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Jean-Pierre Garnier
L’invisibilisation urbaine des classes populaires
Article mis en ligne le 12 juillet 2015
dernière modification le 26 mai 2015

par C.P.
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« Où est passé le peuple ? » Tel était l’intitulé un peu provocateur d’un dossier publié par la revue Espaces et Sociétés qui s’était donné pour objectif de contribuer à mettre fin à ce qui peut apparaître comme une aberration à la fois à scientifique et politique : l’effacement, de caractère idéologique, de la présence d’une partie importante de la population française dans la société et, par voie de conséquence, dans l’espace [1]. Dans les discours politiques comme dans les médias et même dans les productions scientifiques, malgré quelques incursions de chercheurs en milieu ouvrier, on avait en effet l’impression, depuis déjà quelques quelques décennies, que les classes populaires avaient été perdues de vue. Tout se passait comme s’ils elles avaient disparu du champ de vision de ceux qui, à un titre ou à un autre, se font fort de scruter l’état de la France. Certes, il arrivait de temps à autre que l’on daigne quand même s’intéresser à elles, mais c’était de manière négative parce qu’elles défrayaient la chronique policière ou électorale. D’un côté, on condamnait les « violences urbaines » auquelles se livraient plus ou moins régulièrement certains éléments de leur progéniture masculine ; de l’autre, on fustigeait rituellement les adultes pour ne pas voter correctement ou ne pas voter du tout.

Sans prétendre bien sûr épuiser le sujet, les articles réunis dans le dossier d’Espace et Sociétés levaient le voile sur diverses facettes de la « condition urbaine » des classes populaires jusque là le plus souvent laissées dans l’ombre. Contrairement aux approches superficielles teintées de misérabilisme qui prévalent encore, il en ressortait que leur décomposition sur laquelle on avait l’habitude de mettre l’accent allait de pair avec des recompositions allant à l’encontre des conclusions hâtives et parfois intéressées sur une disparition annoncée.

Néanmoins, à vouloir trop tordre le bâton dans l’autre sens pour invalider la thèse de l’irrémédiable délitement des classes dites « subalternes » en mettant en lumière les formes nouvelles de résistance, de solidarité et de créativité populaires apparues dans les espaces urbains où elles résident, on court le risque de sousestimer voire de laisser de côté un processus qui marque en creux, si l’on peut dire, l’urbanisation capitaliste contemporaine, et qui n’est pas sans conséquences sur les plans anthropologique et politique : l’invisibilisation urbaine des classes populaires considrées à l’échelle de la ville entière. Car une chose est leur effacement idéologique, une autre le fait que ces habitants de deuxième zone finissent par
ne plus compter sur la scène urbaine parmi les citadins de plein exercice.

1. À la recherche d’une classe perdue

Étant donné que, sauf pour les espris scientistes, la neutralité axiologique n’existe pas dans les sciences sociales, il convient de préciser au départ à quel courant de la sociologie urbaine se rattachent les outils théoriques choisis ici pour décrire et analyser ce processus. Un courant critique, cela va de soi car on voit mal en quoi, autrement, sauf pour s’en réjouir comme le font les chantres de la « ville créative » ou de la smart city, l’invisibilisation urbaine des classes populaires pourrait constituer un sujet de préoccupation. Mais de quelle sociologie critique s’agit-il ? Ajouter le qualificatif « radicale » importé des campus étatsuniens serait de peu d’utilité tant on en a usé et abusé. Disons une sociologie d’inspiration « marxo-bourdieusienne », en attendant mieux.

Cela va transparaître tout de suite dans la problématique adoptée pour aborder le thème l’invisibilisation urbaine des classes populaires. Avant de se demander de quoi il s’agit quand on parle d’invisibilisation urbaine, il convient de s’interroger sur ce que l’on entend à propos de ce qui est en train de devenir moins visible, sinon déjà invisible, c’est-à-dire les classes populaires. Les deux questions sont liées, comme nous allons le voir. Ensuite, on pourra aborder la dimension proprement urbaine de cette invisibilisation. Avant d’être urbaine, en effet, celle-ci est sociale en général. Parler de classes populaires en France aujourd’hui, non seulement dans les milieux politiques et médiatiques, mais même jusque dans les milieux académiques, fait courir le risque de passer pour marxiste ou, comme c’est la mode depuis quelque temps, pour populiste. Et, pire encore, parler de lutte des classes : pleuvent alors les accusations d’extrémisme, de simplisme, d’archaisme.

J’accepte de passer pour marxiste ou marxien puisque je me revendique tel. Sur l’acusation de populisme, je reviendrai plus avant. Et, pour ce qui est du simplisme, mon point de départ est effectivement simple, ce qui ne veut pas dire simpliste. Nous vivons dans une société capitaliste et donc de classes, quoi qu’en pensent des sociologues pressés d’entonner un « requiem pour les classes sociales » comme si la « société salariale » qu’ils mettent en avant comme concept de rechange avait pour vertu de mettre fin à leur existence [2]. Et les classes sociales existent seulement au travers des rapports de classes : rapports d’exploitation économique, de domination politique et d’assujettissement idéologique. Leurs formes ont changé, sans aucun doute, depuis que Marx, Engels et quelques théoriens anarchistes ont entrepris de les décrire pour les dénoncer, mais ils sont plus prégnants que jamais.

Ne pas le reconnaître, comme le font les partisans politiques et les suppôts idéologiques de cette société équivaut à nier la réalité sociale. Le problème est que, précisément, ceux-ci ont gagné au début des années 1980 en France la bataille des idées parallèlement à la victoire du néolibéralisme dans le champ économique. On peut parler à cet égard d’une véritable reconquête idéologique. Certains mots ou concepts, considérés comme non scientifiques, ont été erradiqués. Songeons, par exemple, à « bourgeoisie », « prolétariat », « exploitation », « plus value » — sauf s’il s’agit de la Bourse —, « domination », « aliénation » et, bien sûr, « capitalisme » — remplacé par « économie de marché » — ou « classe » — remplacé par « catégorie socio-professionnelle » ou « groupe social ». À partir de la fin des années 1970, tous ces mots furent éliminés du vocabulaire des sciences sociales majoritaires. Même la « bonne vieille catégorie de “travailleur”, ironise un sociologue intégrationniste, a été abandonnée pour être remplacée par celle de “citoyen” » [3].

Ce sociologue, très représentatif du courant sociologique conformiste maintenant prédominant en France, qui a substitué l’« exclusion » à l’exploitation pour redéfinir la « question sociale » [4], reconnaît que de tout cela résulte un « problème difícile » pour les chercheurs qui étudient l’évolution des classes populaires : ayant « abandonné le thème de la révolution pour s’engager en faveur de la démocratie — en fait, pour se rallier, comme le reste de la petite bourgeoisie intellectuelle « contestataire » française au capitalo-parlementarisme —, ils ont beaucoup de mal à travailler sur elles avec le mot “classe” et encore plus à leur appliquer un terme aussi bas que “populaires” [5].

Ce rejet de la part des chercheurs français en sciences sociales de concepts qu’ils ont l’habitude de décréter « périmés » peut apparaître plaisant, surtout au regard de leur validité toujours actuelle en termes d’« analyse concrète de situation concrète », pour rependre une formulation de Lénine, comme en témoigne la fameuse déclaration faite sur la chaîne de télévision étasunienne CNN, en 2005 par l’un des hommes les plus riches du monde, le businessman étasunien Warren Buffet (qui la repéta l’année suivante par écrit dans le New York Times) : « La guerre de classes existe, c’est un fait, mais c’est ma classe, celle des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ».

Le paradoxe qu’illustre cette déclaration est que la bourgeoisie a une forte conscience de classe alors que ce n’est pas le cas de la classe ouvrière ni des classes populaires en général. Et c’est ici que commence leur imvisibilisation : dans les discours non seulement des dominants, mais aussi dans ceux qu’elles tiennent sur elles-mêmes. À cet égard, il faut rappeler, comme le fit Marx, la nécessaire distinction à opérer entre la classe en soi et la classe pour soi.

La classe en soi est définie objectivement par sa place dans les rapports de production. Ainsi, l’appartenance à la classe ouvrière est-elle basée sur le fait que la seule chose que possède l’ouvrier est sa force de travail qu’il est obligé de vendre pour survivre, alors que le bourgeois est le possesseur des moyens de production, ce qui lui permet d’exploiter l’ouvrier. Cela vaut aussi pour les employés affectés aux tâches d’exécution dans le secteur des « services » (commerce, transport, manutention, entretien, nettoyage, etc.) — les « nouveaux prolétaires » [6] —, puisque ces activités sont aussi entre les mains d’autres types de capitalistes. Ainsi la classe en soi regroupe t-elle les agents qui ont objectivement les mêmes intérêts, indépendamment de ce qu’ils pensent de leur position sociale.

En revanche, la classe pour soi est consciente de la convergence de ses intérêts communs et se mobilise pour les défendre. Elle se dote de représentants, d’institutions, d’objectifs et de programmes pour s’organiser. Or, de nombreuses études sociologiques ont montré que la bourgeoisie est la dernière classe réellement consciente de ses intérêts et totalement impliquée dans leur perpétuation. Et, de fait, depuis le début de la soi-disant crise — la restructuration des modalités de l’accumulation du capital —, qui a débuté à la fin des années 1960 du siècle passé aux États-Unis et en Angleterre, au milieu de la décennie suivante dans le reste de l’Europe, cette classe est celle qui triomphe, avec plus ou moins de discrétion selon les lieux et les moments.

En revanche, les classes populaires contemporaines n’ont pas spontanément conscience de partager une condition et une identité sociales communes, sinon d’une manière vague et confuse. Certes, elles ressentent fortement le poids des inégalités perçues comme des injustices et savent bien que leur vie aussi bien au travail que durant leur temps libre est très différente de celle des « riches », des « gros » ou des « élites », comme on dit dans les milieux populaires, qu’elles soient économiques, politiques, intellectuelles ou artistiques. Mais les membres des classes populaires n’ont plus une vision du monde propre, ils ne vivent plus ni ne définissent leur condition de classe laborieuse au travers de pratiques, de valeurs et de significations partagées, forgées dans la séparation et l’autonomie culturelle par rapport aux classes moyennes et supérieures. Bref, ils n’ont plus conscience de constituer une classe. Ils sont portés à penser le monde social selon l’idéologie dominante, qui n’est pas tant celle de la bourgeoisie elle-même sinon celle diffusée par ses institutions (l’école en premier lieu et, surtout, les médias) ; une idéologie qui a comme composantes principales l’individualisme et le consumérisme.

Néanmoins, cette domination idéologique n’est pas absolue et comporte quelques failles qui se manifestent à certaines occasions. Un exemple parmi d’autres : en dépit d’une intense propagande politique et médiatique en faveur du Traité Constitutionnel Européen, une immense majorité des classes populaires françaises (quasi 80 % des ouvriers et plus de 70 % des employés votèrent contre lui en 2005. Les uns et les autres savent, en effet, à travers leur expérience quotidienne résumée par les mots « austérité » et « précarité » que l’Europe est l’Europe néolibérale — et non celle d’Erasmus, dont-ils n’ont pas la moindre idée, réservée à une jeunesse privilégiée (moins qu’auparavant, toutefois, avec la prolétarisation qui commence à toucher une partie des jeunes diplômés) — et que ses dirigeants, à Paris ou à Bruxelles, se moquent de la prétendue souveraineté populaire qui serait le fondement de « nos démocracies ».

Cela dit, on peut affirmer que la conscience de classe des classes dominées est devenue très faible et souvent inexistante en France. En général, l’attitude qui prévaut face à l’adversité sociale n’est pas la révolte mais la résignation et la passivité. Quand les travailleurs descendent dans la rue aujourd’hui, c’est pour défendre « leurs emplois », selon le slogan syndical mystificateur, revendiquant ainsi inconsciemment le droit de continuer à être exploités, et non pour exiger de l’être moins via une augmentation des salaires et, plus du tout, évidemment, dans la perspective d’en finir un jour avec le capitalisme. En résumé, la lutte des classes continue d’exister mais elle se déroule sur le terrain institutionnel et idéologique de l’adversaire bourgeois, en y incluant « la rue », lieu d’expression populaire canalisée, ritualisée et donc neutralisée, sauf lors de manifestations inopinées ou interdites qualifiées de « troubles à l’ordre public » et, à ce titre, réprimées. Autant dire que si lutte de classe il y a de la part des classes populaires, elle est devenue purement défensive.

2. Recomposition ou décomposition ?

Il faudrait beauoup plus d’espace pour expliquer en détail les raisons du déclin et même parfois de la disparition de la conscience de classe parmi les classes populaires. On se limitera ici à en énumérer les principaux facteurs tels qu’ils ressortent des études menées en France par des chercheurs dont les positions, si elles sont rarement anticapitalistes, ont au moins le mérite d’être anti-néo-libérales [7].

- En premier lieu, les transformatins du mode de production capitaliste : diminution du pourcentaje des ouvriers dans la population active due à la désindustrialisacion et aux délocalisations, et, par conséquent, amoindrissement de leur poids et de leur influence comme force sociale ;

- Caractère de plus en plus abstrait de l’ennemi de classe du fait de la transnationalisation et la financiarisation du capital ;

- Éloignement des établissements industriels ou commerciaux par rapport aux centres de décision, ce qui affaiblit l’efficacité des mouvements de revendication sur les lieux de travail ;

- Disparition des fortes concentrations de travailleurs (grandes usines, chantiers navals, mines, etc.) ;

- Augmentation de la proportion d’ouvriers travaillant dans le secteur des services (transport, manutention, maintenance…), maintenant majoritaires au sein de la
classe ;

- Flexibilisation du marché du travail avec le développement du travail temporaire ou à temps partiel, et accroissment sous-emploi et du chômage, c’est-à-dire, pour résumer, généralisation de la précarité, qui déstabilise les collectifs de travailleurs et rend plus difficile la solidarité et la resistanse ;

- Innovations tecnologiques qui séparent les travailleurs sur la base d’une spécialisation accrue ;

- Réorganisation du fonctionnement des entreprises selon les principes du « new management », avec l’individualisation des tâches et l’accentuation de la division du travail, en particulier entre ouvriers qualifiés y non qualifiés, ouvriers stables et ouvriers précaires, jeunes travailleurs et anciens, travailleurs « blancs » et « non blancs… ;

- Diffusion généralisée des valeurs entrepreneuriales (participation, autonomie, réussite, mérite, compétition pour monter dans la hiérarchie…)

La réduction quantitative, la diversification et l’atomisation des « masses laborieuses », comme on disait jadis, va à l’encontre la permanence d’une culture de classe commune et le maintien d’une tradition de l’action collective. La flexibilité et la segmentation du marché du travail imposent une pluralité des conditions de travail, de revenus et de relations professionnelles qui détruit l’ancienne solidarité de classe des ouvriers. Il convient de noter, à cet égard, que la notion de « classes populaires » est plus adécuate que celle de « classe ouvrière » : le pluriel fait ressortir le caractère de plus en plus hétérogène des catégories populaires au cours de la période récente. Ainsi, leur cohésion sociale s’est-elle perdue au point de rendre incertaine leur identité sociale. Et cela se traduit dans le langage : tandis que la dénomination officielle
d’« opérateur » dans les entreprises industrielles déclasse et rabaisse celle
d’« ouvrier », les travailleurs ne se considèrent plus entre eux comme des
« camarades », mais comme des « copains », une évolution linguistique que reflète et en même temps qu’elle l’accentue l’invisibilisation des classes populaires.

Néanmoins, les facteurs socio-économiques ne suffisent pas à expliquer ce phénomène. Les classes populaires sont encore massivement présentes dans la population active. En dépit du caractère discutable des statistiques officielles et, en particulier, des critères de classification socio-profesionnelle, on peut affirer que les ouvriers représentent encore 22,5 % de la population en activité et dépassent les
25 % si l’on inclue les chômeurs et les retraités. Si l’on y ajoute en outre les employés peu qualifiés du secteur des « services », — surtout des employées : 80 % des employés sont des femmes —, dont la condition sociale, comme on l’a rappelé, est assez semblable à celle des ouvriers d’industrie par bien des aspects (tâches d’exécution rebutantes et souvent éprouvantes, rémunérations insuffisantes, instabilité de l’emploi), et dont le nombre va s’accroissant, le prolétariat constituerait aujourd’hui environ 58% de la population active française. En d’autres termes, « invisibilisation » ne signifie pas disparition. Ainsi donc, ce n’est pas tant l’évolution des classes populaires en elles-mêmes qui est à l’origine de leur invisibilisation que l’évolution des classes populaires pour elles mêmes. Ce qui signifie que l’invisibilisation est, en grande partie, une construction sociale où le facteur idéologique joue un rôle majeur.

Aux logiques objectives de destruction et de dislocation de la classe ouvrière de même que de recomposition des classes populaires, se sont ajoutées les logiques subjectives de dévalorisation et de démoralisation du « monde du travail ». Sur le plan politique, en premier lieu, on peut dire que les classes populaires sont de moins en moins représentées sur la scène politique officielle. Commme il est notoire, les partis de gauche ont connu un « embourgeoisement » de leur composition sociologique tout au long des dernières décennies du XXe siècle, ce qui a entraîné leur déconnection d’avec leur base populaire. Qu’il s’agisse de ses dirigeants, de ses militants ou de son électorat, on peut affirmer que le Parti Socialiste s’est mué en parti des « classes moyennes éduquées », c’est-à-dire de la petite bourgeoisie intelectuelle (PBI) [8]. Bien qu’elle se garde de le reconnaître, le mépris des classes populaires est devenu monnaie courante dans les rangs du PS, et la politique de celui-ci, quand il est au pouvoir, ne se distingue guère de celle de la droite, sauf pour les questions dites « sociétales » [9]. Certes, menacée de prolétarisation, les franges inférieures de la PBI ont commencé à se solidariser avec les revendications des clases populaires, mais il reste que celles-ci continuent d’être absentes des institutions politiques. Quant au Parti Communiste Français, ses dirigeants et ses cadres appartiennent eux aussi, aujourd’hui, en majorité à la PBI, celle du secteur étatique, notamment le personnel enseignant et socio-éducatif, les élus, cadres et experts des collectivités locales, ce qui explique que ce parti ait abandonné son ambition de représenter en priorité les classes populaires, sauf de temps à autre en période electorale [10].

Absentes du champ politique, les classes populaires ne sont également guère présentes dans le champ syndical. La bureaucratisatin des syndicats, les divisions et rivalités entre les différentes organisations, leurs compromis avec la gauche officielle quand elle est au pouvoir, l’abandon d’une « logique d’opposition » au profit d’une « logique de proposition » — qui est, en fait, une logique de collaboration de classes — et les déroutes sucessives de cette stratégie opportuniste dans la lutte contre el néoliberalisme ont contribué a la désertion de la base militante. Résultat : le taux de syndicalisation des ouvriers et employés (7 %) n’a pas cessé de baisser au au fil des ans.

De cette situation, les sociologues et les politologues qui se veulent critiques ont tiré une conclusion : les classes populaires souffrent d’une « crise de représentation ». Autrement dit, elles sont devenues politiquement invisibles. Ce qui ne préoccuperait guère la bourgeoisie et la petite bourgeoisie intellectuelle si cette crise de la représentation populaire ne mettait pas en crise la démocatie représentative elle-même. Cela de deux manières :

- Le « parti des abstentionnsites », qui constituent toujours plus de 50 % des électeurs potentiels (sauf quand on peut voter contre l’eurocratie de Bruxelles), est le « premier parti de France », comme ont coutume de le déplorer les politiciens et les journalistes. Il faudrait y ajouter les gens non incrits sur les listes électorales (de l’ordre de12 % des citoyen-nes en âge de voter). Or, toutes les recherches effectuées sur le sujet montrent que l’abstention est beaucoup plus marquée parmi les classes populaires. Cette désaffection délégitime un régime supposé incarner la règne de la souveraineté populaire, le faisant apparaître ainsi, en définitive, comme une « démocratie impopulaire ».

- Un pourcentage de plus en plus important de ces classes, en particulier les jeunes générations, vote en faveur du Front National, non parce qu’elles seraient en voie de
« fascisation », mais par détestation des partis qui se succèdent au pouvoir pour poursuivre la même politique au service du capitalisme et dont elles font les frais. En laissant le côté le débat pour savoir si le FN représente un « danger pour la démocratie », il y a bien un aspect de ce vote « extrémiste » qui a directement à voir avec l’invisibilisation des classes populaires : le caractère populiste de la propagande du Front National. Significativement, François Hollande en est venu a lui reprocher de « parler, au travers des discours de Marine Le Pen, comme un tract du Parti Communiste des années 70 ». Avec ce genre d’argument qui leur sert à la fois de prétexte et d’alibi, les dirigeants, journalistes et intellectuels de la gauche social-libérale — c’est-à-dire de la « deuxième droite » — cherchent à se disculper d’avoir oublié les classes populaires et à discréditer en même temps les tentatives de ce qui reste de gauche social-démocate antilibérale et de la gauche anticapitaliste de renouer avec l’ancien langage militant progressiste et, de cette façon, avec les classes populaires. Et cela, non par misérabilisme ou paternalisme à leur égard, mais avec l’espoir qu’elles redeviennent l’actrice de premier plan de l’émancipation collective en se constituant à nouveau en « peuple » au sens politique du terme, c’est-à-dire en force sociale consciente et organisée entraînant d’autres classes ou fractions de classes en vue d’un changement social réel. Le moins que l’on puisse en dire, toutefois, est que ces efforts n’ont pas jusqu’ici été couronnés de succès. Et c’est ici qu’interviennent les facteurs proprement idéologiques qui vont dans le sens de la dépolitisation des classes populaires et, par conséquent, de leur invisibilisation.

3. De la dépolitisation à l’invisibilisation

Au niveau international, on ne peut ignorer l’impact désastreux sur l’imaginaire des classes populaires du double échec du socialisme (ou du communisme) supposé « réel » et de la perte consécutive des idéaux de transformation sociale qui avaient mobilisé les travailleurs depuis le milieu du XIXe sièce. Non seulement les régimes considérés comme l’incarnation de ces idéaux se sont révélés comme leurs caricatures — souvent dictatoriales et sanglantes —, mais ils ne sont en outre pas parvenus à survivre face à leurs rivaux capitalistes. Aujourd’hui, le prolétariat ne peut plus trouver sur la planète un régime en mesure de concrétiser et symboliser un modèle positif auquel il puisse s’identifier, alternatif à la soi-disant « démocratie de marché ». Pour cette raison, il ne peut plus se présenter aux yeux des autres classes et même à ses propres yeux comme une classe capable de mener l’humanité vers un avenir meilleur sinon « radieux ».

Au niveau national, les défenseurs de l’ordre établi ont profité de cet ébranlement des idéaux socialistes ou comunistes et du découragement qu’il a provoqué dans les classes populaires pour les désarmer intellectuellement. En France, depuis le milieu des années 1970, accompagnant l’offensive économique néolibérale, s’est également déclenchée une offensive idéologique de grande ampleur. Politiciens, journalistes et intellectuels de cour se sont ligués pour imposer une « pensée unique » conformiste qui persuade les classes populaires que le capitalo-parlamentarisme, rebaptisé « démocratie de marché », était l’horizon indépassable de notre temps et de ceux à venir.

Dans ce contexte, la référence progressiste au « peuple » a disparu du vocabulaire. S’y sont sustituées deux figures rassurantes pour les possédants et leurs fondés de pouvoir politiques : celle, aliénée, du consommateur, et celle du citoyen, ectoplasme sans identité de classe, défini par son adhésion et sa participation grégaires, le plus souvent comme figurant et non comme acteur, aux institutions représentatives étatiques… ou para-étatiques telles les associations que les premières subventionnent. Quant au qualificatif « populaire », il ne sert plus aujourd’hui qu’à désigner ce qui jouit de la préférence de la population ou plutôt du public, puisque, dans notre « société du spectacle », la popularité dépend principalemente de la faveur des mass media. Ce public correspond largement à la part de la population que les classes dominantes bourgeoises et néo-petites-bourgeoises identifient à la partie la moins éduquée et souvent la moins cultivée, dont les goûts sont considérés comme vulgaires. Conséquence : ce qui est relatif au peuple, propre du peuple, en usage parmi le peuple, ce qui, somme toute, provient du peuple comme milieu social est ignoré, méprisé ou stigmatisé. Et les gens qui ne partagent pas cette attitude sont suspectés ou même accusés de « populisme ».

On ne peut analyser ce phénomène sans recourir à un concept forgé par le sociologue Pierre Bourdieu pour décrire un aspect fondamental de la domination de classe : la violence symbolique. À la différence de la violence physique directe, celle de la répression, de la coercition ouverte, la violence symbolique se caractérise par le fait d’être indirecte, implicite, dissimulée ou souterraine, en un mot invisible, de sorte qu’elle cache la matrice de base des rapports de force sous-jacents à l’ordre social. Cela rend difficile toute contestation ou révolte, et sert ainsi à pacifier les relations au sein de la société. Les dominants ont, par ce biais, le pouvoir d’imposer subrepticement comme objective et universelle (par exemple à travers la notion
d’« intérêt général » ou de « bien commun ») leur propre vision du monde, à la fois idéaliste et matérialiste (au sens commun du terme), moraliste et utilitariste, de telle sorte que les dominés, en l’intériorisant, ne perçoivent pas la violence symbolique ou n’ont pas conscience de la pression qu’elle exerce sur eux. La majorité des individus des classes populaires, par exemple, ne se doutent pas que l’« information » et la
« communication » ne sont pas autre chose, la plupart du temps, que de la propagande ou de la publicité camouflées.

Les pratiques de violence symbolique font partie de stratégies élaborées dans le cadre des rapports de domination capitalistes, participant de la reproduction des positions et des rôles sociaux, des statuts, des divisions de genre et de race, des catégories cognitives, des représentations du pouvoir et du monde social en général. Au travers de ce processus de soumission involontaire, les dominés perçoivent la hiérarchie sociale comme légitime et naturelle, et font leur la vision que les dominants ont du monde ou, plutôt, très souvent, la vision qu’ils diffusent via les média — la « culture de masse » — en direction des classes populaires. Il en résulte que ces dernières acquièrent una représentation négative, dévalorisante d’elles-mêmes. La violence symbolique est ainsi à l’origine d’un sentiment d’infériorité ou d’insignificiance parmi les dominés. De là le découragement, la résignation et le repli que l’on peut observer parmi celles-ci, qui contribuent à ce qu’elles soient perdues de vue par les autres et à se faire elles-mêmes à leur insu, dans une certaine mesure, invisibles.

4. Un urbanisme antipopulaire

Cependant, l’invisibilisation des classes populaires ne se limite pas à leur existence comme classes laborieues. Elle a été également prolongée et accentuée par les transformations de leur inscription territoriale en tant que habitantes. Jusque dans les années 1950-1960, le quartier populaire était identifié comme quartier ouvrier. Il était le terrain d’una sociabilité et d’une solidarité spécifiques qui consolidaient les liens tissés dans la vie professionnelle. La présence ouvrière était si forte qu’elle influait sur les habitants des autres classes, non seulement les employés, mais aussi les artisans et les petits comerçants. La proximté entre les lieux de travail et les logements dotait l’identité ouvrière de deux ancrages territoriaux étroitement connectés qui favorisaient des mobilisations de classe massives. Le quartier pouvait de la sorte constituer un bastion pour la résistance politique et même parfois pour la contre-offensive, violente, comme cela se produisit à Paris au XIXe siècle, ou électorale, par la suite, dans certaines banlieues ouvrières ou même à l’échelle de la ville entière dans les régions industrielles. Cela à tel point que des représentants politiques issus de groupes stables d’ouvriers qualifiés purent accéder au pouvoir municipal avant que les partis de gauche commencent à s’« em(petit)-bourgeoiser.

Bien sûr, d’une manière générale, pour des motifs économiques, politiques et idéologiques, les classes dominantes ne pouvaient accepter que la prédominance des classes populaires se perpétue dans certains espaces urbains, que ce fût au niveau d’une ville ou dans les quartiers centraux. De là l’un des objectifs fondamentaux de la politique urbanistique : en finir avec ce type de situation selon deux axes, expulser les classes populaires vers la périphérie des agglomérations urbaines et organiser leur dispersion spatiale. Cette politique fut menée à bien grâce à un urbanisme que l’on peut qualifier d’« antipopulaire » conjugué avec les facilité accordées par les pouvoirs publics à la spéculation immobilière. À la marginalisation socio-économique des classes populaires s’ajouta ainsi leur marginalisation socio-spatiale.

Avant de passer en revue les divers modes de logement des classes populaires et de les rapporter à leur visibilité urbaine, je dirai quelques mots au sujet des habitants que l’on peut qualifier d’« invisibles ». Laissant à part ceux qui le sont déjà de facto, à savoir les 67.000 détenus, provisoirement ou durablement logés par l’État, dont la majorité provient des classes populaires, il existe actuellement en France environ 120.000 personnes non pas « sans domicile fixe », mais sans domicile tout court, qui survivent dans la rue. Ces hommes et des femmes sans travail, français ou immigrés, ont trouvé leur place dans l’espace public pour en faire leur « foyer », si l’on peut dire. Certes, à première vue, on ne peut les classer parmi les invisibles puisqu’ils sont souvent physiquement et visuellement très présents dans les espaces publics centraux au point d’y être considérés comme indésirables. De provenance et pour des motifs divers, ils occupent des places, des parcs, des rues commerçantes, créant leurs propres lieux de séjour, de recontre et de convivialité. Comme on le sait, ils sont l’objet de mesures fréquentes de « nettoyage » visant à erradiquer leur présence dans les espaces publics les plus fréquentés ou les plus prestigieux où ils peuvent créer des problèmes d’« ordre public » ou dépareiller le maquillage urbain de quelques villes à vocation touristique supposées ordonnées et pacifiques.

Aux individus sans logis s’ajoutent les 45.000 personnes qui vivent dans des habitats de fortune (boxs de garages, caves, abris de jardins, voitures abandonnées) et 110.000 de plus qui habitent en campings, caravanes ou mobile homes. D’autres, environ 700.000, se procurent un toit en louant une chambre dans un hôtel miteux ou un meublé dans un immeuble dégradé. D’autres encore sont hébergés chez des parents ou des amis (plus d’un million, dont 200.000 dans des conditions très difficiles). La situation professionnelle de tous ces gens pourvus d’un toit mais sans résidence digne de ce nom varie : les uns sont sans travail, et d’autres travaillent plus ou moins normalement et légalement. En fait, près de 30 % ont un emploi, et 90 % sont ouvriers ou employés. Pour autant, l’absence de logement propre les prive tous d’un élément essentiel pour la constitution de leur identité personnelle et sociale, et donc citadine.

D’innombrables études urbaines ont traité de la dépossession des classes populaires de leur droit à la ville et, plus concrètement, de leur droit à la centralité urbaine [11]. Pour cette raison, il ne semble pas que cela vaille la peine de s’étendre longuement sur les politiques d’urbanisme ou du logement dites de « requalification », de « rénovation », de « réhabilitation », de « revitalisation », de « redynamisation », de « renaissance urbaine »… auquelles on pourrait ajouter celles de « régénération » pour user d’un terme aux connations biologiques et naturalistes, en usage dans d’autres pays. Tout le monde devine — bien que beaucoup feignent de l’ignorer par prudence opportuniste — la logique de classe que recouvrent ces dénominations consensuelles et euphorisantes en usage chez les urbanistes, les architectes et les « comunicants » des municipalités. Cette logique est très bien résumée par une expression utilisée parfois mais toujours avec prudence car elle pourrait révéler ce qu’il importe de cacher : « reconquête urbaine ».

Sur le front urbain, en effet, une guerre de basse intensité et de longue durée est menée dans les grandes villes, aussi bien en France que dans les autres pays. Qui est l’ennemi ? En principe, la pauvreté, l’insalubrité et l’insécurité ; en réalité, les classes populaires aux revenus limités et aux habitudes contre-productives d’un point de vue capitaliste qui occupent une place indue dans des lieux qui doivent être « revalorisés », c’est-à-dire dans ceux à qui il faut redonner de la valeur au sens symbolique et, surtout, financier du terme. Et cela d’autant plus si l’on prend en compte le rôle majeur de la spéculation immobilière dans ce processus qui est à la fois spontané — loi du marché appliquée au logement — et programmé — politique urbanistique. Dans ce dernier cas, la « problématique du projet », comme on dit dans les écoles d’architecture, à propos de la « mutation » nécessaire des quartiers populaires bien situés, consiste à les rendre lisses et aseptisés, à élever leur standing, améliorer leur image. Évidemment, cette amélioration physique implique une amélioration « sociale ».

Les vieux immeubles dégradés que l’on louait à des populations peu solvables laissent la place à de nouvelles résidences ou à des maisons rénovées où celles ci n’auront plus leur place. Les bars et petits commerces traditionnels disparaissent au profit de cafés « branchés », de « boutiques » à la mode et de galeries d’art. Il s’agit d’attirer une clientèle de classe moyenne aisée et cultivée en quête de proximité avec la centralité et les aménités urbaines, mais non de « mixité sociale » avec les classes inférieures. La « diversité sociale » du quartier où elle s’établit est en effet plutôt un décor exotique que ces néo-petits bourgeois valorisent a posteriori pour faire montre de progressisme et d’anticonformisme. En réalité, ils ne s’installent pas dans les quartiers populaires pour faire œuvre militante ou humanitaire, mais par nécessité économique. Peu leur importe que leur présence contribue à la hausse des prix de vente et des loyers dans le voisinage, et à accélérer ainsi le départ des gens du peuple à qui, en outre, ils font sentir leur infériorité par l’exhibition de pratiques culturelles « décalées » et d’un style de vie élitiste. Le concept de « gentrification » définit cete colonisation des quartiers populaires par certaines fractions la petite bougeoisie intellectuelle, mais on pourrait reprendre, en prenant le mot au sens figuré, le terme de « dépeuplement » pour désigner ce processus qui a pour effet, sinon pour finalité, d’évincer le peuple hors des quartiers où il résidait.

Où vivent dès lors la plupart des habitants des classes populaires françaises, d’origine immigrée ou non, pour lesquelles il sera dorénavant impossible de résider dans les quarties centraux ? Durant les années prospères de l’après-guerre, les fameuses « Trente glorieuses », débuta la séparation entre lieux d’emploi et lieux de résidence, avec la construction, d’abord, de grands ensembles de logements sociaux, et ensuite, avec le développement de lotissements de maisons individuelles en accession à la propriété. Dans les deux cas, cela ne favorisait pas la visibilité urbaine des occupants. Ces politiques urbanistiques contribuèrent à la désagrégation de la classe ouvière dont les membres tendirent à se replier dans des foyers plus confortables que les logements d’antan, où ils allaient désormais passer un bonne partie de leur temps libre aux dépens de la sociabilité de quartier pour ne rien dire de l’engagement militant. Par la suite, la désindustrialisation et la transformation du marché du travail achevèrent de rompre le lien entre travail et logement dans un contexte où celui-ci devint l’ultime refuge face aux chômage et à la précarité.

Dans les ensembles, grands ou petits, de logement sociaux se trouvent aujourd’hui relégués les travailleurs les moins qualifiés et les plus précaires, avec une forte proportions de familles d’origine étrangère (Maghreb, Afrique subsaharienne…). Environ 4,2 millons d’habitants y résident soit 7 % de la population française. À première vue, toutefois, il serait inexact voire paradoxal de parler à leur propos d’« invisibilisation urbaine des classes populaires ». En effet, cela fait presque 40 ans que ces ensembles de logements sociaux — les « cités » en langage journalistique — attirent l’attention pour être la scène de soi-disant « violences urbaines » qui constituent l’une des préocupations majeures des gouvernants français et l’un des thèmes de prédilection des médias. Une jeunesse masculine peu scolarisée et sans avenir, plus ou moins rebelle et parfois délinquante a donné mauvaise réputation à ces zones résidentielles. Elles ne sont pas considérée comme des quartiers populaires au sens traditionnel et plutôt positif du terme par les autorités et les journalistres ni par ceux qui y vivent.

Elles passent pour être des « quartiers difficiles », non en raison des difficultés de toutes sortes qui sont le lot de leurs habitants, confrontés à la précarisation, la pauvreté, la marginalisation et, pour la population arabe ou noire, au racisme et à la discrimination, mais parce qu’il s’avère difficile d’y maintenir l’ordre. En raison du recours à la violence et à des formes d’action illicites, telles les émeutes consécutives au meurtre d’un jeune homme par la police, les mobilisations les plus médiatisées sont aussi les plus disqualifiées. Une disqualification qui fait oublier que ces mobilisations ancrées dans un espace urbain local sont souvent liées à un sentiment d’appartenance à un territoire propre et à un refus des inégalités et des injustices. Comme ont dû l’admettre par la suite des dirigeants politiques qui avaient donné l’ordre d’instaurer l’instauration de l’état d’urgence en novembre 2005 pour réprimer une révolte juvénile qui avait touché des dizaines de « cités », s’affronter aux « forces de l’ordre » et brûler des édifices publics ou des voitures était une forme de protestation sociale contre l’impunité dont jouissent les policiers coupables de crimes sécuritaires — plus de 400 morts depuis les années 1970 [12] — et, d’une manière générale, contre les conditions d’existence iniques imposées à une partie de la jeunesse populaire et aux parents.

Les quartiers bureaucratiquement classés comme « zones urbaines sensibles » — plus de 700 — récemment rebaptisés « quartiers prioritaires », et inclus pour la plupart dans des « zones de sécurité prioritaires » sont la cible d’une politique dite « de la ville » qui s’avère en réalité être une police de la ville mêlant prévention et répression, c’est-à-dire des mesures tantôt douces tantôt dures qui, combinées, aboutissent à ce qu’un sociologue critique a dénommé et dénoncé comme un « socio-apartheid » [13]. Un Premier ministre « socialiste », Manuel Valls, essayant d’expliquer les raisons des assasinats commis par des djihadistes issus des « cités » à Paris en janvier 2015, a publiquement reconnu lui-même l’effet mortifère de la « relégation urbaine » et de la discrimination, dans des « ghettos » jusqu’à déclarer qu’il existait en France « un apartheid territorial, social, ethnique ». Cela, après près de quatre décennies de « politique de la ville » sous cette appellation ou une autre !

Quand ils traitent de ces quartiers, les discours autorisés (c’est-à-dire politiques ou policiers — qui sont en général très voisins —, médiatiques ou, souvent, académiques) ne se réfèrent pas au peuple pour désigner leurs habitants, bien qu’il leur arrive parfois de faire usage de l’expression « quartiers populaires ». En général, on parle plutôt de « pauvres », de « catégories défavorisées », de « couches modetses », de « populations fragiles », « vulnérables » ou encore d’« exclus ». Pourtant, la tradition populaire d’aide mutuelle et d’auto-organisation de la vie collective reste vivace entre les familles, comme le prouve l’existence de nombreues associations d’habitants, encore que le rôle de celles-ci puisse paraître quelque peu ambigu.

D’une part, c’est à l’initiative de collectifs issus de leur sein que les classes populaires peuvent manifester leur présence dans l’espace public lors de rassemblements ou de défilés pour revendiquer de nouveaux droits ou protester contre des politiques qui accentuent leur marginalisation (en particulier, la « rénovation urbaine » synonyme d’expulsion). D’un autre côté, on trouve des associations, la majorité, ayant pour vocation la gestion locale des politiques sociales. Elles sont chargées de la distribution des ressources publiques entre les bénéficiaires des aides de l’État, ce qui les place dans une situation de dépendance vis-à-vis des autorités. Ainsi, soutenues et financées par celles-ci, elles suppléent aux carences de l’« État-providence » par le biais de la soi-disant « démocratie participtive » et cherchent à résoudre certains problèmes des habitants sans jamais remonter aux causes structuelles de leur apparition, ce qui leur ferait encourir le risque d’être accusées de « politisation » alors que leurs militants sont sommés d’être des « citoyens » disciplinés et responsables. Ainsi en va t-il par exemple, de ce qui relève de l’éducation — on pourrait dire en l’occurrence de la « rééducation » — ou des loisirs des jeunes où la finalité est avant tout de « les occuper ».

Cette ambiguité de la position des associations et donc des pouvoirs publics qui les subventionnent à l’égard des pratiques populaires apparaît évidente en ce ce qui concerne la culture juvénile, notamment musicale, qui s’est développée dans ces quartiers stigmatisés, métissée par les apports venus de l’autre côté de la Méditerrannée (raï), ou les importations en provenance des ghettos étasuniens (rap, hip-hop…). Étant donné que ses créateurs et leur public font partie d’une jeunesse qui passe pour être une « racaille » fauteuse de troubles, cette culture, appelée péjorativement « culture de rue » est assimilée à des pratiques hors normes et même délictueuses, et suspectée d’inciter à la rébellion. Cependant, elle peut être aussi récupérée, instrumentalisée et finalement neutralisée avant d’être commercialisée et intégrée à la culture de masse, car les pouvoirs publics y ont découvert un moyen de satisfaire pacifiquement le désir de reconnaissance des jeunes rebelles, espérant que, par cette voie, ils cesseront de manifester ce désir par des actes violents dans l’espace public.

Fuyant ou évitant ces quartiers considérés comme des lieux de désordre, de promiscuité et de violence, les classes populaires pourvues d’emplois stables et de revenus suffisants, qui se vivent souvent dans une trajectoire de relative ascension sociale, préfèrent se loger dans des lotissements de maisons individuelles situés à la périphérie des agglomérations ou même dans les espaces semi-ruraux. Faisant découvrir à ses bénéficiaires les plaisirs de l’intimité dans la vie privée, l’accès à la propriété accélère la désagrégation des solidarités de classe. Ces zones résidentielles « loin de tout », comme on dit, marginalisent les familles populaires et les soumettent à la domination culturelle des membres de la petite bourgeoisie intellectuelle salariée (cadres, ingénieurs, techniciens, enseignants…). Très présente également dans le périurbain, en effet, celle-ci prend l’inititiative, par le biais de ses militants associatifs et de ses élus, dans l’animation de la vie locale à laquelle les ouvriers et les employés, convertís en propriétaires, sont d’autant plus enclins à s’identifier que cela leur permet de se différencier davantage des habitants socialement moins dotés contraints de végéter dans les ensembles de logements sociaux.

Il arrive, néanmoins, que le pourcentage de classes populaires dans les zones pavillonnaires soit si élevé qu’il permet à leurs représentants de dominer le réseau associatif et d’accéder au pouvoir municipal. En ce cas, ils peuvent organiser le temps libre des habitants au travers d’activités sportives, de jeux pour enfants, de réunions récréatives pour les anciens, de kermesses, de bals et autres fêtes collectives. Mais, bien que cette supématie numérique puisse consacrer l’hégémonie d’une élite locale issue des fractions supérieures des classes populaires, elle contribue aussi à mettre à l’écart les franges les plus faibles qui ont réussi à se loger dans les zones pavillonnaires. De toute façon, au niveau de la ville dans son ensemble, la visibilité urbaine de ces classes populaires suburbaines éparpillées dans des lotissemnts séparés les uns des autres est des plus limitée et politiquement presque inexistente. Quand on parle de « banlieues résidentielles » en France, on se réfère encore presque exclusivement à celles où réside la bourgeoisie ou les franges supérieures de la petite bourgeoisie intellectuelle.

Enfin, subsistent dans les parties centrales des villes des quartiers populaires anciens encore épargnés par la rénovation ou la gentrification parce qu’ils ne sont pas — du moins, provisoirement — considérés comme « interessants » par les promoteurs et les autorités. Cependant, une grande partie des classes populaires françaises n’ont pas voulu continuer à vivre dans les immeubles dégradés et les appartements exigus et inconfortables de ces quartiers. Elles ont été peu à peu remplacées par une population majoritairement voire parfois exclusivement venue des anciennes colonies françaises ou, plus récemment, d’autres pays du Sud (Inde, Pakistan et, maintenant, des régions déshéritées de Chine). Dans ces quartiers, la visibilité des nouveaux habitants est forte. Mais, selon leur origine géographique et leur catégorie sociale, ces quartiers sont perçus par le reste des citadins comme exotiques ou « louches ». À Paris, par exemple, la partie « asiatique » du 13ème arrondissement, peuplée d’habitants dont les ascendants avaient émigré du Viet-Nam, du Laos et du Cambodge, et qui appartiennent à la classe moyenne, jouissent d’une réputation positive de la part des autres Parisiens et des autorités. En revanche, les quartiers du 18e et du 19e arrondissments peuplés d’émigrés venue d’Afrique subsaharienne, souvent sans qualification reconnue en Europe, parfois sans papiers et même clandestins, sont considérés comme problématiques. Les pratiques et les relations collectives de leurs habitants sont présentées et perçues comme des survivances d’un mode de vie inadapté, alors que, basées sur la solidarité de voisinage et fréquemment sur la « débrouille » plus ou moins illégale (travail au noir, traffic, prostitution…), elles sont totalement contemporaines d’un monde où la précarité et la pauvreté ne cessent de se développer dans les villes. En tout cas, ces deux types de quartiers ne sont pas vus comme populaires mais « ethniques ».

Pour conclure, on peut dire que la visibilité urbaine des classes populaires en tant qu’habitantes a fortement diminué en France, confirmant et accentuant en même temps leur invisibilisation en tant que classes laborieuses. Leur inscription dans l’espace social au travers de l’emploi et du salaire a été remplacée par une inscription à base territoriale, mais, contrairement à ce qu’avance la sociologie intégrationniste, on ne peut pas en déduire que cette substitution leur ait permis de réaffirmer leur visibilité urbaine. De fait, tandis que l’aristocratie ouvrière et les employés qualifiés tendent à calquer leur mode de vie sur celui de la petite bourgeoisie salariée, les travailleurs sans emploi ou avec des emplois intermittents, absents des centres de travail ou présents de manière épisodique, ont tendance à se replier dans leur appartement ou leur maison, réduits à ne garder le contact avec le monde extérieur que par procuration grâce à la télévision.

En résumé, les classes populaires dans leur ensemble tendent à s’effacer au point de devenir invisibles dans l’espace urbain et même, pour une minorité mais en nombre croissant, a disparaître complètement. En effet, selon une enquête de l’Institut National de la Santé et de la Recherche médicale sur la surmortalité des chômeurs (INSERM), environ 20 000 personnes meurent chaque année en France par suite des suicides et des maladies consécutives à la perte d’emploi. Une mortalité presque trois fois supérieure à celles des non-chômeurs) Et, pour la même raison, plusieurs centaines de milliers de personnes doivent chaque année effectuer des séjours plus ou moins longs à l’hôpital ou en clinique. Or, ouvriers et ouvrières, employés des deux sexes constituent la majorité de ces victimes du néolibéralisme.

En fin de compte, l’invisibilisation urbaine des classes populaires a beaucoup à voir avec l’emprise croissante de la classe dominante et ses servants sur la ville, un pouvoir qui, paradoxalement, est peu visible et souvent invisible dans les représentations communes, encore que le spectacle des sièges sociaux et des équipements culturels haut de gamme que l’on édifie à grands frais pour rehausser l’image de marque des capitales du capital ne devrait laisser aucun doute sur l’identité sociale de leurs destinataires. Il y a tout lieu de penser, à cet égard, que le « passage de la ville productive à la ville créative », pour reprendre l’une des thématique en vogue du marketing urbain, achèvera de mettre hors jeu sur la scène urbaine les classes sociales liées au stade précédent. C’est pourquoi le droit à la ville — c’est-à-dire l’appropriation collective de l’espace urbain par les classes populaires, que ce soit pour en user ou pour le reconfigurer selon leurs besoins ou leurs désirs — continue à demeurer une utopie. Pour que celle-ci puisse devenir réalité, il faudrait porter un coup d’arrêt à la reconquête bourgeoise et néo-petite bourgeoise de la ville, autrement dit une révolution qui ne soit seulement urbaine mais sociale — pour ne pas dire socialiste.

Ce qui impliquerait qu’une partie de la petite bourgeosie intellectuelle — en incluant, évidemment, des architectes et des urbanistes auxquels on pourrait associer des chercheurs en sciences sociales — rompe son alliance objective et souvent subjective avec la classe dirigeante, privée ou « publique », c’est-à-dire étatique, pour se solidariser avec les classes populaires, elles-mêmes à nouveau mobilisées, pour former un « peuple » ; en d’autres termes, pour passer d’un régime oligarchique à un régime véritablement démocratique au sens propre du mot, qui donnerait aux classes populaires une visibilité permanente dans l’espace urbain, et pas seulement quand elles « descendent dans la rue » pour résister, comme elles le font de temps à autre sans succès, à l’irrésistible.

Notes :

[1« Où est passé le peuple ? », in Espaces et Sociétés, n° 156-157, 2014/1.

[2Michel Kokoreff, Jacques Rodrigez, Une France en mutation Globalisation, État, Individus, Petite bibiothèque Payot, 2013.

[3Denis Merklen, Quartiers populaires, quartiers politiques, Ed. La Dispute, 2009, 305 p.

[4La sociologie intégrationniste est basée sur la négation des contradictions de classes. Selon l’approche intégrationniste, les problèmes des classes populaires proviennent d’un « manque d’intégration » à un modèle de société qu’on ne suaurait remettre en cause : la société capitaliste.

[5Ibid.

[6Sarah Abdelnour, Les Nouveaux Prolétaires, Paris, coll. « Petite encyclopédie critique », 2011.

[7Y. Siblot, M. Cartier, I. Couant, O. Masclet, N. Renahy, Sociologie des classes populaires contemporaines, Armand Colin, 2015. Cet ouvrage collectif propose une vision d’ensemble de l’évolution des milieux populaires en France, synthétisant les recherches menées sur ce thème et accompagnée d’une riche bibliographie.

[8Jean-Pierre Garnier, Louis Janover, La deuxième droite, Agone, 2013.

[9Néologisme créé pour désigner l’évolution des mœurs, sexuels en particulier, qui intéresse beaucoup les néo-petits bourgeois, à la différence des questions sociales que se posent les classes populaires : instabilité de l’emploi, baisse du niveau de vie, démantèlement de l’« État-providence »…

[10Julian Mischi, Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 70, Agone, 2014.

[11Cette définition du droit à la ville est restrictive. Pour le sociologue Henri Lefebvre comme pour le géographe David Harvey, théoriciens les plus en vue de ce droit, il ne s’agit pas seulement d’un droit accès et d’usage, mais du droit pour le peuple d’intervenir directement et activement dans la conception et la configuration mêmes de l’espace urbain.

[12Mogniss H. Abdallah, Rengainez, on arrive, éditions Libertalia, 2013.

[13Mathieu Rigouste, La domination policière Une violence indusrielle, La Fabrique, 2012.



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