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Christiane Passevant
La Isla minima
Film d’Alberto Rodriguez
Article mis en ligne le 12 juillet 2015
dernière modification le 7 juillet 2015

par C.P.
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Au début des années 1980, deux flics arrivent dans une petite ville d’Andalousie pour enquêter sur la disparition de deux adolescentes. Ils font le tour de la foire et des bars, mais n’apprennent rien sinon que les deux sœurs avaient la réputation d’être « faciles ».

Sur fond de la soi-disant « transition démocratique » — la Guardia civil est partout, le franquisme est latent comme la soumission à l’autorité et la loi du silence règne dans la ville —, les deux flics apprennent peu à peu que chaque féria est le théâtre de disparitions et de meurtres de très jeunes filles, attirées par un ailleurs et retrouvées ensuite assassinées, torturées et violées. Les inscriptions, « Franco n’est pas mort », que l’on retrouve sur les murs laissent peu de doute sur le changement des mentalités. « Ton nouveau pays n’est pas habitué à la démocratie ! » lance le plus vieux flic à son collègue.

Au cœur de cette région marécageuse, qui vit de la culture du riz et de l’élevage d’écrevisses, les deux flics sont ainsi confrontés à une série de meurtres et à leurs propres contradictions. Deux générations de policiers s’opposent. Le plus âgé a fait partie d’une division spéciale de la police franquiste — la gestapo de Franco — et notamment a tué une opposante lors d’une manifestation. Le plus jeune est antifranquiste ; il réprouve les méthodes fascistes et considère que son boulot doit s’accompagner d’une certaine éthique. Loin d’être candide, il est toutefois conscient de la résurgence franquiste durant une période idéalisée à dessein par les politiciens et les médias.

Le générique de la Isla minima se déroule sur une série de vues graphiques de la région, depuis le ciel. Marécages et sécheresse alternent dans cette région pauvre. On pense à la Caza (la Chasse) de Carlos Saura pour l’âpreté des personnages. Dans ce film aussi, il y a la relation d’allégeance au patron — le « maître » dans la parfaite tradition autoritaire des grands propriétaires —, celui-ci refuse une augmentation à la veille de la récolte du riz et menace d’employer des journaliers en cas de grève.

Les corps mutilés des deux adolescentes sont retrouvés dans les marécages et un journaliste qui arrive sur les lieux est brutalisé par le vieux flic. Visiblement, celui-ci n’a rien oublié des méthodes franquistes, notamment dans ses rapports avec les journalistes et lors d’interrogatoires musclés. Le journaliste suit l’affaire et un lien se crée avec le jeune flic pour un échange d’informations.

Point commun aux meurtres, Quini, le beau gosse du village, avait des relations avec les jeunes filles disparues, qui rêvaient de quitter la région pour travailler dans un hôtel de Malaga. La découverte d’une pellicule à demi brûlée sur laquelle on distingue les deux sœurs dans des scènes érotiques précise la piste de réseaux mafieux.

L’enquête se complique encore lorsque leur père avoue un vol d’héroïne à des trafiquants qui opèrent sur le Quadalquivir, protégés par la Guardia civil. S’ajoutent à ces rebondissements, l’insistance du juge chargé de l’affaire qui veut régler cette histoire au plus vite — « On a assez de problèmes avec la grève ! » —, sans pour autant inquiéter les réseaux, l’appel à peine masqué aux compromissions et les visions surgies du passé du flic franquiste…

La Isla minima d’Alberto Rodriguez est un film noir, haletant, ancré dans le contexte politique et social de l’Espagne post-franquiste. L’ambiguïté manifeste de la transition vendue comme « démocratique » au plan politique est rendue de manière saisissante par la trame de ce film de genre.

La Isla minima d’Alberto Rodriguez a remporté de nombreux prix, il est classé meilleur film espagnol de l’année et sort sur les écrans le 15 juillet.



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