DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Alain Musset
Projets hydroélectriques en terre maya : les communautés mayas Chor’Ti’ en lutte
Article mis en ligne le 12 juillet 2015

par C.P.
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En juin 2015, Omar Jerónimo, défenseur des droits humains au Guatemala, a été invité en France pour faire connaître la situation difficile des communautés maya Chor’ti’ de la région de Chiquimila, zone menacée par la mise en place d’un immense complexe hydroélectrique qui devrait aboutir à la submersion de milliers d’hectares de terres cultivées, seule ressource pour des paysans pauvres et marginalisés (figure 1).


Figure 1. La zone menacée par le projet hydroélectrique

Cette opération n’est pas la première ni la dernière dans un pays où les atteintes aux droits humains sont monnaie courante, comme Divergences 2 avaient déjà pu le signaler l’année dernière lors de la visite à Paris d’Isabel Turuy Patzan, porte-parole de douze communautés directement affectées par la présence sur leur territoire d’une gigantesque carrière ouverte par la compagnie Cementos Progreso (CEMPRO) avec la bénédiction des pouvoirs politique et judiciaire. Comme nous l’avions souligné à l’époque, cette alliance entre les élites locales et leurs partenaires internationaux s’inscrit dans un contexte historique particulièrement dramatique, celui du long conflit armé qui a ravagé le pays depuis le début des années 1960 jusqu’au milieu des années 1990 et qui a fait plus de 200 000 victimes, essentiellement parmi les populations amérindiennes.

Certes, la situation actuelle n’est plus aussi tendue mais les plaies ouvertes lors d’une guerre civile qui, en de nombreux endroits a pris la forme d’un génocide, ne sont toujours pas refermées. En janvier 2015, le report sine die du procès de l’ancien dictateur du pays, le général Efraín Rios Montt, pourtant condamné une première fois en 2013 à 80 ans de prison pour le massacre de plusieurs centaines de Mayas Ixiles quand il était au pouvoir (entre 1982 et 1983), est l’illustration de cette logique délétère. Sous son régime, l’armée n’a jamais hésité à pratiquer une véritable stratégie de la terre brûlée afin de couper la guérilla de ses sources d’approvisionnement, considérant que les paysans indigènes étaient les alliés objectifs de la subversion.

Le temps a passé mais la démocratie de façade qui a remplacé les dictatures militaires n’a pas bouleversé le panorama politique et social d’un pays où les différences ethniques et les conflits de classes, sans compter la pression des groupes criminels liés au trafic de drogue, continuent à alimenter un climat permanent de tension et d’insécurité – en particulier dans les zones rurales. Cette situation intenable n’empêche pas une caste de politiciens corrompus et sans projet collectif d’accaparer un pouvoir d’autant plus symbolique qu’il ne s’exerce que de manière virtuelle dans des territoires laissés à l’abandon. Au printemps 2015, des dizaines de milliers de Guatémaltèques ont fini par descendre dans la rue pour réclamer la démission du président Otto Pérez Molina, accusé d’avoir poussé le système de corruption à des niveaux encore jamais atteints. Menacé de destitution, il a eu recours à des stratagèmes juridiques pour conserver provisoirement son immunité – soulevant l’indignation des associations citoyennes et des représentants de la « société civile ».

Cependant, ce mouvement de masse, alimenté par les réseaux sociaux et en particulier par Twitter, n’a pas réussi à combler le fossé historique qui sépare les ladinos (métis) des centres urbains et les populations indigènes de la campagne. Comme le rappelle le sociologue Carlos Guzmán Böckler dans une interview accordée au quotidien espagnol El País, ces manifestations ont confirmé l’existence de deux mondes qui s’ignorent, ou plutôt qui continent à maintenir les mêmes rapports de domination : « Les manifestations indigènes sont complètement séparées de celles des ladinos. Les indignés des villes ne se joignent pas à la clameur des paysans. À ce niveau, le racisme continue à être l’idéologie la plus forte au Guatemala » [1].

Ces rapports de domination s’expriment aussi et sans doute avant tout dans le domaine économique. En septembre 2014, un rapport d’Amnesty International mettait ainsi en lumière les problèmes posés par l’octroi abusif de licences d’exploitation à des compagnies minières, sans jamais prendre en compte l’avis des populations indigènes directement affectées par des activités hautement polluantes, grandes consommatrices d’eau et de terres agricoles et dont les bénéfices échappent complètement aux populations locales [2]. Malgré des campagnes publicitaires destinées à prouver que la responsabilité sociale des entreprises joue pleinement son rôle dans le développement économique et social des communautés placées sous leur coupe (figure 2), les conflits n’ont fait que s’intensifier entre les paysans dépossédés et les représentants sur place de ces grands groupes transnationaux qui revendiquent des « pratiques minières responsables » [3].


Figure 2. Panneau publicitaire de la compagnie Montana Exploradora de Guatemala (groupe Goldcorp) : « Parce que je crois en l’éducation, je crois en la mine. Plus de 5 800 enfants ont accès à l’éducation. Ce qui compte, c’est le développement » (source : Amnesty International).

Dans la région de Chiquimula, c’est la construction programmée de plusieurs centrales hydroélectriques qui a mis le feu aux poudres. Il s’agit d’un vaste ensemble appartenant au Système d’interconnexion électrique des pays d’Amérique centrale (SIEPAC), qui a pour but de garantir l’approvisionnement des centres urbains de la zone au nom de la solidarité entre les nations de l’isthme (Guatemala, El Salvador, Nicaragua, Honduras, Costa Rica, Panama) et des nécessités du développement économique régional. Bien entendu, le partenariat public-privé est au centre du système et devrait permettre, selon ses promoteurs, la mise en place d’un marché de l’énergie véritablement compétitif en terme de qualité de service et de prix.

Cependant, celles et ceux qui s’opposent à cette grande opération doivent faire face à des manœuvres d’intimidation, à des menaces physiques et verbales et à des poursuites judiciaires, comme le signale sur son site l’ONG Peace Brigades International (PBI) [4].

C’est ainsi qu’en mars 2013, un syndicaliste défenseur des droits humains, Carlos Hernández, a été abattu de plusieurs balles de pistolet près du village de Camotán. Membre de l’Association des paysans de Camotán et de la Coordination paysanne Jour Nouveau, il siégeait aussi au comité consultatif du Syndicat national des professionnels de la santé du Guatemala (SNTSG) et du Front National de Lutte (FNL), mouvement né en 2006 pour relayer et approfondir les combats des anciens groupes révolutionnaires (figure 3). En s’appuyant sur les mouvements sociaux et le syndicalisme, le programme du FNL s’oppose à la privatisation des services publics et considère les ressources naturelles comme un bien commun que personne n’a le droit d’accaparer au nom d’une vision unilatérale et non négociée du développement. C’est à la suite d’une réunion où il s’était opposé à la déforestation de la zone que Carlos Hernández avait reçu des menaces de mort par téléphone – menaces qui ont fini par se concrétiser.


Figure 3 : le drapeau du FNL

Entretien avec Omar Jerónimo
Défenseur des droits humains de la comunauté maya Chor’ti’ [5]


Figure 4 : Omar Jerónimo (source : PBI).

Alain Musset : Bonjour Omar, pourrais-tu nous dire qui tu es ?

Omar Jerónimo : Je m’appelle Omar Jerónimo et j’appartiens à la communauté maya Chor’ti’ de l’Orient du Guatemala, un des lieux les plus importants pour comprendre l’histoire de la civilisation maya qui est d’une richesse incroyable. Mon travail est de promouvoir et défendre les droits humains des peuples autochtones mayas et de porter devant la justice des thèmes importants qui peuvent devenir des précédents juridiques au Guatemala, comme le thème de la dénutrition des enfants qui est une tragédie dans mon pays. On a d’ailleurs obtenu que l’Etat guatémaltèque soit reconnu responsable du droit à l’alimentation des enfants au Guatemala, un cas unique dans le monde. L’autre partie fondamentale de notre travail est d’informer les populations mayas des impacts des projets miniers, d’expliquer quelles sont les conséquences et la manière dont les populations pourraient être informés afin qu’elles puissent décider du futur de ces territoires, comme l’a établi la convention 169 de l’OIT.

Alain Musset : Et quel est le but précis de ta visite en France ?

Omar Jerónimo : Nous venons parler de l’histoire du peuple mayas Chor’ti’, des conflits liés au système économique sur les terres de cette communauté maya. Nous dénonçons ce qui, dans ce système, ne nous paraît pas viable, comment l’État guatémaltèque viole les droits humains, et quelle est la responsabilité internationale dans ces violations.

Alain Musset : Pourrais-tu nous expliquer exactement ce qu’est un défenseur des droits humains au Guatemala ?

Omar Jerónimo : Un défenseur des droits humains au Guatemala est une personne qui se dédie à promouvoir le respect des droits humains afin que la population puisse définir librement son futur. Être un défenseur au Guatemala est une activité très dangereuse qui met la vie en danger : l’État guatémaltèque accuse les défenseurs de faire partie du crime organisé ou d’être des terroristes, d’être anti-développement… Mais pour la population, les défenseurs incarnent une espérance de construire une démocratie participative plus forte.

Alain Musset : Tu fais partie de l’organisation CCCCND (Coordinadora Central Campesina Chortí Nuevo Día), peux-tu nous expliquer de quoi il s’agit et quelle est votre manière de travailler ?

Omar Jerónimo : Cette organisation est formée par des communautés autochtones Ch’orti’, des communautés paysannes qui ont différentes structurelles organisationnelles. Elles travaillent pour défendre les droits humains et promouvoir des processus de développement économique et social différents, plus durables, plus équilibrés, plus égalitaires entre les personnes.

Alain Musset : À quel moment cette organisation a t-elle été fondée et combien de personnes la composent ?

Omar Jerónimo : L’organisation a été fondée en 2001, au moment de la crise du café qui a touché les zones rurales en Amérique. À partir de ce moment nous nous décidé d’exercer nos droits.

Alain Musset : S’agit-il d’une organisation non gouvernementale reconnue ? Comment cela fonctionne-t-il en terme administratif ?

Omar Jerónimo : Nous sommes reconnus par la législation guatémaltèque et nous avons également été reconnus par un juge comme organisation experte en droits humains de l’Orient du Guatemala. Généralement, les juges ne reconnaissent pas les défenseurs et leur légalité mais ce juge, au vu de notre travail et de notre forme d’exercer le droit, nous a reconnus comme pouvant être garants des droits humains. Il a reconnu notre capacité à faire connaître ces droits humains auprès de la population, particulièrement pour une organisation petite comme la nôtre, formée par des paysans, des autochtones qui ont un taux d’analphabétisme de 72%.

Alain Musset : Mais quelle est ta formation universitaire ?

Omar Jerónimo : Tout d’abord, un défenseur n’a pas besoin d’une formation universitaire pour défendre les droits humains. Je suis un des privilégiés de mon village car j’ai eu la chance d’aller à l’université. J’ai étudié en sciences économiques et j’ai également une formation en droit (code civil, code pénal), et enfin une formation en droit constitutionnel car, pour diriger une organisation qui a souvent recours à la justice et à des services d’avocats, il faut savoir dans quelle direction aller et donc avoir une bonne connaissance du droit guatémaltèque.

Alain Musset : Á quelle université es-tu allé ?

Omar Jerónimo : Je suis allé à l’université de San Carlos de Guatemala, à Guatemala Ciudad, où la formation s’est améliorée depuis quelques années.

Alain Musset : Peux tu nous parler des projets hydroélectriques dans la zone de Chiquimula et des formes de résistance de la population face à ces mégaprojets ?

Omar Jerónimo : Les entreprises nommées « Las Tres Niñas SA » [6] et « Jumbo SA » sont deux entreprises qui appartiennent à des familles très riches du Guatemala : elles ont des investissements un peu partout et commencent maintenant à investir dans l’énergie, nouveau secteur d’investissement et d’apport de capitaux depuis la crise de 2008. Ces entreprises veulent s’installer sur l’unique rivière de Chiquimula, l’une des régions les plus sèches d’Amérique centrale : l’eau y est donc fondamentale. Cette rivière est utilisée par des communautés mayas de Jocotán y Camotán essentiellement pour l’agriculture, pour se baigner, pour boire et pour les animaux. Cette utilisation naturelle de l’eau est propre aux zones rurales. La construction d’un barrage de 129 m de haut dans une région qui souffre régulièrement de mouvement tectoniques est très risquée. En 1998, la région a souffert de la tornade Mitch : il y a eu beaucoup de dommages structurels. La pression exercée par cinq millions de litres d’eau peut donc causer des désastres importants pour les communautés, comme on l’a vu lors de la tornade en 1998. Les études sur le projet ne parlent pas de ce genre de risques environnementaux.

On ne parle pas non plus de l’impact économique de l’installation hydroélectrique :
3 000 personnes sont employées dans les communautés dans le secteur agricole grâce à cette rivière. Or, l’entreprise offre 100 emplois pendant deux ans pour construire le barrage hydroélectrique et, sur le long terme, seulement 10 emplois spécialisés, sachant que seulement 3 % de la population va à l’université, parmi lesquels seulement 40 % sortent ave un diplôme. C’est un chiffre important à prendre en compte quand on pense à l’utilité des investissements. Dans un premier temps, on peut donc dire que le projet n’apporte pas de solution à l’emploi dans les régions concernées.

Un autre argument est la question énergétique : on nous dit le Guatemala a besoin d’énergie. Pourtant, là où sont implantées les centrales, les populations locales ne bénéficient pas de l’énergie produite, ce qui est paradoxal. De plus, on nous dit qu’il y a un déficit énergétique au Guatemala et que nous devons produire plus d’énergie. Pourtant, quand on regarde les chiffres, sur les 4 700 mégawatts d’énergie produits par le Guatemala, 3 000 sont consommé au Guatemala, et le reste est vendu à d’autres pays d’Amérique centrale [7]. Le Guatemala exporte donc de l’énergie mais ne peut subvenir aux besoins d’énergie de toute sa population ! Cela ne nous empêche pas de payer l’énergie 30 % plus cher que dans les autres pays d’Amérique centrale. Comment se fait-il qu’un pays exportateur d’énergie n’en ait pas assez pour sa population et que, de plus, cette énergie coûte plus cher que dans les autres pays où elle est exportée ? [8]

On peut donc dire que les arguments que l’on nous présente sont faux. Le même phénomène peut être constaté avec le sucre : le Guatemala est le cinquième exportateur de sucre du monde mais nous payons plus cher le sucre que les autres pays [9]. Cela signifie que nous payons le surcoût pour les gens du dehors qui, eux, ne produisent pas.

Alain Musset : Mais quel est le statut légal des terres concernées par cette centrale hydroélectrique ?

Omar Jerónimo : Les terres au Guatemala peuvent avoir des statuts variés : après l’ère coloniale, en 1872, le libérateur du Guatemala, Justo Barrios, a exproprié les terres des autochtones pour les donner à des investisseurs. Les mayas Ch’orti’ les ont achetées au gouverneur de Chiquimula et elles ont été enregistrées comme copropriété des communautés de Jocotán et de la municipalité de Comotán : il s’agit donc d’une propriété collective, d’un bien commun. Pourtant le maire de Comotán a donné 2,5 millions de mètres carré de terres en usufruit à cette entreprise hydroélectrique : il s’agit donc d’un acte illégal que l’on doit attaquer en justice. Il s’agit d’une expropriation.

Ces phénomènes se déroulent dans un pays très raciste, qui a gardé l’imaginaire colonial d’il y a cinq cents ans : l’oligarchie considère les peuples autochtones comme violents, sans âme, se sachant pas ce qui est bon pour eux. Il faut donc décider pour eux. Il n’y a pas de dialogue sur le modèle de développement au Guatemala : l’oligarchie considère les peuples autochtones comme sa propriété. Il y a actuellement au Guatemala les exploités et les exploiteurs. Les questions de développement et de modèle énergétique sont marquées par ce racisme.

Alain Musset : Quel est le rôle de l’État dans la mise en place de ces mégaprojets ?

Omar Jerónimo : Vous savez qu’en ce moment il y a une crise de l’État au Guatemala à cause des scandales de corruption qui ont éclaboussés la vice-présidente, des ministres, et maintenant le président. Il y a tout un processus judiciaire en cours à l’encontre de nombreux fonctionnaires. Ce phénomène de corruption est très problématique car, malgré l’existence de lois au Guatemala, une personne ou une entreprise peut payer un ministre pour qu’il apporte son soutien à un projet, en dépit de ses conséquences sur l’environnement ou sur les populations. L’État garantit la sécurité des entreprises sur ces terres au prix du sang des communautés autochtones, de la criminalisation des activistes et des menaces à l’encontre de beaucoup d’entre eux. Un défenseur des droits humains au Guatemala est certain d’être menacé de mort au moins une fois dans sa vie. Je ne suis pas l’exception.

Alain Musset : Combien de personnes vont être impactées par ce mégaprojet hydroélectrique ?

Omar Jerónimo : Environ 2 000 familles sont directement concernées, sachant que la moyenne des familles au Guatemala est de 6 membres [5,4 exactement]. On parle d’environ 25 000 personnes affectées par le projet. Enlever l’eau, c’est enlever la nourriture à ces populations. La population maya vit grâce à l’agriculture. Celle-ci représente le cœur de son mode de vie. Il s’agit donc d’un impact fondamental. 52 % des enfants souffrent de dénutrition chronique. Cela signifie que l’on compromet le futur de la population de ce pays, puisque la dénutrition a des impacts sur le développement intellectuel des individus. Enlever les ressources naturelles telles que la forêt ou la terre ne va pas changer cette situation, au contraire. Nous réclamons un réel débat autour du modèle actuel de développement. Nos revendications sont très simples : que soient garanties l’eau, les forêts et les terres pour les prochaines générations. Cela nous semble être la base.

Ce qui se passe en ce moment en Amérique centrale et au Sud du Mexique semble tiré d’un film de science-fiction : on nous enlève nos ressources et, conséquence directe, les jeunes regardent en direction des États-Unis pour trouver du travail et connaître le prétendu rêve américain. Les États-Unis essaient de stopper ce flux migratoire, mais en réalité, les migrants sont utiles car ils représentent une main-d’œuvre bon marché. Je ne crois pas que les États-Unis soient sincères dans leur volonté de stopper le phénomène migratoire (figure 5).


Figure 5. Quand la réalité rencontre la science-fiction : dans le film d’Alex Riviera, Sleep Dealer (2008), un barrage accapare toute l’eau d’un village mexicain dont les habitants voient leurs champs de maïs dépérir. Memo Cruz est obligé de se rendre à Tijuana pour y travailler dans une cyber-maquiladora, Cybracero, où il est connecté à un robot qui accomplit sa tâche de l’autre côté de la frontière.

J’espère que la société européenne prend conscience de ce qu’il y a derrière les accords de libre-échange avec les États-Unis car cela affectera tous les droits acquis en Europe. Ces accords sont en train de dicter les règles pour le monde et ce n’est pas normal qu’à Bruxelles et à Washington soient prises les décisions qui vont affecter la population mondiale. Nous pensons que ce n’est pas correct, pas humain, que cela va à l’encontre des intérêts humains. Cela donne raison à un système d’accumulation de capitaux qui entraîne beaucoup de morts.

Alain Musset : Oui, l’accumulation par dépossession. Le cas dont tu nous parles est un cas très important de dépossession des peuples indigènes. Cette eau est-elle pour vous un bien commun ?

Omar Jerónimo : Bien sûr, dans la Constitution guatémaltèque, il est écrit que l’eau est un bien commun : chacun à un droit à l’eau. Une entreprise ne peut donc pas la privatiser : quand s’installe un projet hydroélectrique, cette eau devient privée. Cela signifie que le seul fait de donner une concession d’eau nationale à une entreprise va à l’encontre du droit. Quand il s’agit de payer les impôts, nous participons au fonctionnement de l’État mais quand ce même État nous enlève nos biens communs, nous n’en faisons plus partie. Il s’agit d’une vraie incohérence dans le discours… La constitution reconnaît l’eau comme bien commun et non comme un service, ce qui est très différent : un service se vend, se paye, mais l’eau non. Personne ne peut mettre l’eau en bouteille pour la vendre, mais c’est bien ce qui se passe.

Alain Musset : La dépossession est une violence symbolique, économique, mais aussi physique, à l’image de l’assassinat de Carlos Hernández, en 2013. Peux-tu de nous parler de cet assassinat ?

Omar Jerónimo : Carlos Hernández était un défenseur environnemental. Il travaillait au ministère de la santé comme infirmier à Camotán. Un matin qu’il se rendait à une réunion dans une communauté, il a été assassiné par un tueur à gages. Il a été assassiné pour avoir défendu les ressources naturelles. Deux personnes ont été arrêtées pour cet assassinat mais ont été libérées neuf mois plus tard. Selon le ministère public, il n’y avait pas assez de preuves, alors que l’on sait que ces preuves existent. Cette impunité est très répandue. Il y a deux semaines, le fils d’un des leaders communautaires a été assassiné par des gens d’un parti politique. Heureusement, ces deux personnes ont été emprisonnées. Nous sommes en train de demander à ce que soient poursuivis les auteurs intellectuels du crime.

Il y a deux ans, en mars, à travers un document anonyme, 100 000 dollars ont été offerts pour m’assassiner, ainsi que pour assassiner le révérend José Pilar, de l’Église luthérienne, qui travaille sur le thème du renforcement des communautés autochtones. Quand on te menace au Guatemala, tu sais que ces menaces sont sérieuses : on peut vraiment te tuer.

Dans ce contexte de violences tant symboliques que physiques, de menaces, l’Etat joue un rôle plutôt ambigu – ou malheureusement trop clair. C’est le cas de deux de nos camarades qui ont été arrêtés, accusés d’homicide, mais sans preuve. Ils sont maintenant en prison. Donc “ils” [les représentants de l’État] peuvent le faire s’ils le veulent ! Mais c’est pour attaquer les défenseurs du peuple.

C’est intéressant de voir comment quelqu’un peut arriver, déclarer qu’un défenseur des droits humains est un assassin, et cela suffit pour qu’on te mette en prison ! La personne peut alors passer deux ou quatre ans en prison sans qu’il n’y ait de procès. Parce que la volonté de base, c’est bien de réveiller la peur collective dans laquelle le Guatemala a baigné pendant les trente-six années de guerre. La stratégie la plus terrible au Guatemala est celle de la peur. Il y a une peur collective. C’est évidemment un message que l’on tente de faire passer de cette manière : si on peut assassiner un personnage public, imaginez ce que l’on peut faire à quelqu’un que personne ne connaît. C’est le message envoyé aux communautés.

Nos compagnons qui sont actuellement en prison reçoivent la visite de gens qui prétendent travailler pour les entreprises et qui leur disent : « nous venons au nom de telle compagnie pour te dire que si tu vends ta terre et si tu arrêtes de soutenir la communauté, nous te faisons sortir d’ici en un mois ». Leur objectif est toujours de faire plier la volonté des gens.

Au Guatemala, en ce moment, on parle de prisonniers politiques, parce qu’il s’agit de personnes qui sont incarcérées au simple motif d’avoir tenu un discours qui met en péril, selon l’État, sa politique. Rien qu’à Huehuetenango et à San Juan Sacatepéquez, il y a de nombreux prisonniers politiques, certains condamnés à cent ans de prison simplement parce qu’ils se sont opposés aux mines. Une fois en prison, ils reçoivent des menaces, puis on leur propose de négocier leur liberté à condition d’agir contre leurs communautés. Mais aux yeux de ces prisonniers, négocier leur sortie de prison en « mettant leur communauté en prison » c’est abdiquer leur liberté et ils préfèrent rester enfermés. C’est une position ferme qui montre leur engagement pour leur communauté.

Alain Musset : Dans un contexte si difficile, quelles sont alors les formes de résistance possibles pour les habitants et les paysans ?

Omar Jerónimo : Une des formes de résistance la plus importante est peut-être d’essayer de s’autoalimenter, en utilisant des systèmes alimentaires agro-écologiques et respectueux de l’environnement. On arrive à faire de l’agriculture durable avec le climat le plus sec du Guatemala ! Certaines familles sont « souveraines » par rapport à leur alimentation. Elles sont autosuffisantes et n’ont pas besoin de l’aide prétendument humanitaire donnée par les entreprises, le gouvernement et les partis politiques qui jouent avec la faim. Ils disent “si tu me soutiens, je te donnerai à manger”. Jouer avec la faim... Je crois qu’il n’y a pas de meilleure forme de résistance que de se libérer de celui qui te donne à manger.

Alain Musset : Et face au projet, comment s’organise la communauté ? Il y a des réunions...?

Omar Jerónimo : Les communautés indigènes ont une organisation très intéressante. Aucune décision n’est prise de manière unilatérale, tout est collectif. L’ensemble des communautés maya Chor’ti’, en tant que collectif, est d’accord pour s’auto-administrer, s’autogérer, s’autogouverner. Ça leur donne un avantage considérable face à l’entreprise (figure 6). De cette manière, l’entreprise ne peut pas trouver de faille à l’intérieur de la communauté. La résistance ne peut pas être désarticulée. Les décisions communautaires ne peuvent pas être brisées. Le travail que nous faisons, c’est de nous attacher à parler des problèmes causés par l’entreprise ainsi que des violations des droits humains commises par l’entreprise. Parce que les investisseurs sont responsables et doivent savoir que leurs profits, leurs capitaux, ne sont pas propres : ils devraient avoir honte de savoir que leurs profits sont tachés de sang, qu’ils ont été réalisés au prix du sang. C’est ce travail que nous faisons, sans relâche...


Figure 6 : Une réunion de la communauté maya Chor’ti’ contre les mines, les centrales hydroélectriques et le couloir technologique centraméricain (source : PBI).

Alain Musset : A ce propos, quel est le rôle de PBI dans un tel contexte ? Explique-nous en quelques mots l’aide que PBI vous apporte.

Omar Jerónimo : Le mandat des Brigades de Paix Internationales est de ne pas prendre parti. C’est vrai que, souvent, on aimerait qu’ils arrivent et disent « oui je suis d’accord avec toi », mais PBI ne fonctionne pas comme ça. Pour autant, son action est très importante : son mandat est de faire en sorte que les espaces dans lesquels les défenseurs des droits humains travaillent soient libres et sûrs. C’est ça le travail de PBI. Faire en sorte que, dans ces espaces publics, il n’y ait de violence d’aucun côté : pas de violence des communautés envers les autorités et les entreprises, pas de violence des autorités et des entreprises envers les communautés. Il me semble que c’est un rôle très juste. On ne pourrait pas être défenseur des droits de l’homme si, sous prétexte que tu es en désaccord avec moi, je t’agresse. C’est impossible. C’est ce que l’on essaye de mettre en œuvre au sein même des communautés.

Il ne faut pas « romantiser » les communautés et se dire que tout y est juste, non. Il y a des problèmes, bien sûr. Surtout en ce qui concerne les relations homme-femme. C’est un problème sérieux, dans le monde entier, pas seulement dans les communautés. Il se passe des choses très dures... Il est indispensable de réfléchir à l’égalité et aux droits des femmes au sein des communautés. Il faut se demander pourquoi les femmes ne parviennent pas à avoir une réelle participation à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté. C’est fondamental.

Donc, le travail de PBI, c’est celui d’un observateur qui ne prend pas parti mais qui s’assure qu’il n’y aura pas de violence d’un côté ou de l’autre, qui rencontre régulièrement les autorités... Ce travail amène les autorités elles-mêmes à réfléchir à leurs actes de violence envers la population. Je dis toujours, quand je parle du travail de PBI, que ce travail sauve des vies. Après la mort de Carlos, le travail continu effectué par PBI a permis qu’il y ait moins de morts. Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de menaces, mais ça veut dire qu’il y en aura moins... Parce que quand personne d’extérieur ne regarde, on ne sait pas ce qui se passe... Dans un contexte très défavorable aux défenseurs des droits humains, il est crucial de renforcer ce travail.

Alain Musset : As-tu des contacts avec d’autres communautés autochtones dans d’autres pays affectés par les mêmes problèmes, je pense par exemple au Chili, en Patagonie, avec Hidroaysen. C’est aussi un mégaprojet hydro-électrique qui a finalement été abandonné en 2011, après une forte mobilisation, des vagues de protestation... Quatre ans de luttes pour finalement obtenir l’abandon du projet. Tu as des contacts avec ces mouvements en Amérique latine ?

Omar Jerónimo : Oui, en ce moment on assiste à une globalisation des luttes communautaires. C’est intéressant car ce sont des luttes au niveau des communautés mais il y a un dénominateur commun, le fait que nous soyons dans une crise du système capitaliste, non ? Quand quelque chose rentre en crise, il devient plus violent, ne pense pas, essaie de t’intimider... Nous sommes dans un moment complexe de l’histoire de l’humanité, pas seulement en Amérique. Et ceci a permis que nous fassions sans cesse des efforts pour nous rapprocher, en Amérique latine. Dans le cas des communautés de résistance au Mexique, nous nous connaissons et nous sommes rapprochés. Nous avons construit des expériences communes. Nous renforçons et nous réveillons petit à petit le collectif. Je résumerais ce réveil collectif par le fait que les leaders individuels se retirent au profil de la communauté. Ils ne peuvent plus définir de processus pour les gens : c’est à eux de décider.

Alain Musset : Les gens n’ont plus besoin de leaders ?

Omar Jerónimo : C’est ce qui se passe en Amérique latine. Il y a de plus en plus de rapprochements entre les communautés. L’effacement des grands leaders nous permet de parler avec des gens qui vivent de la même manière leur expulsion des terres au Honduras, au Salvador ou au Nicaragua avec le projet de canal interocéanique. Ce sont des situations terribles. Nous pouvons désormais connaître, échanger sur nos luttes et sur les rêves que nous avons du futur. La conception du développement reste aujourd’hui toujours l’accumulation, ce qui est contraire aux principes de vie des gens. Quand une communauté dit qu’elle pense à ceux qui viennent, c’est qu’elle sait qu’il y aura des enfants qui vivront dans le futur et que nous devons leur préserver le même espace que celui que nous avons pour vivre. C’est intéressant car, bien sûr, nous savons beaucoup de choses qui se passent en Colombie, par exemple. Dans ce monde où on ne parle que du conflit interne en cours, nous connaissons les luttes des communautés autochtones qui, là-bas, se battent contre l’exploitation minière, ainsi qu’au Pérou.

Il y a des échanges, et c’est fort, même s’ils sont coûteux, car pour parler en Amérique latine, pour aller au sud, cela représente pour nous un tiers plus cher que de venir ici en Europe ! Nous disons donc que ce réveil des communautés et des sociétés est important car il s’agit de dire qu’il existe d’autres formes de vie qui ne sont pas fondées sur la destruction de la planète, et c’est très positif.

Alain Musset : Dernière question enfin : pourrais-tu nous parler du processus de reconnaissance des communautés autochtones au Guatemala ?

Omar Jerónimo : Au niveau légal, la constitution de la république reconnaît dans l’article 65 qu’il existe au Guatemala des communautés mayas et d’autres ethnies. Cet article leur reconnaît une manière propre de s’administrer, de préserver leur manière de vivre. Cela signifie que nous sommes formellement reconnus.

Alain Musset : Cela veut dire que la Constitution reconnaît que l’État guatémaltèque est un État multi-ethnique ?

Omar Jerónimo : Totalement. L’article 46 de la Constitution dit également dans son dernier paragraphe que tous les traités concernant les droits humains ont une prééminence sur les relations internes. Qu’est ce que cela signifie ? Nous avons une Déclaration universelle des droits humains, une Déclaration sur les peuples autochtones... Ce sont des lois internes qui doivent s’appliquer dans l’État du Guatemala.

Cependant, au niveau de la société, il existe un racisme terrible. Il y a au Guatemala deux mondes qui cohabitent en un seul : tout un pan de la société considère les peuples autochtones comme des animaux. Le pire est que, parfois, les gens ne savent même pas que ces communautés autochtones existent. Je vis dans une région qui, en 2001, a souffert d’une crise alimentaire provoquée par la crise du système capitaliste. À ce moment, on s’est rendu compte qu’il existait des Ch’orti’ à Chiquimula. Comme ils souffraient de la famine, ils ont uniquement été associés à cette image de la faim, et non à leur richesse culturelle, millénaire. Pourtant, des scientifiques américains ou européens viennent étudier la civilisation Ch’orti’ car c’est la seule manière comprendre la civilisation maya.

Dans cette société très raciste, si quelqu’un arrive de l’altiplano, on dira que c’est un cobanero, comme si le seul endroit au Guatemala où il existe des autochtones était Cobán, alors que nous sommes 60 % de la population. L’autochtone est condamné à être analphabète, malade, pauvre. Il n’est donc pas nécessaire de mettre en place une politique de santé, d’éducation, de justice : c’est la fatalité.

Quand tu étudies et que tu es maya, les gens disent que tu n’es déjà plus maya, mais tu n’es pas non plus comme eux, tu es entre les deux mondes. Puisque j’ai fait des études, on me dit également que j’exagère, que j’abuse : ainsi les « Indiens » sont soient bêtes, soit ils en veulent trop, mais nous ne pouvons pas être intelligents. Il n’y a pas d’égalité, à aucun moment. Le développement ne peut pas être discuté, puisque nous n’existons pas : voici le niveau de racisme auquel nous sommes confrontés au Guatemala.

Mais le peuple maya résiste depuis 524 ans, il faut donc continuer à lutter. Nous pensons que notre résistance peut provoquer des changements profonds, et pas seulement pour nous, mais pour tous, afin que les racistes d’aujourd’hui et que nous-mêmes puissions un jour former la même société. Nous ne concevons pas le Guatemala sans eux, à la différence d’eux qui ne voient en nous qu’un mal pour le Guatemala. Nous savons qu’ils sont aussi une richesse et qu’il faut apprendre d’eux.
La résistance se fait en essayant de leur expliquer le monde !

Notes :

[1Guatemala se rebela en Twitter, 27 mai 2015,
en ligne, http://internacional.elpais.com/internacional/2015/05/26/actualidad/1432671223_790177.html, consulté le 04/07/2015.

[2La minería en Guatemala : derechos en peligro,
En ligne : https://doc.es.amnesty.org/cgi-bin/ai/BRSCGI/AMR340022014?CMD=VEROBJ&MLKOB=33012623636, consulté le 03/07/2015.

[3C’est en particulier le cas de Goldcorp : « Goldcorp est le grand producteur d’or qui affiche le plus fort taux de croissance et les coûts les plus bas au monde, et ses projets d’exploitation et de mise en valeur sont répartis dans des pays politiquement stables des continents américains. Notre excellent portefeuille de projets est conçu pour assurer une croissance durable dans le long terme », en ligne : http://www.goldcorp.com/French/Home/default.aspx, consulté le 03/07/2015.

[5Entretien réalisé le 19 juin 2015 dans les locaux de l’EHESS. Transcription et traduction de Camille Bossé et Maelys Orellana (PBI France).

[6Il s’agit de l’entreprise Desarrollo de Generación Eléctrica y Recursos Naturales La Tres Niñas qui prétend développer une production électrique propre et renouvelable et emploie tous les mots magiques du capitalisme à visage humain pour justifier ses opérations : renouvelable, soutenable, responsable, éthique… Les principes de la compagnie sont officiellement fondés sur la reconnaissance des cultures locales et le respect de l’environnement, dans la perspective d’un développement durable, bien entendu (en ligne : http://www.hl3n.com/, consulté le 05/07/15).

[7D’après les données statistiques du Ministère de l’énergie et des mines, la production d’énergie électrique a atteint 9 168,3 GWh en 2013 (dont 51 % d’hydroélectricité). Sur cet ensemble, 639,1 GWh ont été exportés. En ligne : http://www.mem.gob.gt/wp-content/uploads/2012/05/Boletin-Estadisiticas-2014-21-de-abril-2014.pdf, consulté le 06/07/15. Selon les derniers chiffres de la Commission nationale de l’énergie (deuxième semestre de 2013), le Guatemala a vendu 450,9 GWh aux autres pays de la région, soit quatre fois plus que l’année précédente. En ligne : http://www.centralamericadata.com/es/search?q1=content_es_le:%22Comisi%C3%B3n+Nacional+de+Energ%C3%ADa+El%C3%A9ctrica+%28Guatemala%29%22, consulté le 06/07/15.

[8Si la couverture électrique atteint presque 100% dans le département de Guatemala, elle n’est que de 85% dans celui de Chiquimula et n’atteint pas 44% dans les terres isolées de la Alta Verapaz.

[9Dans un rapport présenté le 23 juin 2015, lors de la 47e édition du Consejo Internacional de Azúcar, le président Otto Pérez Molina a confirmé que le sucre de canne représentait 3 % du PIB guatémaltèque et que le pays était le quatrième exportateur mondial.

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