DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
Jean Genet. Traces d’ombres et de lumières
Patrick Schindler (éditions libertaires)
Article mis en ligne le 7 juillet 2016
dernière modification le 6 juillet 2016

par C.P.
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Provocateur, individualiste, écorché génial et révolté… Tant de choses à dire de Jean Genet, tant de choses à lire aussi, des textes fulgurants de violence et de beauté, des visions incandescentes… Et finalement un homme blessé…

« Abandonné par ma famille, il me semblait déjà naturel d’aggraver cela par l’amour des garçons et cet amour par le vol, et le vol par le crime ou la complaisance au crime. Ainsi, je refusais décidément un monde qui m’avait refusé. »

Jean Genet. Traces d’ombres et de lumières. L’essai de Patrick Schindler est émaillé de textes suivant le parcours de vie de cet auteur quasiment impossible à classer ; un essai écrit comme une rencontre personnelle à partager, un échange et une suite de questionnements sur l’énigme Genet, sur cet être insaisissable, ce personnage qui ne cesse de semer des traces d’ombres et de lumières… À commencer par l’enfance, l’enfance réelle imbriquée dans l’enfance sublimée. Comment reconnaître les frontières entre un vécu réapproprié et l’imaginaire ? Et finalement pourquoi le faire ? On peut également se demander si le vol, que Genet magnifie, est assumé en tant que geste politique, à la manière d’Alexandre Marius Jacob, ou bien s’il est la conséquence d’une blessure de l’enfance, le résultat d’une vengeance contre le rejet de la société et de ses règles honnies. Genet d’ailleurs s’amuse à brouiller les pistes.

« Quand j’étais gosse, évidemment, j’ai eu une enfance catholique, mais le Dieu, Dieu enfin, c’était, c’était surtout une image. C’était le gars cloué sur la croix, la jeune fille là, comment elle s’appelle, Marie, devenant grosse avec une colombe. Tout cela ne me semblait pas très sérieux, j’avais quinze ans à peu près, quatorze-quinze ans et j’ai eu une maladie [...], peut-être assez grave. Tous les jours à l’hôpital, une infirmière m’apportait un bonbon et disait : “C’est le petit malade de la chambre à côté qui l’envoie.” Bon, puis j’ai été mieux au bout d’un moment et un jour j’ai voulu voir et remercier ce gars qui m’envoyait tous les jours un bonbon. Et j’ai vu un type de seize ou dix-sept ans qui était tellement beau que tout ce qui avait existé avant ne comptait plus, Dieu, la vierge Marie ou n’importe qui, n’existait plus. Il était Dieu. »

Jean Genet est-il libertaire ? La question vient naturellement à l’esprit, mais au détour des textes choisis et rassemblés dans l’ouvrage de Patrick Schindler, au vu de certaines déclarations de Genet, de ses facéties, de son itinéraire marqué par des rebondissements inattendus, des cycles d’engagements, la réponse s’avère plus complexe qu’il n’y paraît. Jean Genet sait s’y prendre pour décontenancer, dérouter, pour être là où on ne l’attend pas. Il se disait avant tout un « homme de révolte ». On le croit sur parole. Quant à ses textes, ses poèmes, ils sont à la fois surprenants, bouleversants, rythmés et puissants… Une merveille d’écriture que ces traces d’ombres et de lumières.

Un pauvre oiseau qui tombe et le goût de la cendre,
Le souvenir d’un œil endormi sur le mur,
Et ce poing douloureux qui menace l’azur
Font au creux de ma main ton visage descendre.
[…]

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve
Laisse tes dents poser leur sourire de loup.

Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.

Ô viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre les portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.

Ô traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort.

Patrick Schindler offre avec cet essai d’autres manières d’aborder les textes de Genêt,
loin des anathèmes trop rapides. Une réflexion sur l’œuvre de l’écrivain, engagé et polémiste en rapport avec ses contradictions, ses indignations et ses blessures.



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