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Christiane Passevant
Feu le Comintern
Boris Souvarine. Préface de Charles Jacquier (Le passager clandestin)
Article mis en ligne le 12 juillet 2015
dernière modification le 5 juillet 2015

par C.P.
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Feu le Comintern de Boris Souvarine est un texte inédit [1]. C’est un témoignage important qui donne une autre vision de la période allant de la Première Guerre mondiale aux premières années du communisme soviétique.

Vers la fin de sa vie, Boris Souvarine s’attelle à ce récit à la fois de vie, d’engagement personnel, d’histoire des mouvements et des oppositions politiques. Boris Souvarine est l’un des principaux artisans du Congrès de Tours, en 1920, et devient ensuite le représentant du parti communiste auprès de l’Internationale communiste. Il participe à sa direction dont il est exclu « temporairement » en 1924 pour non approbation.

Outre les faits politiques et les documents historiques, le texte présente une part de réflexion et d’analyse critiques qui en fait son originalité. Souvarine n’a jamais succombé à l’attrait du pouvoir en tant que tel, mais a lutté pour l’idée de construire une société meilleure pour ceux et celles qui y participent. Dès la Première Guerre mondiale, il fait le constat que « le capitalisme avait déchaîné une brutalisation industrielle jamais atteinte ».

Feu le Comintern est une observation de l’époque, un journal personnel qui, bien qu’il soit inachevé, offre une perspective différente sur l’opposition à la guerre, certes minoritaire mais active, et la distance critique nécessaire pour dénoncer les dérives de la révolution de 1917, sous prétexte de « bolchévisation », pour en fait « mettre au pas les partis communistes étrangers. En URSS même, l’enjeu se résumait à une lutte acharnée pour le contrôle de l’appareil du Parti-État sur une société asservie. »

Charles Jacquier [2] : Dans ce récit, il y a aussi la part des rencontres qui ont été déterminantes dans le parcours politique de Souvarine. Au début, il est très jeune et n’a pas d’expérience du militantisme politique. Il a la formation d’un autodidacte et, soixante ans après, il a la volonté de faire connaître son expérience et ce qu’avait été le milieu de l’époque et ses luttes.

Christiane Passevant : Il fait passer dans le texte une fraîcheur, une candeur politique, une sincérité…

Charles Jacquier : Son projet était de refaire ce qu’avait fait James Guillaume pour la Première Internationale, c’est-à-dire faire comprendre quels avaient été les débats, les enjeux de l’époque, et être à la fois acteur, témoin, mémorialiste, archiviste de ce qu’avait été l’Internationale communiste, et même en amont de sa création puisque qu’il commence avec les premiers pas de son engagement politique.

Christiane Passevant : D’ailleurs, ça se lit comme un journal politique et un journal personnel. Et ce qui me semble essentiel dans ce type de récit, c’est le phénomène de la prise de conscience dont en fait il ne s’écarte pas. Il participe pleinement, mais il ne suit pas et c’est ce qui est remarquable.

Charles Jacquier : Ce que l’on peut évidemment regretter, c’est que c’est un texte inachevé. Le projet initial était plus ambitieux que ce que l’on a retrouvé et publié. C’est un des derniers textes qui, jusques là, est resté inédit. Il n’en reste pas moins que l’on découvre un personnage fascinant. J’ai totalement changé ma perception des choses après avoir lu le Staline de Souvarine, à la fin des années 1970. J’ai eu alors l’impression de découvrit un continent inconnu qui, en même temps, éclairait et expliquait un certain de questions que je me posais. Les références que j’avais étaient Lip, le Larzac, le gauchisme était encore très présent… J’avais le plus grand mal à regarder avec sympathie le régime de Mao Tsé-tung, je trouvais les trotskistes limités. Mais si je savais que le PC avait mené en 1968 une politique quasi réactionnaire en faisant reprendre le travail aux grévistes, en interdisant, même par la force, tout contact entre les milieux lycéens, étudiants et les grandes boîtes qui étaient en grève, il gardait, malgré la critique gauchiste, sa puissance et son impact et que les critiques qui lui étaient adressées concernaient surtout la forme et les positions. La question de l’Union soviétique pesait sur toutes les tentatives d’émancipation depuis les débuts du régime. Et avec la lecture du Staline de Souvarine, j’ai eu l’impression que mes yeux se descillaient et que mes questions avaient des réponses. C’est à partir de là que je me suis intéressé à Boris Souvarine.
J’ai lu ses articles, j’ai fait de la recherche dans les archives, c’est quelqu’un de prolixe
dans l’écriture depuis 1915, 1916 jusqu’à sa mort.

Notes :

[1Ce livre constitue un témoignage de première main sur les opposants à la Première Guerre mondiale en France et les débuts de la IIIe Internationale (ou Comintern). Il met en lumière les motifs et les raisons d’une adhésion à un système qui ne tarda pas à transformer l’espérance en cauchemar. Après y avoir cru, Boris Souvarine fut l’un des premiers à le dénoncer.

À la fin de sa vie, après des années d’isolement, Boris Souvarine (1895-1984) souhaita revenir sur les premières années de son engagement politique durant la Première Guerre mondiale, en mêlant souvenirs personnels et documents d’époque. Engagé dans le mouvement socialiste durant la Première Guerre mondiale, Souvarine est un des principaux artisans du Congrès de Tours (1920). Après la fondation du parti communiste, il en devint le représentant auprès de l’Internationale communiste et participa à sa direction jusqu’à son exclusion en 1924.
La IIIe Internationale, appuyée sur un immense État, prit rapidement l’exact opposé des aspirations émancipatrices qui avaient été au fondement de la Première. Il n’est sans doute pas innocent que Souvarine ait commencé l’écriture de ses mémoires par l’exposé de ses prémices et de ses développements. S’il n’eut pas le temps de mener ce projet à son terme, il en reste une ébauche, jusqu’aujourd’hui inédite. Ce sont les extraits que nous présentons ici, accompagnés d’une brève sélection d’articles écrits dans les années 1917-1924, documents d’époque qui éclairent ces souvenirs d’un autre temps.

Souvarine a tout à la fois une plume remarquable, une connaissance encyclopédique de son sujet, une intelligence hors pair, et une indignation intacte et toujours renouvelée devant les mensonges et les crimes du stalinisme. Il relate, analyse et nous aide à comprendre des faits historiques majeurs. La lecture de ces textes inédits servira à ceux qui souhaitent réfléchir à une nouvelle critique sociale, où la conscience des horreurs et des impostures du passé ne servirait pas à masquer ou relativiser celles du présent.

L’appareil critique du livre est réalisé par Julien Chuzeville, historien, auteur de Fernand Loriot. Le fondateur oublié du Parti communiste (l’Harmattan, 2012) et de Militants contre la guerre 1914-1918 (Spartacus, 2014).

[2Cet entretien avec Charles Jacquier à propos du récit inédit de Boris Souvarine, Feu le Comintern, publié aux éditions du passager clandestin, a eu lieu pendant le festival Panaït Istrati qui s’est déroulé entre le 15 et le 17 mai derniers, à la librairie Quilombo.
Charles Jacquier a participé au Festival Panaït Istrati pour évoquer Vers l’autre flamme, signé par Panaït Istrati et écrit également par Boris Souvarine et Victor Serge, des textes essentiels et critiques du régime soviétique.

Panaït Istrati, ami de Boris Souvarine. Panaït Istrati, l’homme qui n’adhère à rien, le vagabond, le conteur social… Certains de ces romans restent dans les mémoires : Nerrantsoula, Les Chardons du Baragan, Codine, les Haïdoucs, Kyra Kyralina
En 1929, il publie Vers l’autre flamme. Après seize mois dans l’URSS ; il s’agit de trois ouvrages distincts et écrits en collaboration avec Victor Serge et Boris Souvarine. Ces essais, extrêmement critiques du régime soviétique, vont lui attirer la vindicte acharnée des communistes, sept ans avant l’essai d’André Gide, Retour d’URSS. À la sortie du livre, Panaït Istrati est calomnié du fait de sa notoriété d’écrivain et finalement quelque peu oublié. Son œuvre est aujourd’hui enfin republiée.



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