion mensuelle. Chacun.e note les heures passées dans ces tâches (par exemple je vais noter le temps que l’on vient de passer ensemble). En fin d’année, on équilibre tout ça : celles et ceux qui ont passé moins de temps à la vie collective, vont remplacer aux permanences à la boutique celles et ceux qui en ont passé plus.
Il a fallu trois ou quatre ans de discussions enflammées avant d’y arriver ! Car on est tous des foutues têtes de cochons individualistes, mais on a réussi !
C’est important à souligner, car dans le milieu agricole c’est novateur ! Et il faut dire aux agriculteurs que ça existe et que ça marche !

Moi-même, je n’étais pas très « pour », mais je respecte la décision collective (rires) car il y a une cohérence à cette décision, car si on ne fonctionne pas de cette façon, alors, il faudra embaucher des salarié.es pour les travaux, la compta etc. Et du coup, on se retrouverait dans un système de patrons/salarié.es, que par ailleurs on refuse !

Sylvie Maugis : Qui fréquente ce type de boutique ?

Roger Pierre : On a plusieurs types de clientèles : les gens qui viennent juste pour l’alimentaire, ceux qui viennent pour l’exotisme et — la majorité — ceux et celles qui ont une démarche politique qui sont très curieux et curieuses. Ils et elles demandent d’ailleurs souvent à participer à ce que l’on fait, comme venir à nos réunions ou nous proposer des choses, et nous tiennent au courant des événements locaux.

Sylvie Maugis : Quels regards portez-vous sur l’agriculture aujourd’hui et la « crise » qu’elle traverse ?

Roger Pierre : On est bien sûr convaincus depuis longtemps que ce modèle de l’agriculture ne nous correspond plus, ou on ne lui correspond pas !
Cette agriculture-là, c’est une agriculture qui ne m’intéresse pas : l’exploitation des gens par les gens, les financiers… En agricole, on vous oblige à entrer dans un truc que vous ne maîtrisez pas du tout : très vite, vous êtes obligés d’acheter du matériel parce qu’on vous explique qu’il faut suivre « la marche du progrès », qu’il faut acheter des engrais, sinon vous produisez moins, maintenant c’est mettre des drones dans les champs, etc.

On préfère travailler moins, mais plus en adéquation avec la nature et vivre d’une production respectueuse des personnes qui la pratiquent et qui consomment les produits et de la nature.

Je pense qu’il y a, chez les agriculteurs, un problème du blocage des imaginaires car le modèle existant est en permanence montré comme le seul possible ! Mais il va falloir que les agriculteurs se réapproprient la distribution de la marchandise : 90 % de la production agricole est dirigée par les intérêts financiers de la pétrochimie, de la grande distribution et les intérêts de paix sociale des gouvernements !

Au Moyen Age, les paysans étaient des serfs : est-ce qu’ils ont beaucoup avancé ? On nourrit la planète et, en contrepartie, on a des revenus de misère — sauf pour une toute petite frange qui décide de s’approprier tout le circuit !

Pourquoi la profession agricole d’un département, d’une région, de tout un pays ne déciderait pas de reprendre en main la production, la transformation et la vente ?
On peut imaginer des boutiques plus grandes, plus nombreuses… Les consommateurs y viendront, car tout le monde comprend que la production industrielle est méprisante et néfaste ! De plus, les prix que nous pratiquons dans ces circuits courts sont équivalents aux supermarchés. [2] Et puis il faut savoir que ceux et celles qui produisent suivant les modèles industriels s’en sortent de moins en moins… Ils et elles doivent acheter de plus en plus de produits chimiques, du gas-oil, des outils, des pièces détachées, des assurances, les remboursements d’emprunts, etc.. Et le produit net est sûrement trois fois moindre que ce que nous faisons, nous, en travaillant autant mais différemment et surtout en maîtrisant les étapes !

Depuis tout petit, on nous a élevé dans l’esprit de la concurrence... Mais il ne s’agit pas d’être meilleur que l’autre, mais bons ensemble !

Notes :

[1Apiculteur et l’un des fondateurs de la boutique.

[2Une excellente viande de bœuf à 19 euros/kilo.

P.S. :

Cet entretien avec Roger Pierre, apiculteur et l’un des fondateurs de la boutique a été réalisé en mars 2016.



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