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Celles de 14. La situation des femmes au temps de la grande boucherie
Hélène Hernandez (éditions libertaires)
Article mis en ligne le 7 juillet 2016
dernière modification le 13 avril 2016

par C.P.
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Les femmes restent les grandes oubliées des guerres, celle de 14 comme des guerres précédentes ou des suivantes. Le silence est là comme ailleurs porteur d’inégalités. L’histoire transmise à l’école fait la part belle aux combattants, même morts, il n’est qu’à voir les 30 000 monuments aux morts dans nos villes et nos villages français célébrant la grande boucherie. Elle évoque les dix-huit millions de morts, les quatre empires qui s’effondrent - l’empire allemand, l’empire austro-hongrois, l’empire ottoman et l’empire russe -, les quatre figures qui seront autant de vaines utopies pour les populations à venir : Wilson et la démocratie américaine alliée à l’impérialisme, Lénine et le bolchévisme, Mussolini et le fascisme, Hitler et le nazisme.

Elle oublie celles qui ont à vivre d’autres horreurs. Ce ne sont que des femmes…, elles n’écrivent pas l’histoire, la grande avec un grand H ! Seulement la petite, celle de tous les jours, celle des petites gens, celle des femmes, des enfants, des personnes âgées, malades ou invalides qui endurent les privations. Et pourtant, nous héritons autant de l’histoire écrite que des histoires vécues, autant de l’esprit guerrier que de la volonté de survivre et de résister, pour autant qu’il nous soit permis d’accéder aux témoignages, aux faits, aux réflexions.

Les femmes de 1914 ont vécu le départ des hommes – mari, compagnon, fils, frère, père – comme la plupart des femmes en tout temps et en tous lieux de conflits armés : qu’elles soient favorables ou non à la guerre, elles craignent ce qui résultera de ces guerres des puissants qui envoient au massacre les humbles et les pauvres. Tous ceux qui sont appelés ne partent pas la fleur au fusil et, bien souvent, toutes celles qui restent n’ont guère d’ambition guerrière.

Il suffit de réécouter certaines complaintes :

« Pour faire de ton fils un homme,
Tu as peiné pendant vingt ans,
Tandis que la gueuse en assomme
En vingt secondes des régiments.
L’enfant qui fut ton espérance,
L’être qui fut nourri en ton sein,
Meurt dans d’horribles souffrances,
Te laissant, vieille, souvent sans pain.

Est-ce que le ciel a des frontières ?
Ne couvre-t-il pas le monde entier ?
Pourquoi sur Terre des barrières ?
Pourquoi d’éternels crucifiés ?
Le meurtre n’est pas une victoire !
Qui sème la mort est un maudit !
Nous ne voulons plus, pour votre gloire,
Donner la chair de nos petits. » [1]

Des auteures et auteurs, des chercheuses et chercheurs mettent à jour et à disposition ce qui se trame lors des conflits armés, comment sont préparés, fabriqués – pendant des décennies - les esprits pour que de jeunes générations aillent au front, défendent la « patrie », tuent, mais aussi pour que ceux et celles qui ne partent pas au combat, se résignent à l’arrière en attendant le retour des valeureux combattants, espérant qu’ils reviennent indemnes physiquement, sans toujours se préoccuper des atteintes morales et psychologiques. Il y aussi les travaux qui présentent les résistances, les oppositions pacifistes, l’auto-organisation, les réseaux de solidarité, les luttes des
femmes pour leur dignité et pour l’égalité. Celles et ceux qui décryptent ces évènements, nous les recevons dans l’émission Femmes libres sur Radio libertaire, chacun, chacune dans leur spécialité.

Et c’est à la lumière de ce qu’elles et ils évoquent en ce centenaire de la Grande Guerre que l’idée de cet ouvrage est venue. En effet, ils et elles ont exposé des études et des recherches qui se complètent et donnent à comprendre au-delà des approches historique, politique, sociologique, économique, statistique, militante et au-delà des témoignages, ce que nos aînées et aînés ont eu à affronter, à revendiquer, à combattre, à s’exposer, à espérer aussi… Quant aux mécanismes qui fondent l’esprit de guerre, nous pouvons citer parmi nos invitées Andrée Michel [2] (née en 1920) sociologue, féministe, pacifiste, qui se dit dorénavant antimilitariste, ou Pinar Selek [3] (née en 1971) sociologue, féministe et antimilitariste. « La résurgence du militarisme et du nationalisme (est) accompagnée de celle du patriarcat. [4] » Et pour les éclairages sociologiques, démographiques, économistes et historiques, nous avons accueilli Colette Avrane, Margaret Maruani, Monique Meron, Rachel Silvera, Juliette Rennes, et nous avons puisé dans les ouvrages de Françoise Thébaud, de Christine Bard et dans les Journaux de guerre édités à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre 1914-2014. La rencontre avec Monique Surel-Tupin et avec ses Guerrières de la Paix nous a renforcée vers le pacifisme et l’antimilitarisme, le témoignage de Gisèle Noublanche sur l’Internationale pour la paix, et le travail de Jean-Paul Vienne sur Bertha von Suttner nous ont menée vers le féminisme pacifiste international.

Il nous a semblé important de croiser ces apports, de les mêler, pour cerner la situation des femmes en 1914 sous diverses facettes : réalité sociale et économique mais aussi engagement politique, féministe, syndicaliste, pacifiste. Toutes les Françaises ont été impliquées dans la guerre de 14, comme actrices sociales et économiques d’abord, ou comme actrices politiques pour certaines d’entre elles. Comment ces quatre années de guerre ont changé les femmes ? Ont-elles représenté une marche vers l’émancipation ou au contraire ont-elles consolidé les rôles et les rapports sociaux de sexe ? Car au lendemain de l’armistice, l’ordre du jour est pour les femmes de rendre la place aux hommes et de se consacrer au repeuplement de la France.

Quant au titre de cet ouvrage, il s’est imposé lors de l’écriture de l’article paru dans Le Monde libertaire, hors-série de septembre 2014 [5], dans le dossier « Morts pour la France », après n’avoir entendu depuis le début de l’année du centenaire que des paroles relatant l’exploit des hommes et la boucherie dont ils furent auteurs et/ou victimes. Ce n’est donc pas en écho avec le remarquable livre de Maurice Genevoix [6] sur la génération sacrifiée comme chair à canon, Ceux de 14, mais en réaction aux choix des médias qui, une fois de plus, laissent dans l’ombre une très grande partie de la population.
[…]

L’Engagement politique et social des femmes

Au tournant du siècle, du XIXe vers le XXe siècle, l’engagement des femmes dans le féminisme bénéficie de la culture républicaine née des Lumières et de la Révolution française. Les femmes revendiquent une citoyenneté et une égalité héritières de Christine de Pisan (1364-1431), poétesse, une des premières femmes à lutter contre le discours misogyne dominant et à penser à une place politique pour les femmes dans Le livre de la cité des femmes. Héritières aussi d’Olympe de Gouges (1748-1793), de Théroigne de Méricourt (1762-1817) ou de Flora Tristan (1803-1844). Olympe de Gouges est morte guillotinée à Paris le 3 novembre 1793, elle est considérée comme une des pionnières du féminisme français pour être l’auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, mais elle a laissé de nombreux écrits en faveur des droits civils et politiques des femmes et de l’abolition de l’esclavage des Noirs. Théroigne de Méricourt, l’Amazone de la Liberté en tant que personnalité de la Révolution française, est une des premières féministes de l’histoire, elle inspira Charles Baudelaire dans les Fleurs du Mal, elle échappa à la guillotine car après avoir eu à subir le 31 mai 1793 la fessée patriotique et humiliante que les montagnardes lui imposèrent aux Tuileries, pour avoir soutenu le girondin Brissot, elle en perdit l’esprit et fut internée jusqu’à sa mort [7]. Quant à Flora Tristan, la paria féministe, elle lie la lutte contre l’exploitation ouvrière au combat contre l’oppression des femmes : « L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ». En parallèle avec Olympe de Gouges et sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, en 1791, un an plus tard, Mary Wollstonecraft publiait A Vindication of the Rights of Women (Défense des droits de la femme).

L’engagement des femmes dans le féminisme est lié aussi à l’effectif croissant de la main d’œuvre féminine : l’exploitation du travail des femmes reposent sur de scandaleuses inégalités et discriminations dont elles sont victimes. La France, pays des droits de l’Homme, a oublié la moitié de sa population et des femmes entendent bien le lui rappeler. Les féministes revendiquent autant le droit de vote, que le droit de s’associer, « le droit à l’instruction, le droit au travail et à l’égalité des salaires, l’abolition de la prostitution, l’émancipation de la femme mariée, la protection de la maternité, parfois même la reconnaissance de l’union libre, le droit à la contraception, plus rarement le droit à l’avortement. Elles veulent “une seule morale pour les deux sexes”. Elles rêvent d’un monde pacifique régulé par l’arbitrage entre les nations. [8] ».

Meeting des tailleurs et des couturières en grève (1901)

Ainsi leur engagement prendra des formes diverses alliant politique, féminisme, syndicalisme, pacifisme. Les féministes sous la IIIe République tentent de briser le carcan puritain qui pèse surtout sur les femmes. Elles se réunissent dans de nombreuses associations, peuvent d’ailleurs revendiquer des centaines de milliers d’adhérentes mais n’ont pas toutes les mêmes stratégies. Certaines vont privilégier le syndicalisme, d’autres le pacifisme, d’autres encore l’hygiène ou la démographie. Le mouvement est principalement animé par des femmes instruites, souvent autodidactes, parfois ayant bénéficié de l’instruction publique ou religieuse : elles sont institutrices, médecins ou avocates, femmes de lettres, journalistes ou issues de milieux privilégiés.

La Loi de 1901 sur le droit d’association va permettre un essor très important de regroupements qui servira notamment les associations féministes. Christine Bard évoque une impression de force car les associations organisent des congrès, des meetings, publient des revues, des bulletins.

Avant que n’éclate la Grande Guerre, le féminisme a une dimension internationale, surtout construit autour de la revendication du droit de vote pour les femmes. Cependant les suffragistes réfléchissent à bien d’autres questions relatives à la situation des femmes car la revendication du droit de vote n’est jamais isolée des autres revendications.

L’exemple américain cité par Trevor Lloyd et repris sous un autre angle par Christine Delphy, est explicite. Aux Etats-Unis, les femmes se sentent concernées directement par l’abolition de l’esclavage, question déjà très présente chez Olympe de Gouges : « N’y a-t-il pas des points communs entre leur propre émancipation et celle des Noirs ? [9] ». En juillet 1848, lors d’une rencontre de trois jours pendant lesquels il fut question de permettre ou non aux femmes de prendre part à la discussion, les femmes de l’association font rupture en organisant à Senaca Falls (État de New York) une réunion sur leurs droits : droit de vote, droit de propriété, droit d’obtenir le divorce et droit d’accéder aux mêmes professions que les hommes. Rappelons qu’après la guerre de Sécession, les politiciens du Nord accorderont le droit de vote aux hommes noirs selon le 15e amendement en 1870, et que, après moult mobilisations et actions parfois très spectaculaires, les femmes noires et blanches devront attendre que le Congrès américain le leur donne le 4 juin 1919, permettant aux Américaines de voter pour la première fois en 1920 pour la présidentielle.

Ainsi la lutte contre l’esclavage était intimement liée au combat des femmes, au nom de l’indivisibilité des droits universels [10]. Quant à Christine Delphy (née en 1941), elle évoque dans le film de Florence et Sylvie Tissot [11], en 2015, sa prise de conscience féministe dans les années 1960 quand elle étudiait aux Etats-Unis et qu’elle voyait les émeutes pour les droits civiques des noirs et leur répression sanglante et meurtrière.

Au début du XXe siècle, l’Internationale féministe est animée par des Anglo-Saxonnes. Le Conseil international des femmes (CIF), fondé à Washington en 1888, est présidé par une Anglaise, Ishbel Lady Aberdeen (1857-1939), plutôt modéré, il compte 15 millions d’adhérentes. L’Association internationale pour le suffrage des femmes est plus radicale, créée à Berlin lors d’un congrès du CIF en 1904, elle est conduite par Carrie Chapman-Catt (1859-1947), une Américaine journaliste, professeur. Quant au Mouvement international des femmes socialistes, il est impulsé par Klara Zetkin (1857-1933), une Allemande, qui en sera la présidente durant dix années de 1907 à 1917. Elle défend des valeurs prolétariennes, dédaignant le féminisme bourgeois. Le congrès du CIF qui se tient à Rome en mai 1914, juste avant la guerre, réunit trois mille participantes.
[…]

Quelques personnalités caractérisent le féminisme radical, elles sont le plus souvent indépendantes, sans troupe associative, se font remarquer. Tel est le cas de Madeleine Pelletier. C’est la première femme médecin de l’Assistance publique, et s’étant battue pour avoir le droit de concourir à l’internat des asiles d’aliénés, elle devient la première femme médecin psychiatre. Doctoresse au service des humbles, toujours en habit d’homme, c’est-à-dire en pantalon, alors qu’il était absolument interdit aux femmes, et en chapeau melon, elle se présente avec une grande liberté de pensée : socialiste, communiste, anarchiste, antimilitariste, elle provoque autant sur le droit de vote, que sur l’éducation sexuelle des femmes, le néo-malthusianisme et la revendication de l’avortement, ou l’auto-défense et même la critique de la famille. Elle écrit dans diverses revues, édite sa propre revue La suffragiste, publie en 1914 L’Éducation féministe des filles, anime de nombreuses conférences, publie une brochure Pour l’abrogation de l’article 317. Le droit à l’avortement (1913), écrit deux ouvrages La femme en lutte pour ses droits (1908), L’émancipation sexuelle de la femme (1911) et collabore ensuite à l’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure. Elle fut condamnée pour activité malthusienne et mourut à l’hôpital psychiatrique après avoir eu un accident vasculaire cérébral.

Autre personnalité, Arria Ly, de son vrai nom Joséphine Gondon (1881-1934) qui n’hésite pas à sortir son revolver et à tirer (elle sera acquittée) ou à provoquer un journaliste en duel qui l’avait dénigrée en lui prêtant des goûts saphiques et à le gifler publiquement. Christine Bard la cite :

« La question est de savoir si nous allons continuer à laisser ravaler l’idée féministe dans la personne de ses propagandistes ou si, décidées à nous faire respecter, nous nous servirons des armes, de toutes les armes que nous offre la société dans laquelle nous vivons (…) Le féminisme est trop modéré, trop terre à terre, et dans ses revendications et dans son mode d’action. (…) Nous n’aimons pas assez la lutte et ses dangers. » (p. 41)

Grève des postières (1909)

Arria Ly crée en 1913 son propre journal Combat féministe avec Caroline Kauffmann (1840-1926) comme rédactrice en chef. Elle y partage les idées de Madeleine Pelletier et cherche à féminiser et masculiniser les mots : mégère donne pégère. Autre citation dans l’ouvrage de Christine Bard :

« Guerre aux Masculinettes ! C’est-à-dire aux femmes antiféministes, à celles qui ne veulent pas de droit pour leur sexe et ne souffrent pas de son honteux esclavage. Frivoles et bornées, les Masculinettes sont généralement reconnaissables à leurs jupes à l’“entravée”, à leurs grands chapeaux de sauvages, à leurs talons, à leurs chichis et à leurs indécents décolletés. » (p. 42)

Nelly Roussel, comme Madeleine Pelletier, est l’une des premières femmes françaises à revendiquer publiquement le droit des femmes à disposer de leurs corps et à prôner une politique de contrôle des naissances. En 1902, elle est la première à se déclarer en faveur de la contraception, ce qui déclenche d’abord une grande hostilité chez les féministes [12]. Elle partage beaucoup d’idées avec Madeleine Pelletier, comme l’importance de l’éducation sexuelle des filles, la nécessité de dissocier la maternité de la sexualité. Elle adhère au mouvement néo-malthusien de Paul Robin qui prône le contrôle des naissances, comme moyen d’émancipation. Dans L’Éternelle sacrifiée, titre d’un de ses livres, elle écrit que la femme : « est en effet sacrifiée non seulement par Dieu et par la Nature mais aussi par la société républicaine elle-même [13] ». Et dans Le Libertaire, elle répond à un de ses détracteurs :

« Et ce qui fait son esclavage, ce sont moins peut-être les chaînes légales, l’injurieux article du Code lui prescrivant l’obéissance, que la nécessité où elle se trouve, neuf fois sur dix, de recourir à un homme qui l’aide à vivre et qui souvent abuse de sa situation pour l’humilier et l’asservir. Mariage régulier, union illégitime, ou « galanterie »... au fond, c’est toujours la même chose pour la femme, toujours la même situation, aussi périlleuse qu’humiliante : livrer son corps à l’homme en échange du pain quotidien. Si l’amour se glisse au foyer, c’est par hasard et par exception. Eh bien, c’est cela que nous ne voulons plus [14] ! »

La presse féministe

Outre les revues ou journaux précédemment cités comme La Citoyenne d’Hubertine Auclert, La suffragiste de Madeleine Pelletier, ou Combat féministe d’Arria Ly, de nombreuses féministes écrivirent régulièrement dans La Fronde. Leurs collaborations engagèrent certaines dans d’autres initiatives journalistiques.

Marguerite Durand (1864-1936) a marqué très profondément le journal La Fronde. Après avoir dirigé La Presse, elle entre au Figaro, qui lui demande un reportage sur le congrès féministe de 1896. Elle est séduite par la tenue du congrès, tant par le contenu et le sérieux des débats que par le talent des oratrices et se décide à créer un quotidien féministe. Le premier numéro sort le 9 décembre 1897 à 200 000 exemplaires. Il est entièrement confectionné et distribué par des femmes. Les temps sont durs et il deviendra hebdomadaire en 1903, puis mensuel en 1905, puis disparaît en 1910. Le journal se voulait féministe et non féminin. Marguerite Durand fut active particulièrement à l’égard du travail des femmes, dénonçant :

« l’interdiction du travail de nuit, l’exploitation du travail à domicile et les œuvres de bienfaisance, ces ouvroirs qui, par leurs salaires de misère, concurrencent les entreprises “normales”. Elle crée et soutient financièrement plusieurs syndicats qui rassemblent des fleuristes plumassières, des sages-femmes et des femmes typographes. En 1907, elle convoque un Congrès du travail féminin et participe à la fondation de l’Office du travail féminin. [15] »

Après la disparition de La Fronde, Jane Misme crée La Française, poursuivant chaque semaine l’engagement féministe, en accueillant aussi bien des plumes de femmes que d’hommes. Marie Bonnevial y tient une chronique du travail cherchant non seulement à défendre le travail des femmes, attaqué de toutes parts, à dénoncer les conditions de travail mais aussi à promouvoir la syndicalisation des femmes pour relever le salaire.

« Le travail à domicile, c’est le salaire de famine, la vie malsaine dans un air renfermé et vicié, le travail à l’atelier c’est la désertion du foyer, les enfants à la rue dès la sortie des classes ; les antiféministes partent de là pour anathémiser le travail féminin. [16] »

L’hebdomadaire aborde aussi le suffrage féminin et les droits et devoirs liés à leur sexe. De fait deux féminismes s’y côtoient, l’un plus revendicatif, l’autre plus réformiste, les droits, dans ce cadre-là, s’obtenant graduellement.

Du côté du syndicalisme

Le mouvement syndical se développe depuis 1895, avec la création de la CGT, et avec la réunion en 1902 des Bourses du travail et des syndicats professionnels. La mobilisation sociale est forte dans les années avant-guerre. Des grèves sont déclenchées et fortement réprimées jusque dans le sang. La fusillade de Fourmies dans le Nord avait fait neuf morts dont huit manifestants de moins de 21 ans, parmi lesquels une jeune ouvrière, Marie Blondeau, et 35 blessés. La troupe avait alors tiré sur les grévistes pacifiques lors du 1er mai. Cette fusillade crée une vive émotion en France, qui perdure.
[…]

Quant à la position des syndicats vis-à-vis du travail des femmes dans cette période, les arguments proudhoniens sur la femme « ménagère ou courtisane » dominent le mouvement syndical. Les syndicats n’agissent en rien pour l’augmentation des salaires des femmes. Pire, Madeleine Guilbert [17] a recensé des dizaines de grèves d’hommes contre le travail des femmes : entre 1890 et 1908, cinquante-six grèves ! Ainsi, lors du congrès à Rennes en 1897, la résolution adoptée à l’unanimité par la Commission du travail des femmes dans l’industrie de la CGT, affirme que « dans tous les milieux, nous devons nous efforcer de propager cette idée que l’homme doit nourrir la femme ». Le rôle de la femme, c’est donc de rester au foyer, pour ne pas faire de concurrence aux hommes et pour des questions de respectabilité ! Le travail doit être limité, selon la CGT, dans les usines aux « filles ou veuves, obligées par conséquent de subvenir à leurs besoins », car ne bénéficiant pas de soutien masculin. Les femmes ne peuvent travailler en dehors de la maison que par nécessité économique. Les représentants de la toute jeune Confédération générale du travail expriment leur réticence à la mixité du travail. Le travail des femmes est considéré, par le syndicat des typographescomme une calamité, un mal social. En 1900, lors du 5e Congrès de la CGT, il est affirmé que tous les travailleurs sont d’accord de reconnaître que le travail des femmes est néfaste à la classe ouvrière, tant du point de vue moral et physique que du point de vue pécuniaire : le travail des femmes fait baisser le salaire des hommes ! Les femmes constituent, c’est vrai, une main d’œuvre moins payée, alors pour les patrons, elles sont moins onéreuses, une aubaine, voire une armée de réserve.

Car selon les proudhoniens, le travail des femmes serait contre nature et conduirait à la prostitution. Il est néfaste pour la santé et l’hygiène. Il est considéré comme un esclavage et non une émancipation. Le salaire féminin est un appoint qui détourne l’homme de la lutte. Il apparait ainsi comme briseur des luttes ouvrières. L’argumentation conduit à ce que la véritable place de la femme soit au foyer à s’occuper de son mari et de ses enfants. Pour les guesdistes, le travail des femmes est un mal en régime capitaliste. Au contraire, en régime socialiste, les machines profiteront à l’ouvrier, les horaires de travail seront diminués et les femmes n’auront plus besoin de travailler ! Pour ceux qui soutiennent la légitimité du travail des femmes, comme Eugène Varlin ou Georges Yvetot, les femmes peuvent à juste titre rechercher l’indépendance et l’autonomie dans le travail ; pour certaines, elles vivent seules et n’ont personne pour remplir la marmite ; quant au travail des femmes mariées, il est souvent indispensable pour compléter les ressources du ménage. Refuser aux femmes le droit de travailler, ce serait les pousser à la prostitution, argumentation exactement inverse de celle des proudhoniens. Ce sont les bas salaires qui font d’elles des concurrentes et non pas le fait de travailler. Et les syndicats qui ne se sont jamais préoccupés d’elles sont co-responsables avec les employeurs, des bas salaires. Ainsi, le syndicalisme français reste marqué par ses origines masculines, par des pratiques machistes, par une approche du travail féminin influencée par le proudhonisme.

Les femmes vont alors commencer à s’organiser pour défendre leur droit au travail. Madeleine Pelletier sera, en tant que féministe, âpre à défendre la cause des femmes.
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Le front de l’arrière : survivre, résister

Alors que la Grande guerre bat son plein, plus d’un millier de femmes venues de douze pays différents se réunissent à la Haye entre le 28 avril et le 1er mai 1915, afin d’envisager des actions pour mettre fin aux opérations militaires [18]. Cette rencontre fait suite à la mobilisation du Woman’s Peace Party, fondé en janvier 1915 aux Etats-Unis et à la volonté de membres de l’International Suffrage Alliance de se réunir malgré l’annulation de leur meeting prévu en juin 1915 à Berlin. Certains pays belligérants empêchèrent leurs délégations de s’y rendre si bien qu’il n’y eut que trois Anglaises, déjà hors du pays, et aucune représentante Française ou Russe, les associations féministes françaises n’ont pas voulu envoyer de représentantes. Gabrielle Duchêne envoya néanmoins une lettre de soutien. La conférence fut présidée par Jane Addams, et organisée par Aletta Jacobs, première femme médecin des Pays-Bas. Etaient présentes notamment Emily Greene Balch, œuvrant pour l’amélioration des conditions de vie des immigrés dans les villes américaines, Alice Hamilton, première femme nommée professeur à l’Université d’Harvard ayant consacré ses recherches aux maladies professionnelles, ainsi que Rosika Schwimmer, figure de proue de la délégation austro-hongroise élue en 1913 secrétaire de l’International Woman Suffrage Alliance ou encore Lida Gustava Heymann, représentante du mouvement féministe et pacifiste allemand.

Toutes les participantes - elles étaient 1 136 et une poignée d’hommes - partageaient un engagement pour la promotion de la paix, la reconnaissance des droits des femmes et le traitement de la question sociale. Les femmes pacifistes réunies à La Haye décident de la formation d’un Comité international des femmes pour la paix permanente (CIFPP), préconise la création en 1919 de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (LIFPL) et adoptent une série de résolutions.

Elles entendent « protester contre la menace que la guerre représente pour l’humanité, dénoncer les souffrances subies par les femmes en temps de guerre, affirmer leur attachement au principe des peuples à disposer librement d’eux-mêmes » et soulignent « la nécessité d’œuvrer pour la démocratisation et la transparence dans la politique extérieure et les relations internationales loin de l’esprit des traités secrets, afin d’éviter des conflits futurs […] et l’importance pour la promotion et la consolidation d’une société pacifique, du désarmement de tous les pays, de l’égalité entre hommes et femmes, et de l’éducation des enfants à un idéal de paix. [19] »

Ces résolutions continuent d’influencer et d’inspirer les actions du mouvement pacifiste à travers le monde.

En région parisienne, les féministes pacifistes se réunissent clandestinement dans un pavillon loué par Gabrielle Duchêne, rue Fondary. S’y retrouvent notamment Marguerite Thévenet qui convoie régulièrement en Suisse des groupes d’enfants et qui fait passer clandestinement la frontière aux militants et militantes. Elle fait aussi entrer de Suisse des brochures pacifistes et notamment l’ouvrage pacifiste de Romain Rolland, Au-dessus de la mêlée. « Epouse du syndicaliste Alfred Rosmer, elle viendra à Pontivy rencontrer ses amis Emile et Elsie Masson, qui diffusent en Bretagne courriers et journaux interdits et échangent informations et documents avec Romain Rolland en Suisse, le poète Marcel Martinet et son épouse Renée, le peintre Thiesson, le syndicaliste Pierre Monate, Louis et Gabrielle Bouët... [20] ». Le groupe Fondary édite une brochure tirée à 2 000 exemplaires, Un devoir urgent pour les femmes, rédigé par Jeanne Halbwachs, jeune agrégée de lettres et Michel Alexandre [21], professeur de philosophie, proche du philosophe Alain.
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Les guerrières de la Paix

Le texte écrit par Monique Surel-Tupin s’inspire des écrits des Mayoux, de Marie Guillot, de Marcelle Capy, Madeleine Pelletier, Madeleine Vernet, Gabrielle Bouët, de Julia Bertrand, de Blanche Maupas, des correspondances de guerre de Théophile Maupas, de retranscriptions des procès devant le conseil de guerre.
Pendant la guerre de 14, des femmes luttent pour la paix, se retrouvent devant les conseils de guerre, défendent la mémoire des fusillés pour l’exemple.
La pièce se déroule en trois temps.
Des militantes discutent de leurs raisons de lutter : refus de la violence meurtrière, leur grande pitié pour ces soldats tués, blessés, mutilés, leur douleur de femme et de mère. Elles organisent leur action : distribution de brochures et de papillons pacifistes qu’elles répandent à tout vent. Leur militantisme va de pair avec les visites qu’elles font aux soldats blessés.
Suit le procès de militantes devant le conseil de guerre : ceux de Marie Mayoux, Lucie Colliard et d’Hélène Brion.
Puis la tragédie des fusillés pour l’exemple et la révolte d’une femme en deuil, Blanche Maupas, veuve d’un des fusillés de Souain en 1915.
Des chansons d’époque rythment la pièce : La Grève des mères de Montéhus, Fraternité de Sébastien Faure et Non, non plus de combat chanson anonyme écrite en 1917 dans les tranchées sur l’air de la chanson de Montéhus Gloire au 17e.
Les textes restent fidèles à la lettre et à l’esprit de ces femmes et de leur temps, tout en s’efforçant de les rendre vivants pour qu’ils soient accessibles à un public contemporain.

Présentation des Guerrières de la paix, Théâtre la Balancelle (2014)
©Thérèse Bisch (2012)

Le tournant de 1917 : mutineries et grèves

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Des grèves en pleine guerre, et des grèves de femmes !

A l’arrière, les conditions de travail restent très dures tant pour les hommes que pour les femmes. Les pénuries concernent toutes les denrées du minimum vital. Certaines femmes meurent sur le lieu de travail tant elles se restreignent pour nourrir d’abord les enfants. D’autres ne reviennent pas au travail le lundi, mortes d’épuisement et de froid dans leurs pauvres mansardes. Depuis le début de la guerre, le coût de la vie a beaucoup augmenté.

Les femmes représentent plus de 39 % de la main d’œuvre. Les hommes sont au front. N’est-ce pas le moment pour investir des emplois jusque-là réservés aux hommes et interdits aux femmes ? N’est-ce pas le moment aussi d’obtenir un salaire égal aux hommes ? Les féministes revendiquent aussi une meilleure formation professionnelle. Gabrielle Duchêne, exclue du CNFF, fonde le 19 juillet 1915 le Comité intersyndical d’action contre l’exploitation de la femme, organisation liée à la CGT. Malgré la loi et les rapports établis par des féministes comme Cécile Brunschvicg, Jeanne Bouvier ou Marguerite Durand, la loi n’est pas appliquée, les moyens manquent. Ce Comité encourage les ouvrières à se défendre, en particulier contre l’avilissement des salaires. En effet, l’écart salarial entre homme et femme reste de 20 à 30% : cette différence est toujours d’actualité en 2015. Les syndicats jugent les ouvrières incapables d’une action revendicative. Et l’expression d’Alphonse Merrheim, secrétaire des métaux CGT, en décembre 1916, est significative de l’état d’esprit dans la CGT : "Quelle que soit l’issue de la guerre, l’emploi des femmes constitue un grave danger pour la classe ouvrière. Lorsque les hommes reviendront du front, il leur faudra lutter contre ces dernières qui auront acquis une certaine habileté et toucheront des salaires différents. [22] "

Les femmes développent aussi des grèves - en période de guerre ! - comme celles des midinettes et des munitionnettes.

Le 14 mai 1917, dans un atelier de couture à Paris, des midinettes, surnommées ainsi parce qu’elles prennent le repas du midi sur le pouce, entameront une grève de quatorze jours car elles viennent d’apprendre que leur semaine sera amputée du samedi après-midi faute de commandes des grandes dames oisives de la société en ces temps de guerre. 250 couturières perdent ainsi une demi-journée de salaire alors qu’elles savent qu’en Grande-Bretagne leurs consœurs bénéficient de la « semaine anglaise » sans perte de salaire. Elles revendiquent le paiement intégral du samedi et une indemnité de vie chère d’un franc par jour. Elles seront 10 000 couturières grévistes. L’Humanité décrit ces milliers d’ouvrières, derrière leurs pancartes improvisées : « Les corsetières arborent fièrement une jarretelle en soie bleu ; une plume d’autruche indique le groupe des plumassières ; les employées de banque ont collé sur un carton l’affiche du dernier emprunt. […] Nos vingt sous ! La semaine anglaise ! » Parti d’une revendication salariale et accueilli avec bienveillance, le mouvement débouchera sur le vote d’une loi instaurant la semaine de cinq jours et demi et l’ébauche de ce qui deviendra les conventions collectives.

Cette grève est bien loin d’être la première de cette année 1917. Le thermomètre social est bien remonté depuis que l’Union sacrée de 1914 l’a fait geler : 17 grèves en 1914, une centaine en 1915 et déjà 300 en 1916. Durant l’année 1917, 694 grèves affectent l’économie de guerre ; elles sont menées essentiellement par des femmes et des jeunes hommes.

Le secteur du textile est souvent en pointe. Quand les midinettes descendent dans la rue, leur mouvement fait sourire les passants. Avec leurs belles robes noires et leurs élégants chapeaux, elles se dirigent vers les Grands boulevards où elles entraînent d’autres maisons de couture. Elles sont bien décidées et obtiennent gain de cause.

Grève des midinettes (18 mai 1917)

Quant aux munitionnettes, la grève démarre en mai 1917 dans l’usine Javel de Citroën. Celles-ci représentent la moitié du personnel. Dans les ateliers, 90 % des ouvriers sont des ouvrières. Elles réalisent les tâches les plus déqualifiées et les plus sales : dégraissage des obus à l’acide, soudure… Chaque obus pèse sept kilos. La munitionnette soupèse en un jour 35 000 kg. Alors que les cadences sont infernales, les ouvrières touchent un salaire inférieur de moitié à celui des hommes. Les patrons se justifient en faisant valoir que le salaire des femmes n’est après tout qu’un salaire d’appoint. À l’issue d’une grève massive, les munitionnettes de Javel obtiennent la réduction de la journée de travail à dix heures, un jour de repos tous les quinze jours et une revalorisation de leur salaire, qui reste inférieur de 25 % à celui des hommes [23]. Les munitionnettes entraîneront des hommes dans leurs luttes.

Une lettre d’une munitionnette, à son fiancé sur le front est interceptée le 5 juin 1917 par la censure postale : « J’approuve les poilus qui ne veulent plus rien savoir de la guerre. A Paris, les grèves succèdent aux grèves et les poilus permissionnaires sont contents ». Et elle lui écrit la chanson entonnée dans les manifestations, notamment celle du 18 mai 1917 des midinettes : « Et l’on s’en fout/ On aura la semaine anglaise/ et l’on s’en fout/ on aura les vingt sous ! [24] »

Dans les usines de guerre, les femmes réclament des heures d’embauche et de débauche compatibles avec les passages des moyens de transport, des locaux adaptés aux manutentions, au travail d’usinage et aux variations de température, des locaux pour déjeuner le midi.
Les munitionnettes

D’autres grèves éclateront en 1917, suivant de près les mutineries sur le front. À Rennes, par exemple, le 5 juin 1917, deux à trois mille femmes quittent l’arsenal pour demander une augmentation de salaire. La grève s’est ensuite étendue au personnel masculin.

Aussi spectaculaire, le coup d’éclat des ouvrières de la poudrerie de Saint-Médard en Médoc : elles arrêtent des trains transportant les ouvriers. Le syndicat des métaux les soutient. Ce syndicat départemental est animé par Georges Gaye, pacifiste, et Jean Mandès-France, anarchiste. C’est à eux que l’on doit en Gironde l’émergence d’un syndicat d’ouvrières d’usines de guerre.

Vers une dynamique d’émancipation

Après la guerre, le travail des femmes continue de subir les réticences sociales et morales mais le travail à l’usine les requiert de plus en plus, certes pour des travaux répétitifs non qualifiés. Par ailleurs se développent les emplois tertiaires dans le commerce, les banques, les services publics et même les professions libérales. Le développement du syndicalisme chrétien imprégné de catholicisme social renforce le familialisme ouvrier d’autant que le mouvement syndicaliste révolutionnaire se retrouve divisé et peu disponible pour la syndicalisation des femmes à l’heure de la révolution d’Octobre en Russie. Il faudra attendre 1922 pour qu’une commission féminine confédérale voie le jour sous l’impulsion de Marie Guillot au sein de la CGTU.

Sur le plan législatif et réglementaire, les femmes ont gagné en 1907 le droit de disposer de leur salaire, en 1920 le droit d’adhérer à un syndicat sans autorisation maritale ; par la Loi du 10 juillet 1915, les ouvrières à domicile des industries du vêtement bénéficient désormais du droit à un salaire minimum et de l’autorisation que des associations et des syndicats puissent exercer une action civile, devant les conseils de prud’hommes, basée sur l’inobservation de la loi, sans avoir à justifier d’un préjudice. Soulignons que la Loi de 1915 mit plus de vingt-cinq ans à être appliquée mais elle reste toujours d’actualité et a servi de modèle pour le travail à domicile européen. Au lendemain de la Grande Guerre, les institutrices seront les premières à obtenir l’égalité des salaires. Et ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’égalité sera affirmée dans la loi Croizat : « À travail égal, salaire égal ».

La liberté d’allure et de mouvement est gagnée, débarrassée des entraves du corset, des vêtements longs et encombrants et des chignons sophistiqués. Le sport se développe timidement mais résolument [25]. Et pourtant, les mythes virils ne cessent d’affirmer que les hommes sont faits pour combattre et conquérir, les femmes pour enfanter et materner, afin soi-disant de garantir paix et sécurité (sûrement dans les ménages ?), et la femme-mère est au cœur des discours de manière quasi consensuelle. Au même moment, Victor Marguerite fait un triomphe en 1922 avec La Garçonne, vendu à un million d’exemplaires, traduit en douze langues.

Le mouvement féministe est clairement engagé dans ce début du XXe siècle selon plusieurs courants. Des personnalités riches en idées ont inspiré ce mouvement : Maria Deraisme, libre-penseuse anticléricale et première femme à être initiée à la franc-maçonnerie, Hubertine Auclert, militante pour le droit de vote des femmes, Nelly Roussel, néo-malthusienne et anarchiste, puis Gabrielle Duchêne qui créa la coopérative de production L’Entraide à Paris, Marguerite Durand qui fonda le journal La Fronde (quotidien de 1897 à 1903 puis mensuel de 1903 à 1906), et parmi les femmes socialistes, Maria Vérone, avocate et libre-penseuse, Marie Bonnevial, institutrice, militante à la Ligue des droits des femmes, Hélène Brion, institutrice, syndicaliste CGT et pacifiste, auteure de La Voie féministe, et parmi les plus radicales, Madeleine Pelletier, première femme psychiatre de France, militante libertaire et Arria Ly, revendiquant le droit à l’autodéfense, animant le journal Combat féministe.

En 1914, le mouvement féministe international pacifiste éclate comme tous les mouvements politiques internationaux. Il restera une cassure entre le féminisme post-guerre prônant le suffragisme et le féminisme radical minoritaire luttant pour la liberté sexuelle, l’égalité professionnelle, comme les néo-malthusiennes françaises, Madeleine Pelletier et Jeanne Humbert. Tous combats qui seront menés entre les deux guerres et poursuivis encore à partir des années soixante.

Les féministes souvent pacifistes et syndicalistes, pour une part d’entre elles, montrent que le féminisme pacifiste recèle de précieux potentiels d’émancipation trop peu connus. Pour défaire la guerre, il faut défier le patriarcat en même temps que le capitalisme et le nationalisme.

« Dans la culture patriarcale, les hommes sont, par construction sociale, davantage portés vers la domination et la force : c’est là, selon ces militantes, qu’il faut voir l’une des causes-racines de la guerre, dans la mesure où la culture patriarcale expose ainsi les sociétés à la violence, aussi bien dans la vie de tous les jours que dans les politiques nationales. Si les rapports de sexe font partie du problème de la guerre, la transformation de ces derniers s’impose comme une partie de la réponse. En cela, le féminisme lui-même est un outil pour la paix. »

Ces femmes qui ont milité comme féministes, syndicalistes, politiques et pacifistes ont montré le chemin à d’autres femmes pour ce XXe siècle. Leurs idées, leurs réflexions, leurs militances, nous en héritons à notre tour : nous leur devons la force qui jaillit çà et là quand des femmes prennent leurs affaires en main, à pleine main, à deux mains, solidairement.

Non la Première Guerre mondiale n’a pas libéré les femmes en les recrutant pour l’industrie, industrie d’armement de surcroît ! Mais elle peut apparaître autant comme un arrêt dans un mouvement pacifiste international, que comme un moteur à bas régime pour s’affranchir de la misère, de l’illettrisme, de l’invisibilité afin de s’engager vers l’émancipation économique, sociale et politique.

Un combat jamais achevé.

Notes :

[1La Grève des mères. Paroles de Montéhus, musique de Chantegrelet, 1905.

[2Surarmement, pouvoir, démocratie, L’Harmattan, 1995 ; Andrée Michel démontre comment le système patriarcal, en utilisant la notion de sécurité et de défense nationale, qui justifie la production et la vente d’armes, parvient à opprimer les peuples, et tout particulièrement les femmes. Mais aussi : Citoyennes militairement incorrectes, avec des dessins de Florence Debray (Floh), L’Harmattan, 1999 et Féminisme et antimilitarisme, avant-propos de Jules Falquet, éd. Ixe, 2012.

[3Notons particulièrement Service militaire en Turquie et construction de la classe de sexe dominante. Devenir homme en rampant, L’Harmattan, 2014 et Parce qu’ils sont arméniens, éd. Liana Lévi, 2015.

[4C. Cockburn, Des femmes contre le militarisme et la guerre, La Dispute, 2015, p. 134.

[5H. Hernandez, « Celles de 14 », Le Monde libertaire, hors-série n° 57, septembre-octobre 2014, pp. 23-29.

[6M. Genevoix, Ceux de 14, Paris, Flammarion, 1950.

[7J.-C. Bologne, Histoire de la pudeur, Paris, Olivier Orban, 1986, p. 140.

[8C. Bard, Les filles de Marianne, Histoire des féminismes 1914-1940, Paris, Fayard, 1995.

[9T. Lloyd, L’émancipation des femmes. Formation et triomphes du mouvement féministe, Lausanne, éd. Rencontre, Les Dossiers du XXe siècle, 1970, p. 11.

[10H. Quanquin, “The woman’s hour has struck ! : Les suffragistes américaines, face à la première guerre mondiale, revisitent la guerre de Sécession », in C. Delahaye, S. Ricard (dir.), La Grande Guerre et le combat féministe, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 85.

[11Je ne suis pas féministe mais…, un film de Florence et Sylvie Tissot, sur Christine Delphy, 2015.

[12F. Ronsin, La grève des ventres. Propagande néo-malthusienne et baisse de la natalité en France, 19e-20e siècles, Paris, Aubier Montaigne, 1980.

[13N. Roussel, L’éternelle sacrifiée, Paris, Syros, Coll. Mémoire des femmes, 1979.

[14N. Roussel, « Féminisme », Le Libertaire, 13 février 1904, sur le site de Marie-Victoire Louis.

[15C. Bard, p. 35.

[16F. Thébaud, « Le Féminisme à l’épreuve de la guerre » in R. Thalmann (dir.), Entre émancipation et nationalisme, la presse féminine d’Europe (1914-1945), Paris, Tierce, 1990, p. 28.

[17M. Guilbert, Les femmes et l’organisation syndicale avant 1914. Présentation et commentaires de documents pour une étude du syndicalisme féminin (Travaux du Centre d’études sociologiques), Éd. du CNRS. 1966.

[18N. Pitsos, « Il y a cent ans, les Femmes pour la paix à la Haye », Planète Paix, n° 599, février 2015, p. 18.

[19Id.

[20J.-D. et M. Giraud, Françaises pacifistes pendant la Grande Guerre, Éditions Liber Terre, 2010, p.8.

[21J. Beurier, « Un combat difficile. Les femmes et le pacifisme en 1915 » », Les journaux de guerre 1914-1918 : 1915. Premiers échos de la voie pacifiste, Centenaire de la grande guerre 1914-2014, 2014, n° 12.

[22Les munitionnettes et autres ouvrières en 1916-1918, http://portedumedoc.free.fr/index.php?option= com_ content&view=article&id=1906&Itemid=2026, consulté le 27 septembre 2015.

[23C. Blaire, Les munitionnettes, NVO.fr, publié le 12 septembre 2013.

[24E. Le Garrec, Séverine, vie et combats d’une frondeuse, 1855-1929, Paris, L’Archipel, 2009.

[25F. Castan Vicente, Marie-Thérèse Eyquem. Du sport à la politique, parcours d’une féministe, Paris, L’Ours, 2009 (prix Jean Maitron 2008).



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