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Christiane Passevant
Afectados (Rester debout) (1)
Film documentaire de Silvia Munt (16 novembre 2016)
Article mis en ligne le 30 novembre 2016

par C.P.
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En 2012, l’Espagne est frappée de plein fouet par la crise économique et le taux de chômage atteint alors 27%. Des centaines de milliers de personnes, qui n’ont plus la possibilité de rembourser leur crédit immobilier, sont expulsées de leur logement, ce qui n’efface pas pour autant leur dette auprès des banques. Les banques expulsent, exproprient et continuent de ponctionner leurs victimes… Tandis que les logements restent vides, trop chers à louer ou à vendre. Des immeubles entiers, propriété des banques, sont vandalisés et se dégradent par manque d’entretien. Illustration encore une fois de la logique du profit contre-productif et imbécile.

Que gagnent en effet les banques à jeter ainsi quelque 600 000 personnes à la rue ? Des familles entières, des enfants, des femmes enceintes, des handicapé.es, tous et toutes démunies face à l’absurdité du système. C’est alors qu’un collectif s’organise, spontanément, rassemblant de nombreuses personnes qui refusent la résignation, et veulent aussi venir en aide aux victimes des prêts bancaires toxiques.

La plateforme se réunit tous les mercredis, prend en charge les urgences, apporte soutien et informations pour réagir contre l’insupportable, aménage un bâtiment pour celles et ceux qui sont à la rue, développe l’entraide, « libère » et occupe des logements vides, organise des manifestations… C’est en cela que le film de Silvia Munt, Afectados, est jubilatoire, avec deux thèmes essentiels qui en sont le fil rouge : la survie et la solidarité.

« Je connaissais la théorie et maintenant je vois la pratique » dit une des personnes dans le film. Les séquences de l’atelier de squat et de l’occupation festive de la banque illustrent parfaitement cette mise en pratique. « C’est risqué et illégal, mais c’est légitime » explique une jeune femme de l’atelier de squat qui recommande d’occuper les appartements vides — propriété des banques —, et non ceux des particuliers ou des logements sociaux.

Dans Afectados, Silvia Munt donne la parole à celles et ceux qui en sont privé.es la plupart du temps. Des témoignages simples, vrais et bouleversants se succèdent à l’écran : « Pendant des années, on a vécu comme des somnambules. On pensait qu’on faisait tout bien ». « Je ne serai plus jamais comme avant et je ne le souhaite pas ». « On a la liberté de savoir vivre autrement ». « J’ai appris la solidarité et à aimer les gens ». Et de conclure par rapport aux logements « libérés » : « C’est notre droit. Nous allons nous battre ! »

Afectados de Silvia Munt s’achève sur le regard d’un homme tourné en gros plan vers la caméra qui semble dire « et vous ? ». Une image qui résume toute la dynamique de Afectados (Rester debout) de Silvia Munt qui traite dans ce film de la prise de conscience, de la dignité retrouvée et de l’entraide au-delà des différences.
Et puis personne n’est à l’abri de se retrouver à la rue comme le dit Silvia Munt dans l’entretien. Il faut garder à l’esprit que l’ennemi n’est pas l’autre, comme on tente de le faire croire, mais le système dont les banques sont un avatar. Alors, « s’entraider, ça fait grandir ».

L’entretien avec la réalisatrice Silvia Munt souligne son implication dans un tournage où la caméra devient invisible pour donner libre cours à la parole de celles et ceux que le système bancaire et l’État bâillonnent…

Le film est sur les écrans depuis le 16 novembre.

Silvia Munt  : J’avais la nécessité de faire ce film. Je voulais le faire, je voulais comprendre.Je me sentais proche de ces personnes. Enfin je n’en suis pas, mais je pourrais l’être. Il suffit d’avoir une maladie, d’être au chômage et l’on peut très vite se retrouver dans cette situation.

On a commencé le film contre tout, parce que ce n’était pas un sujet agréable et les institutions ne voulaient donner aucune aide. C’est mon second scénario et normalement j’aurais pu obtenir des aides, mais avec ce film, toute aide ou même écoute était impossible. Le thème était tabou, c’est pour cela que j’ai pris ma caméra, mon matériel son et j’ai commencé comme ça. J’avais la nécessité de regarder ce qui se passait et je savais qu’en faisant ce voyage personnel, je devrais expliquer le contexte politique et économique. Mais cela c’était un problème de montage. Il y a la réalité qui est dure en même temps qu’intense humainement, et le montage doit être explicite pour ceux et celles qui découvriront le film, pour comprendre la situation et les responsabilités politiques et économiques des dirigeants. Quand on parle de réajustement au plan stratégique et économique, cela signifie 5 millions de personnes au chômage. Mon but a été de comprendre, d’écouter et de transmettre, ce qui était une obligation pour moi.

Christiane Passevant : Combien de temps a duré le tournage ? Un certain temps à coup sûr, car les personnes que tu filmes semblent avoir oublié la caméra. la parole est spontanée, dans l’émotion, l’abattement comme dans la détermination, sans trace de représentation. la réalité nue et toi-même est oubliée..

Silvia Munt  : C’est cela : oubliée. Tu fais partie du groupe. Nous allions chaque semaine à la réunion de la plateforme et les gens me faisaient confiance. Ils et elles connaissaient mon travail, savaient que je les respectais, que je les filmais pour leur redonner leur dignité. D’abord, ce fut quelques personnes, ensuite la grande majorité m’a entièrement fait confiance. Dans un premier temps, ils et elles avaient honte de parler, et petit à petit tout a changé. Un.e documentariste doit garder la distance nécessaire, juste, pour ne pas faire de voyeurisme ou de la pornographie émotionnelle, pour les protéger un peu. Pour moi, il était important de faire comprendre à la personne que je la respectais, de laisser une distance entre elle et la caméra pour qu’elle puisse expliquer sans se sentir poussée. Du coup, c’est la personne qui veut expliquer. Elle a vécu tant de choses que peu de gens savent ce qui s’est réellement passé. Pour les autres, ces personnes sont des seulement des chiffres qui paraissent dans les statistiques et les journaux. Et cela chaque jour, ce qui banalise la réalité. Alors quand on réalise le quotidien de ces personnes, la réalité prend une force insoutenable. Prendre la parole, témoigner de sa situation personnelle devient alors un outil, un moyen, et lorsqu’ils et elles ont compris ce que je voulais faire, ils/elles voulaient témoigner.

Ce qui a été le plus compliqué, c’était d’équilibrer la douleur — il y avait beaucoup de douleur, des maladies — et je ne voulais pas saturer, parce que si tu comprends un cas, tu en comprends cinq cents. Dans cette situation, tout le monde est malade au moins psychologiquement, c’est certain. Pour les spectateur.es, il était important d’équilibrer la narration, d’éviter le prosélytisme de la douleur. Il fallait montrer aussi la volonté d’être gai, le goût de l’humour dans des moments de tragédie. Et cet équilibre, c’était la vie. La recherche de cet équilibre dans la narration a été le plus difficile.

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