DIVERGENCES 2
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Jean-luc Debry
Modeste contribution
Article mis en ligne le 7 juillet 2016
dernière modification le 6 juillet 2016

par C.P.
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« Mais ce qui rend son vide et sa tristesse si affreux, si épouvantables et en même temps si grotesques, c’est le fait inconcevable que cette solitude désertique, ce glacier se trouve, intellectuellement parlant, au milieu de l’Allemagne nouvelle toute vibrante et retentissante de chemins de fer et de télégraphes, de cris et de tumultes, au centre d’une culture dont, par ailleurs, la curiosité est maladive, qui jette tous les ans dans le monde quarante mille volumes, qui étudie chaque jour mille problèmes dans cent universités, qui, chaque jour, joue la tragédie dans des centaines de théâtres et qui, cependant, ne sait rien, ne devine rien et ne sent rien de ce formidable drame de l’esprit qui se déroule dans sa propre ambiance, dans son cercle le plus intime. »

Stefan Zweig [1]

Les meurtres de masse du vendredi 13 novembre à Paris et leur suite policière à St Denis, nous font réagir sur un mode émotionnel et les expressions les plus courantes qui en formulent la teneur - horreur, barbarie, stupéfaction - ne peuvent, même provisoirement, nous satisfaire, car, l’attaque barbare venue du fond de l’irrationnel qui les caractérise réclame, me semble-t-il, et plus que jamais, un effort d’analyse. D’autant que ce phénomène d’Amok s’inscrit dans un contexte mondialisé dans lequel la situation proche orientale rentre en résonnance avec « l’ici et l’ailleurs » sur fond de crise économique globale. « Un ailleurs » parfois fantasmé, souvent relégué dans l’ordre de l’impensable (l’Orient compliqué). Et « un ici », lui aussi objet de projections phagocytées par les affects, le ressentiment et les récits idéologiques (religieux, nationaliste,…). La terreur comme miroir, sous l’impact de l’horreur qui nous touche dans notre intimité, nous rappelle que le monde dans lequel nous vivons se compose d’interactions sociales, économiques, géopolitiques dans lesquelles nous sommes parties prenantes, que nous le voulions ou non. Non seulement la socialisation du sujet est inextricablement dépendante du travail abstrait créateur de valeur, mais désormais sa subjectivité, consommateur qu’il est, jusque dans sa circulation de tête de gondole en tête de gondole, est totalement possédée par elle. Et ces jeunes précaires, exclus du marché du travail, parqués dans des ghettos loin des centres villes qui se regroupent en petites troupes et qui revendiquent le droit de posséder eux aussi ces objets que l’on exhibe de vitrines en vitrines sont comme des mouches pris au piège de la lumière qui les brûlera.

Leur regroupement sous l’œil inquiet des vigiles et des caméras de surveillance exprime en termes crus une pulsion de mort, nihiliste, débile et gangrenée par le ressentiment, donc mûre pour être manipulée. Un concentré de haine impuissante dont on s’étonne, avec une sorte de candeur qui flaire bon la mauvaise foi qu’elle puisse se muer en pulsion mortifère dont le nihilisme religieux se nourrit. Ces jeunes errants noyant leur ennui dans d’interminables palabres, aux postures sur-jouées et adeptes des compositions empruntées aux modèles du show-biz américain, d’une part, et d’autre part ces familles qui, après avoir coincé leur gosse dans le caddie entre des masses considérables de marchandises, sont les deux pôles d’une même altérité face à la marchandise. Ceux qui sont pleinement et entièrement marchandisés et ceux qui n’ont d’autres rêves que de l’être à leur tour sont unis dans le même destin. La recherche d’un bouc-émissaire prospère sur le terreau du ressentiment, et d’où que l’on considère, le point de vue qu’il défend, l’on voit se dessiner le spectre de l’ignominie et son ombre maléfique enferme dans sa nuit la raison.

La haine meurtrière nait dans des conditions particulières que l’histoire [2] et l’anthropologie [3] devraient pourtant nous aider à saisir, si ce n’est la multiplicité des acteurs et leurs interactions, du moins l’articulation des mécanismes fondamentaux à l’œuvre face à la violence des acculturations, et surtout face au mépris qui se concrétisent dans le traitement qui leur est réservé (bombardement de villages, tortures pratiqués à grande échelle, exécutions extrajudiciaires, internements administratifs, spoliation des ressources naturelles, massacres de masses perpétués par des milices privées dont les auteurs payés par les États occidentaux ne seront jamais inquiétés comme ce fut le cas en Irak et en AfghanistanJeremy Scahill, Blackwater. L’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde, Actes Sud, 2008..

Le fondamentalisme religieux et ethno-raciste — l’envers et l’avers d’une même médaille — n’étant qu’une des formes réactives que prend la résistance face à cette violence — militaire, sociale, économique et politique — qui s’inscrit dans le prolongement d’un colonialisme qui, fort de sa bonne conscience, n’y alla pas avec une délicate modération, comme chacun le sait. On peut donc en effet — et à juste titre — parler de terreur en retour et de miroir de la terreur, une fuite en avant où chacun joue sa partition avec un aveuglement criminel qui n’augure d’aucune mesure dans l’usage sans frein de la violence [4], où le ressentiment des uns se nourrit du ressentiment qu’il engendrera en retour. C’est un peu l’histoire de l’œuf et de la poule, version robots tueurs (drones) et, sur fond de jeu vidéo ou de films cultes ultra-violents, pulsions suicidaires de quelques psychopathes hystérisées par l’usage de kalachnikov. Par ailleurs, ces évènements rentrent en échos avec le catastrophisme ambiant dont l’industrie cinématographique hollywoodienne — et les jeux vidéo — se sont fait fort de traduire de façon spectaculaire en produisant des films et des jeux dans lesquels le meurtre, la destruction et la violence magnifiée par les effets spéciaux tiennent une place particulière dans l’imaginaire dont le désir du guerrier se nourrit et qui, au vu de leurs succès, exercent une fascination certaine sur un large public qui rassemble bourreaux et victimes dans le ballet d’une réversibilité qui ne permet pas de nommer sa vraie nature, à savoir le nihilisme dominant d’une époque soumise aux impératifs catégoriques du Marché en lieu et place d’une éthique humaniste (au sens les grecs l’entendaient). Elle précède, accompagne et met en scène une violence banalisée dont le surgissement dans la réalité de notre quotidien nous plonge dans la stupéfaction. Nous assistons, cloués devant nos télévisions, à des actes de folie auxquels répondent en écho des imprécations guerrières, les uns criant vengeance, d’autres taxant d’ennemis tous ceux qui ne se réjouissent pas de cette réponse sanglante.

A-t-on à ce point la mémoire courte que nous ayons oublié que Saddam Hussein fut armé, par les Etats-Unis, la France et soutenu et financé par les pays du Golfe pour combattre le régime des mollahs iraniens, lui-même construit sur les ruines du régime monarchique du shah, lui-même mis en place suite à un coup d’état dirigé par la CIA contre un gouvernement qui avait eu la criminelle intention de nationaliser les ressources pétrolifères de son pays afin que celui-ci puisse en profiter à la hauteur des profits que les compagnies américaines en retiraient [5]. Puis Saddam, comme Kadhafi, malgré les services rendus, devenus inutiles, sans doute trop exigeants, comme dans un mauvais film de gangsters, furent liquidités, l’Irak et la Libye mis à feu et à sang, le chaos, la mort, le sang et les larmes en guise de juste récompense. A-t-on oublié que la CIA, pendant la guerre froide, a soutenu les talibans, les a entraînés et équipés, que des gouvernements — l’Égypte, l’Algérie — corrompus furent et sont aujourd’hui encore, au nom de notre sécurité, eux aussi soutenus et armés avec la bénédiction des occidentaux pour les aider à pérenniser leur dictature. Sans parler de la Turquie, de l’Arabie saoudite et du Pakistan qui dans tous les domaines de la liberté d’expression et de la démocratie telles qu’elles s’appliquent aux alliés des occidentaux, n’ont pas démérité en pratiquant une politique que l’on peut qualifier sans crainte d’exagération, de terroriste — au sens littéral du terme — sans parler du jeu trouble qui est le leur et qui semble si bien convenir à l’OTAN.

Voici le ventre fécond qui engendra le délire sanguinaire du monstre dont le cri de rage retentit jusque dans nos banlieues depuis longtemps livrées à la prédation des gangs et à l’arbitraire policier, des lieux clos sur eux-mêmes, des ghettos en somme, où grandissent de jeunes gens qui y sont enfermés et dont l’horizon est celui de la prison (d’un enfermement à l’autre). La mort comme espérance. Pas étonnant que la religion, toutes tendances confondues, puisse y semer le poison de son dogmatisme. Orthodoxes, chrétiens, juifs, musulmans, se sentent soudain poussés par le vent de l’histoire et espèrent accoster sur les rivages d’une espérance mortifère dont Nietzsche dénonça les arcanes. Elles y voient l’heure de leur revanche sur un déclin sans doute trop vite annoncé. De l’obsession homophobe d’une Boutin, au sexisme des petits mâles confortés dans leur agressivité machiste par leur hiérarchie religieuse, nous voyons défiler sous nos fenêtres le retour du refoulé, à savoir une haine extatique qui sublime leur volonté d’assoir leur pouvoir sur la société. Une forme de totalité, en somme.

La « civilisation » contre les islamiques, les « fidèles » contre les « infidèles », toutes notions réversibles, en miroir et qui finalement se traduisent par un manichéisme infantile : les bons contre les méchants. Mais, au fond, il n’y a, d’un côté comme de l’autre, les morts que l’on pleure et ceux qu’on ne compte pas. Ad nauseam. La pulsion de mort du terroriste kamikaze est une des formes proche de l’anomie, propre à notre époque, réactionnelle certes, qui parce qu’elle rencontre un pathos individuel jaillis du virtuel, envahit notre réalité. Perdue dans la négation de sa propre existence, elle s’invente une légitimité eschatologique sur fond de misère spirituelle dans un monde où l’être humain est réduit à ses seules fonctions économiques. Mais le gamin qui, depuis son ordinateur appui sur le bouton qui ordonnera aux drones qu’il pilote à distance de larguer sa bombe sur une noce Afghane, un village Syrien ou Irakien, de quelle pathologie relève-t-il ? Des comportements, jadis qualifiées de « déviants » deviennent des normes. Ainsi d’un côté le pervers narcissique semble sur-adapté aux formes de management moderne (manipuler pour diriger), et de l’autre tout un pan de l’humanité est enfermé dans le groupe des « existences superflues ». Les marchés financiers vacillent, les bulles financières explosent, l’économie claudique au bord du gouffre, mais la guerre est, comme toujours au sein de l’économie marchande, une solution qui ouvre des perspectives de « croissance » non négligeables, où l’on pourra en outre « nettoyer » les écuries d’Augias du Marché – dieu tutélaire - en arguant d’un grand projet civilisateur. Les paranoïaques retrouvent le chemin de sa légitimité à exercer le pouvoir, local, mondial et international, dans les trafics en tous genres – matières premières, produits finis, armes, argent, drogues, êtres humains, j’en passe et des meilleurs.

« C’est la guerre ! » On l’entend ce crie, sa jubilation haineuse, son besoin d’avoir un ennemi déshumanisé face à soi. On l’entend proféré avec force conviction, ici ou là, un peu partout en vérité, et parfois de façon assez inattendu chez ceux qui semblaient pourtant les moins disposés à céder à l’hystérie ambiante. « La guerre ! C’est la guerre ! Tous en guerre ! » Comme si d’abjects meurtres de masse pouvaient être ainsi exorcisés dans la médiatisation de sa profération et le spectacle des images de bombardements aux allures jeux vidéo. « La guerre ! C’est la guerre ! Tous en guerre ! » Rétrospectivement une peur autrement fondatrice du vide, qu’hors de l’économique, le capitalisme mondialisé offre comme horizon aux fantasmes des jeunes pubères mis en concurrence sur le marché de l’efficience comme Macron le préconise, semble s’effacer à mesure qu’enfle le cri de ralliement, « la guerre, la guerre », articulé en brandissant le drapeau tricolore alors que coincés entre la modernité mondialisée du capitalisme marchand d’une part et les différentes variantes du gangstérisme étatiques de l’autre – comme c’est le cas en Afrique, en Russie, et à des niveaux divers dans les grandes compagnies privées qui se sont appropriés des territoires entiers, AREVA au Niger, Total au Gabon, etc.- de l’une à l’autre, va et vient, une pulsion de mort sans frein ni retenu. Quel avenir pour l’humanité sans éthique, sans justice et sans honneur !

C’est toute une large partie de la caste politique mondiale qui serait, si l’on reprend le Protagoras de Platon, « une peste pour la cité » tant il est vrai que parmi les plus populaires on y trouve des hommes qui ne se plient pas « au respect de l’honneur et de la justice ». Mais puisque à l’évidence ils en tirent une gloriole qui flaire bon le bonheur d’être ce qu’ils sont là où ils sont, une place centrale dans le débat public, ils semblent être exonérés de l’examen de conscience qui en d’autres temps eut condamné à la honte et au déshonneur l’arrogant qui aurait osé se dresser, fier de ses forfaits, sa propre couronne de laurier comme on le voit certain le faire avec gourmandise et de l’exhiber du haut d’une scène géante dont le spectacle sera l’objet d’une diffusion planétaire instantanée. Qu’aurait dit le philosophe grec en voyant ces hommes sans honneurs prétendre « diriger la cité », et leurs citoyens les plébisciter parce que justement ils sont habiles à déjouer toutes les contraintes et limitations qu’imposaient, hier encore, les lois communes ? Les « va-t-en-guerre », petits et grands voyous et les gangsters qui ont réussi, diffusent dans le monde entier une subjectivité de guerre qui désormais se présente comme une norme sociale légitime. Sans justice et sans honneur.

Notes :

[1In Nietzsche, 1930, Essai Stock, p.11.

[2« L’histoire avec sa grande hache » comme l’a si bien dit Georges Perec. Mais il y a ceci de particulier en ces temps de grandes confusions que des faussaires, royalistes de surcroit, comme Lorànt Deutsch, passent pour des historiens, lus par un public que l’on eut espéré mieux instruits de ces choses, en tout moins naïfs et à l’esprit plus affutés, de sorte qu’ils puissent en dénoncer l’escroquerie, alors qu’au contraire on les voit, non seulement applaudir ses publications, mais s’énerver si on en dénonce les fondements idéologiques de ce qui au fond n’est qu’une escroquerie de plus et qui de surcroit s’apparente ni plus ni moins à du « révisionnisme ».

[3Il ne s’agit pas, bien sûr, comme une antienne de plus en plus insistante — sorte de propos convenu, poncif aux occurrences médiatiques redondantes — nous y invite, d’opposer au fait social, le fait culturel, ou pour le dire en termes caricaturaux de répondre à l’injonction qui nous somme de choisir entre Levi Strauss et Bourdieu, mais de lier l’un à l’autre de façon organique, car c’est aussi à travers le fait culturel que nous parviennent l’intelligibilité — et plus surement, comme avec le dogmatisme religieux et ses développements idéologiques — l’inintelligibilité des discours qui les produisent autant qu’ils les masquent.

[4Comment ne pas penser au célèbre roman, Avril brisé d’Ismaïl Kadaré, Stock, 1983.

[5Ce qui sera le cas de l’Amérique latine, le Guatemala ayant servi laboratoire à une stratégie qui intègre la manipulation des opinions publiques. Le coup d’État de 1954 est le résultat d’une série d’opérations organisées en lien avec l’United Fruit Company, afin de contrer les réformes du gouvernement légalement élu.



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