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Christiane Passevant
Le Client
Film de Asghar Farhadi (9 novembre)
Article mis en ligne le 1er décembre 2016
dernière modification le 18 novembre 2016

par C.P.
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Le Client est un film étonnant dans sa construction cinématographique : théâtre, réalité et cinéma sont dans un même récit qui croise les décors réels et les constructions fictives, les personnages se partageant entre la scène et la vie…

« Quel désastre cette ville ! » commente Emad (magnifique Shahab Hosseini) en parlant de l’évolution de Téhéran, en écho au New York des années 1940-50 décrit dans la pièce d’Arthur Miller, Mort d’un commis voyageur et reprise sur scène dans le film. « C’est une pièce très riche, qui offre des niveaux de lecture multiples, [explique Asghar Farhadi]. Sa dimension la plus importante est celle d’une critique sociale d’un épisode de l’histoire états-unienne où la transformation soudaine de la ville a causé la ruine d’une certaine classe sociale. Une catégorie de personnes n’a pas pu s’adapter à cette modernisation rapide et s’est trouvée broyée. À ce titre, la pièce a une très forte résonance avec la situation actuelle de mon pays. Les choses évoluent très vite et ceux qui ne peuvent pas s’adapter à cette course effrénée sont sacrifiés. La critique sociale au cœur de la pièce reste valable en Iran aujourd’hui. »

Deux époques différentes, deux villes vivant une transformation frénétique, similaire. Le couple Emad / Rana, à la ville interprète le couple Willy / Linda à la scène. Rana et Emad font partie de la classe moyenne urbaine, travaillent dans le domaine culturel et ont, de fait, une ouverture d’esprit et une certaine tolérance vis-à-vis des traditions sociales. Pourtant, lorsque Rana subit une agression, l’événement bouleverse leur vie et met en abîme la relation de leur couple.

Le film s’ouvre sur l’installation du décor de la pièce Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller. Le générique se déroule sur la mise en place des meubles, des accessoires et les essais lumière… Fondu au noir de cet univers théâtral sur la réalité. La nuit. Panique dans un immeuble qui se fissure et doit être évacué de toute urgence pour cause de risque d’effondrement provoqué par un chantier proche. Les murs se fissurent, les vitres se brisent et Emad tente d’aider les voisins, Rana est hébétée.

D’emblée, le film se situe entre fiction et réalité, jouant de la menace que l’on perçoit dans l’appartement installé sur scène, ouvert et sans protection, et dans l’appartement de l’immeuble qui s’écroule.

« Comment un être humain peut se transformer en bête ? » demande en cours l’un des élèves d’Emad, « progressivement » répond-il. C’est en effet progressivement que lui-même se transforme après l’agression de sa compagne dans leur nouvel appartement. Si de l’agression, on ne voit rien, la tension qui émane de la situation est d’autant plus palpable et inquiétante. Le suspens psychologique s’installe par touches subtiles sur fond de contexte social. Retrouver l’agresseur, client de l’ancienne locataire, lui faire honte publiquement devient l’obsession d’Emad alors qu’il est totalement désemparé devant l’attente de sa compagne et incapable de la soutenir.

L‘immeuble accidenté anticipe de la relation du couple comme le décor de la scène et de la ville tiennent une place importante dans la montée du drame personnel, certes, mais par petites touches bien au-delà. Farhadi, comme souvent, n’impose pas de conclusion, il opte pour une fin à plusieurs niveaux, une fin en devenir… Ouverte. Au public de choisir son dénouement, si tenté qu’il y en ait un, comme de choisir sa grille de lecture, sociale, morale, politique.

Comme dans À propos d’Elly, le Client joue sur la tension constante, un thriller social dont Asghar Farhadi est passé maître. Un des plus beaux films de la rentrée.
À voir absolument à partir du 9 novembre.

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