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Christiane Passevant
C’est quoi ce travail ?
Film documentaire de Luc Joulé et Sébastien Jousse
Article mis en ligne le 13 janvier 2016
dernière modification le 14 décembre 2015

par C.P.
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C’est quoi ce travail ?

Film documentaire de Luc Joulé et Sébastien Jousse

Sortie NATIONALE : 14 octobre 2015

C’est quoi ce travail ? Après leur film, Cheminots, qui rendait compte de la déliquescence d’un service public, phagocyté par la logique libérale et détruit par le profit à court terme, Luc Joulé et Sébastien Jousse reprennent avec leur nouveau film — C’est quoi ce travail ? — le cours d’un questionnement sur le travail, mais aussi sur le filmage du «  travail vivant » et sur la lutte des individus pour préserver une part d’expression personnelle, aussi difficile que cela puisse paraître dans un boulot à la chaîne.

« Donner à regarder et écouter le travail »… Dans le décor d’une usine d’emboutissage, la création musicale s’invite et s’immisce dans le vécu au quotidien des ouvriers et des ouvrières. Le compositeur Nicolas Frize s’imprègne des sons dans les ateliers, « cherche des matières, des paysages sonores » pour pénétrer le réel et, dit-il, « c’est déjà de la musique. » En création sonore, c’est l’interprétation qui compte. Et dans cette création, les paroles d’ouvriers et d’ouvrières sont rythmées par les pulsations des machines, les points d’orgue et se révèlent des parties actives de la recherche artistique sonore.

Des sons, des voix, des notes, des échanges, des textes lus, des chœurs qui se mêlent au vacarme des machines, transcendés en quelque sorte par un chef d’orchestre metteur en scène, attentif à chaque mot, chaque vision, chaque parole… Le croisement des paroles intimes sur l’imaginaire, les rêves, les angoisses, le rapport au travail, dans le bruit assourdissant des machines… C’est un contraste saisissant qui donne à réfléchir sur ce qu’est une usine et les rapports qui s’y construisent.

La perception du son enregistré joue le décalage : « au casque, c’est vraiment étonnant » s’étonne un ouvrier. Une ouvrière évoque les robots : « Quand je suis arrivée le bruit des robots me parlait. En fait, je le transformais un peu en morceaux de musique... mais plus maintenant... Je me suis habituée au bruit agaçant du robot. »

Quant à la machine ajoute un autre : « Je l’entends, je la sens, je la caresse un peu, j’ai été voir les niveaux, tout ça, elle me fait un bruit enchanteur, ça tapote... et je me casse ! Je m’enfuis de l’usine... »

S’enfuir de l’usine, ce lieu qui agresse les oreilles et le corps. Le film de Luc Joulé et Sébastien Jousse allait-il transformer l’usine éprouvante et hostile en lieu mythique ? Les témoignages allaient-ils évacuer sa réalité violente ? D’ailleurs, le travail est-il autre chose qu’un moyen de subsistance, un temps hors du temps, un moment de vie hors de la vie ?

C’est quoi ce travail ? de Luc Joulé et Sébastien Jousse. Le film a été tourné à Saint Ouen, dans une usine qui produit 800 000 pièces de carrosserie automobile par jour. Un compositeur, Nicolas Frize, est à l’écoute sur le terrain et se lance dans une création sonore qui apporte une perspective différente au travail qui s’y déroule, comme si une autre dimension occupait soudain l’usine, comme si l’humain existait à nouveau avec la fierté du travail, la souffrance aussi. L’usine est dans la ville, elle n’est pas dans un de ces espaces perdus, isolés, lointains… Le dehors est là, à portée de main et d’escapades furtives quand on n’en peut plus de la mécanique qui tourne 24h sur 24.

C’est quoi ce travail ? un film écrit et réalisé par Luc Joulé et Sébastien Jousse, où
la réalité sociale transparaît au fil des témoignages, la souffrance physique, psychique des personnes rappelle « le désespoir [déjà] perceptible dans Cheminots », le précédent film des réalisateurs : « En tentant de parler de l’intime de la personne dans son travail, en révélant cette nécessité de créer quelque chose de soi dans le cadre d’un travail très standardisé, très contraint par les impératifs de production, il était évident que nous allions rencontrer cette souffrance. Les différents témoignages l’expriment à chaque fois de manière très singulière. Pour certains directement ; pour d’autres on la devine en creux. » Il en ressort une lutte entre le travail et la volonté d’exister, entre le travail et la vie…

S’échapper… « Des fois, je suis ailleurs, je suis partie pendant quelques temps... Où ? J’en sais rien… Et puis à un moment donné, hop ! Je reviens. Ben oui, ce sont mes mains qui travaillent toutes seules. Je suis là ! Je suis revenue ! »

Ce témoignage d’une ouvrière fait écho à ce que déclarent les réalisateurs :
« Film après film, nous constatons une organisation du travail qui nie délibérément cette part vivante. Une fiction totalitaire qui, sous couvert de rationalité et d’impératifs de production, vide le travail de sa substance véritable. Aucune catégorie professionnelle n’y échappe. En nous focalisant sur cette lutte, nous ne cherchons pas à éluder d’autres combats. Pendant les trois années de notre séjour, nous avons beaucoup discuté avec les salariés de l’usine. Malgré leurs efforts, les concessions, les résistances, leur inquiétude est grande sur la pérennité de l’activité. »

L’inquiétude de ceux et celles qui ont connu le chômage et vivent l’usine comme une fatalité nécessaire pour survivre : « Alors on se dit, il faut mentalement tenir et peut être habituer le corps... C’est vrai ça, c’est un truc... l’homme, il s’habitue à n’importe quoi quand il est condamné... ».

Mais ils et elles disent aussi des revendications pour s’exprimer par exemple :
« Depuis 35 ans que je fais ce boulot oui, y’a un peu de moi !... Alors si je peux apporter une petite touche personnelle... pourquoi pas ? », et parlent même de velléités d’autonomie : « Je modifie pas mal la "partition". Oui... C’est pas bien, mais si je veux que le "morceau" me plaise, je "l’arrange" à ma sauce... »

Avec C’est quoi ce travail ?, Luc Joulé et Sébastien Jousse réalisent un film original et passionnant qui pose de multiples questions sur le travail, sur l’expression, sur l’art, sur la vie, sur le devenir de la société. Rarement un
film documentaire replace la classe ouvrière dans le contexte actuel avec autant de justesse et de profondeur. Et la citation d’Italo Calvino trouve ici
tout son sens : « L’enfer des vivants n’est pas chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »

Le parcours cinématographique de Luc Joulé et Sébastien Jousse semble les ramener « à cette obstination de plus en plus affirmée : filmer le travail vivant », mais également à la recherche d’espaces de liberté et de lutte malgré le constat lucide qu’ils font au fil de leurs réalisations.

C’est quoi ce travail ? écrit et réalisé par Luc Joulé et Sébastien Jousse, un film fascinant, touchant et splendide !

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