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Jean-Pierre Garnier
Barcelone contre ses habitants. 1835-1937, quartiers ouvriers de la révolution
Chris Ealham (traduction de l’anglais par Elsa Quéré), Collectif des métiers de l’édition, collection Les Réveilleurs de la nuit
Article mis en ligne le 12 juillet 2015
dernière modification le 11 mai 2015

par C.P.
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Barcelone contre ses habitants

1835-1937, quartiers ouvriers de la révolution

Chris Ealham

(Collectif des métiers de l’édition, collection « Les réveilleurs de la nuit »)

Composé de deux longs articles synthétisant l’essentiel d’un ouvrage remarqué hors de nos frontières, dont on peut espérer qu’il soit un jour traduit en français [1], ce petit livre prend place à la croisée de deux ordres de préoccupations, à la fois scientifiques et politiques. D’une part, inciter à s’extraire de l’abstraction et des généralités d’un « radicalisme » académique qui fait florès depuis le début de ce siècle contre l’« urbanisation du capital » et en faveur du « droit à la ville ». D’autre part, donner corps, à partir de la seule tentative de révolution véritablement prolétarienne du XXème siècle, à ce qu’a pu être l’idéal anarchiste, en termes d’organisation ou, plus exactement, d’auto-organisation de la vie urbaine.

Il faut savoir gré à la modeste maison d’édition toulousaine éditrice de ce livre de faire connaître un historien britannique, Chris Ealham, qui, à l’instar de son confrère étasunien Howard Zinn [2], mêle avec talent connaissance du monde social et engagement politique. Cet historien anglais qui a décidé de s’établir à Madrid ne dissimule pas son parti pris. Loin de se réfugier, comme c’est la règle dans la corporation des chercheurs en sciences sociales, derrière le rideau de fumée scientiste de la neutralité axiologique, il précise dès l’introduction de l’ouvrage la position politique très « orientée » qui l’a conduit à s’intéresser à cette séquence de l’histoire espagnole et à adopter pour en traiter un point de vue qui ne l’est pas moins. Marqué dans sa jeunesse par la régression sociale et la répression qui l’accompagnait au cours l’ère thatcherienne, il en est venu à se radicaliser au point d’embrasser la cause anarchiste. Et à choisir pour objet d’étude la « révolution urbaine » menée par le peuple de Barcelone tout au long du siècle qui précéda l’avènement de la dictature qui devait y mettre fin.

Ce professeur d’université qui, après la défaite du mouvement ouvrier en Angleterre, en était « venu à croire que les formes institutionnalisées de contestation n’étaient pas appropriées », et qui qualifiait de « lutte d’arrière garde » la riposte des syndicats britanniques à l’offensive néolibérale, ne pouvait qu’être séduit par les méthodes « musclées » utilisées jadis dans la capitale catalane par les travailleurs, mais aussi les chômeurs et les vendeurs à la sauvette pour marquer leur territoire et le défendre au besoin. Il faut dire que les « luttes urbaines » dans cette ville empruntaient, du côté des prolétaires, des voies beaucoup plus âpres que celles qui se dérouleront dans la seconde partie du XXe siècle en Europe avec pour seul horizon la « démocratie locale » et la « participation citoyenne ». Ni légales ni pacifiques, elles prenaient des formes multiples et combinées que l’historien énumère avec une certaine délectation : outre les grèves « sauvages » et les manifestations non autorisée à répétition, la protestation s’exprimait par le refus de payer les loyers, l’occupation des édifices publics ou privés, le vandalisme contre les symboles urbains de l’autorité, les vols collectif à l’étalage ou à main armée, les agressions contre les policiers. Tout cela dans une perspective qui va se dessiner de plus en plus nettement au fil des années : l’auto-organisation ouvrière de l’existence citadine. Il est bien évident qu’aux yeux des pouvoirs en place une telle situation ne pouvait durer. Ce qui les amènera à avoir recours, avant de faire appel au fascisme franquiste, à l’une des armes de destruction massive les plus efficaces de l’autonomie populaire, l’urbanisme.

Le terrain où va se déclencher la lutte à partir du début du second tiers du XIXe siècle est l’un des plus vieux quartiers populaires de Barcelone, dont la réputation sulfureuse tenait moins à l’immoralité censée y régner qu’au fait qu’il constituait le bastion emblématique de la résistance prolétarienne : le Raval. Alors que la ville portuaire s’industrialisait, les travailleurs des docks, des ateliers et des entrepôts n’avaient eu d’autre choix pour se loger que de s’entasser dans les immeubles inconfortables, vite délabrés et surpeuplés construits à la hâte aux alentours à l’initiative de propriétaires qui profitaient de cet afflux pour imposer leur volonté à leurs locataires à des fins de spéculation immobilière.

Cependant, si les conditions d’habitation étaient déplorables pour les familles ouvrières, elles avaient pour effet de renforcer les liens de solidarité et d’entraide forgés sur les lieux de travail. « En réponse aux problèmes matériels du quotidien, les ouvriers développèrent des pratiques de partage et de réciprocité. » La surpopulation des logements avait, en effet, fait des rues, des bars et des tavernes « comme une extension du foyer », des lieux caractérisés par un haut degré de sociabilité. « D’où des interactions humaines, directes, intenses et fréquentes » propices à l’élaboration d’une culture commune de résistance qui trouvait aussi des points d’appui dans des dizaines de coopératives, de mutuelles et de centres d’éducation populaire mis sur pied par les militants anarchistes. Dès les années 1830, cette culture s’exprima avec éclat sous forme de barricades et d’affrontements avec la police, voire l’armée lors des conflits violents entre travailleurs et capital qui jalonnèrent l’histoire du Raval. « À plusieurs reprises, note Chris Ealham, « des foules d’hommes, de femmes et d’enfants descendirent dans les rues pour défendre leur quartiers contre des entités extérieures ». De fait, sous le désordre apparent du Raval que fustigeaient les bourgeois, grands ou petits, un ordre social et culturel y régnait également : c’était l’ordre direct, combatif et résolu de la classe ouvrière ». Et c’est « cet ordre rival qui faisait naître la terreur dans le cœur des élites de la ville », que celles-ci vont s’employer à annihiler par tous les moyens : idéologiques, institutionnels, urbanistiques et enfin militaires.

Sur le plan idéologique, une appellation va, pendant quelques décennies, être accolée voire substituée dans les esprits au nom originel du quartier : Barrio Chino. Cela afin de discréditer la population qui y résidait. En puisant dans les écrits de l’époque, Chris Elham explique de manière précise et imagée les raisons de ce changement de dénomination. Bien qu’aucun immigré chinois ne s’y soit jamais établi, la dénomination « Barrio Chino » renvoyait à la vision que l’élite barcelonaise, en phase avec ses homologues des autres pays, avait de l’habitat ouvrier : un amas chaotique et insalubre de « bas-fonds » peuplés de « sauvages ». Perçu comme un lieu de perdition et surtout de sédition d’autant plus menaçant qu’il était situé en plein centre-ville, ce secteur fera ainsi l’objet, de la part de la bourgeoisie locale secondée par les experts et les journalistes qui lui étaient inféodés, d’une « géographie imaginaire », pour reprendre le titre de la première partie du livre, justifiant qu’il soit peu à peu rayé de la carte sous couvert d’« assainissement » urbain.

Cette falsification linguistique et sémantique fut facilitée par la mutation du quartier consécutive à la « deuxième révolution industrielle » et urbaine qui démarra lors de la première guerre mondiale, du boom économique provoqué par la neutralité du pays et de la « corruption institutionnalisée de la monarchie espagnole de la restauration (1875-1923) ». Tandis que usines et ouvriers commençaient à être délocalisées en périphérie, la zone du Raval acquérait sa réputation de lieu par excellence du crime et des plaisirs défendus. Certes, en raison de la misère de la condition ouvrière, les loisirs populaires dans ce secteur urbain contrevenaient déjà souvent aux normes bourgeoises. Toutes sortes de tractations plus ou moins illégales liées à la précarité et à la survie contribuaient à son animation. Les nombreux cafés, tavernes et cabarets ouverts dans le Raval n’accueillaient pas seulement des militants complotant contre l’ordre établi. Aux insoumis et aux révolutionnaires professionnels qui y avaient trouvé refuge, se mêlaient des trafiquants, des passeurs de drogues et autres « bandits », dont un fort contingent de proxénètes vivant de la prostitution « favorisée par la proximité d’un port animé et l’absence d’emplois stables pour les femmes ». Mais comme le note Chris Elham, à cette dynamique sociale endogène va s’ajouter ensuite la venue de fêtards aisés désireux de s’encanailler sans risques dans une ville épargnée par la guerre, non seulement espagnols » mais aussi étrangers, « oisifs, playboys et aventuriers » qui considéraient ce « quartier chaud » comme une « nouvelle cour de jeux ».

L’occasion était trop belle pour « l’élite du monde d’en haut », qui par ailleurs ne craignait pas de frayer avec celle, délinquante, d’en bas, pour ne pas se livrer avec l’aide des journalistes et des moralistes de tout poil à une campagne systématique de stigmatisation et de criminalisation pour légitimer une politique de nettoyage social où la restructuration urbanistique devait aller de pair avec une répression policière accrue. Chris Ealham livre à ce propos de savoureux commentaires des représentants de la « bonne société » ou des « experts » des classes moyennes à leur solde, puisés dans les archives qu’il a consultées. Cependant, le ton et style cocasse voire grotesque de ces appréciations officielles, où le Barrio Chino était présenté comme un « foyer d’infection » et un « cas clinique », ne doit pas faire oublier la logique sociale impitoyable du projet que ce discours recouvrait, et que l’historien anglais met parfaitement en lumière en guise de conclusion à la première partie de l’ouvrage : « la démolition planifiée du lieu de naissance de la classe ouvrière était un acte d’agression contre une histoire locale de résistance prolétarienne ». Conformément aux préceptes technocratiques et hygiénistes de l’architecture moderne édictés par Le Corbusier, qui avait fait des émules à Barcelone, il fallait raser les vieux immeubles au profit de « buildings » modernes, et remplacer le labyrinthe des rues étroites et tortueuses de la ville historique par une série d’avenues droites, et en même temps expulser les anciens habitants aux confins de l’agglomération au profit des personnes apportant le « progrès ». Ainsi des espaces de luttes feraient-ils place à des « lieux sans histoire », au deux sens du terme, visée stratégique dont l’auteur résume l’idéologie sous-jacente : « En anéantissant ces espaces de mémoire de la classe ouvrière, la mémoire collective de la lutte et les identités contenues au sein de ces espaces seraient amenées à disparaître et ne serviraient plus d’inspiration pour les futures générations d’ouvriers ».

Les circonstances ont néanmoins empêché la réalisation immédiate de cette visée. Le début de la guerre civile, en effet, donna lieu à Barcelone à un sursaut de la classe ouvrière qui, malgré les mesures prises au cours des décennies précédentes pour l’éloigner du centre-ville, y était encore fortement présente. Et l’« ordre rival » anarcho-syndicaliste qui faisait depuis des lustres frémir d’angoisse les possédants et les détenteurs du pouvoir put durant quelques mois — de juillet 1936 à mai 1937 — s’exprimer pleinement au grand jour au travers d’innovations collectives, tant pratiques que symboliques, dont Chris Elsham dresse un tableau haut en couleurs sous le nom d’« urbanisme révolutionnaire », qui complétaient la prise de contrôle par les travailleurs à l’initiative de la base des moyens de production dans les usines occupées. Car il s’agissait ni plus ni moins que de « transformer le sens et la fonction de la ville d’une façon anticapitaliste ».

Alors qu’aujourd’hui, les chargés de « com » des élus locaux invitent les citadins à « s’approprier », à coups d’expositions et de « réunions de concertation », des projets urbanistiques élaborés par d’autres et pour d’autres — à commencer, pour n’en citer qu’un, par le « Grand Paris » —, l’appropriation de certaines parties de la ville de Barcelone par les classe populaires au cours cette période tumultueuse impliqua l’expropriation sans autre forme procès des possédants. Autrement dit, à l’inverse ce qui se déroule d’ordinaire de nos jours, c’est bel et bien la classe dirigeante qui se voyait dépossédée de la ville.

Ce « changement de propriétaires » se manifesta de diverses manières que Chris Elham passe en revue avec enthousiasme, dont un simple compte-rendu ne pourrait suffire à rendre compte de manière exhaustive. Outil traditionnel des insurrections populaires, les barricades, en premier lieu, n’avaient pas qu’une fonction défensive. Si elles avaient permis de vaincre le mouvement des officiers rebelles et de leurs partisans lors du coup d’État de juillet 1936, leur rôle de se limitait pas à protéger les barrios [quartiers] contre de nouvelles attaques. Il était aussi politiquement symbolique : en les édifiant et en les faisant garder par des militants en armes, les comités de quartier affirmaient spatialement leur ancrage local et l’autonomie de la communauté des habitants, y compris par rapport aux instances centrales anarchistes (CNT-FAI) ou trotskistes (POUM). Bien plus, ce sont ces comités structurés à partir des barricades qui procédèrent aux réquisitions et aux expropriations dans les beaux quartiers, et « permirent aux communautés ouvrières de prendre en charge l’environnement bâti et d’exercer un nouveau pouvoir sur leur quotidien ».

L’« expansion des services publics », ensuite, telle que la mettaient en pratique les militants anarchistes, « un des objectifs centraux du projet urbanistique révolutionnaire », différait notablement, dans sa finalité comme dans ses modalités, du développement des équipements collectifs mis en avant, quelques décennies plus tard, par les adeptes du « socialisme — voire du communisme — municipal » ou, plus tard encore, par les nostalgiques de l’« État social ». « Des espaces qui avaient été conçus pour l’usage exclusif des bourgeoisie furent collectivisés et placés sous le contrôle des comités révolutionnaires armés locaux et des syndicats » pour être « utilisés à des fins solidaires et non hiérarchiques ». Ainsi des « espaces bourgeois “oisifs” » furent-ils convertis en espaces utiles socialement. Ce fut de cas de maisons de riches abritant des crèches permettant aux femmes de se libérer des tâches domestiques pour contribuer à la production dans les ateliers, se former dans les centres éducatifs créés à cet effet et militer sur divers terrains.

Dans d’autres demeures confisquées, on installa des cantines pour subvenir aux besoins alimentaires auxquels nombre de foyers ouvriers ne pouvaient répondre. D’autres encore devinrent des bibliothèques publiques ou scolaires ouvrant l’accès du plus grand nombre aux collections de livres privés, préalablement socialisées et regroupées. Un ancien dancing fut même transformé en école. Les propriétés de l’Église, particulièrement visée pour sa complicité structurelle avec l’État capitaliste, n’échappèrent pas à cette reconversion populaire. Considérés par les militants libertaires anticléricaux comme des « espaces de ténèbres et d’obscurantisme » qu’il fallait reconvertir en « lieux de lumière et de raison », des écoles religieuses et des couvents furent réquisitionnés pour en faire des lieux d’apprentissage laïc. Des églises furent transformées en écoles par le syndicat du bâtiment de la CNT et un séminaire devient l’Université des Ouvriers. Pour les militants anarchistes, en effet, l’éducation pour adultes, synonyme de politisation et de mobilisation, figurait parmi les priorités. D’où également la multiplication dans les quartiers des « athénées libertaires », une création spécifiquement espagnole liée à l’essor du mouvement ouvrier au XIXe siècle. Centres culturels et de formation politique associatifs, autofinancés par les usagers ou subventionnés par les syndicats, ils accueillaient des activités variées accessibles à tous : cours, conférences, débats, fabrications de tracts et de bulletins d’information, éditions de livre, représentations théâtrales et concerts, récitals poétiques, excursions à la campagne dans les coopératives paysannes…

Sur le plan symbolique, les révolutionnaires catalans firent aussi assaut d’imagination pour « changer la ville ». Ses murs furent « tapissés d’affiches de propagande, de graffitis, de tracts et de manifestes ». Nombre d’entre elles furent débaptisées pour rendre hommage, non plus aux oppresseurs les plus célèbres ou à leurs suppôts politiques, militaires ou religieux, dont les statues furent en même temps abattue ou décapitées, mais aux héros, anciens ou récents, de la révolution. Les portraits géants de leaders révolutionnaires ou les banderoles exhibant des slogans ornaient les palais et les palaces. Déployés sur les façades des bâtiments occupés, accrochés aux balcons, des drapeaux et des bannières aux couleurs de l’anarchie rappelaient que le pouvoir avait changé de mains. On retrouvait également ces couleurs peintes sur les tramways collectivisés, sur les calicots flottant à l’arrière des camions ou aux fenêtres des voitures réquisitionnées, sur les écharpes et les badges vendus sur les trottoirs. Il n’est pas jusqu’aux codes vestimentaires, en effet, qui n’aient été eux-mêmes bouleversés : portée également par les femmes, « la salopette bleue était la métaphore révolutionnaire de l’abolition des divisions sociales et devint brièvement l’uniforme officieux des milices ouvrières », auquel s’ajoutait, pour ces dernières, « les armes portées fièrement au grand jour » symbolisant on ne peut mieux l’avènement du pouvoir ouvrier.

À l’encontre du « mythe de la foule enragée », pour reprendre le titre ironique de la seconde partie du livre, diffusé par les commentateurs de l’époque relayés par la suite par des historiens adeptes d’une « géographie urbaine morale insistant sur la violence irrationnelle de la populace pendant la guerre civile », ce soulèvement populaire s’opéra sans violence excessive. Certes le traitement brutal et sacrilège infligé aux biens et aux membres du clergé a pu choquer des gens qui, en Espagne ou ailleurs, n’avaient jamais eu à subir la chape de plomb de la tyrannie à laquelle il avait été étroitement associé depuis des siècles. Le peuple catalan avait effectivement des comptes à régler avec cette institution unanimement détestée à juste raison, comme Chris Ealham s’emploie à le démontrer dans quelques pages qui n’offusqueront que les lecteurs bien-pensants. Au-delà ou en-deçà de ses aspect désordonnés et chaotiques, inévitables comme le prouvent toutes les expériences historiques de changement social radical, la mobilisation collective et l’irruption du prolétariat sur la scène urbaine obéissaient à une logique qui n’avait rien d’erratique. À cet égard, l’auteur est fondé à affirmer que « les transformations urbaines et la destruction créatrice de la Barcelone révolutionnaire s’inscrivaient dans la continuité d’une lutte anticapitaliste bien plus ancienne menée par les travailleurs pour leur “droit à la ville” ». En outre, et ce point est sans doute le plus important à relever dans la période morose voire dépressive qui est la nôtre, on ne saurait oublier dans le récit et l’analyse des évènements l’« atmosphère de carnaval électrisée par le sentiment populaire de libération » qui a fait, qu’on le veuille ou non, de ces évènements « la plus grande fête révolutionnaire du XXe siècle ».

On pourrait croire, au vu de ce qui précède que, en dépit de la brièveté de l’expérience, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes urbains anarchistes. Mais tout n’était pas rose dans la capitale catalane devenue momentanément rouge et noir. Et pas seulement à cause de la pénurie, de l’évolution défavorable des rapports de forces sur le théâtre des opérations militaires menées au dehors ou des conflits au sein du gouvernement républicain entre anarchistes, trotskistes, staliniens et démocrates. Soucieux, en tant que chercheur, de restituer la réalité sans en gommer les aspects qui pourraient aller à l’encontre de ses convictions de militant, Chris Elham pointe quelques erreurs ou insuffisances qui ont empêché l’« urbanisme révolutionnaire » barcelonais non seulement de donner tous ses fruits, même même de perdurer.

Ainsi en va t-il la décision des dirigeants de la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique) et de la CNT d’appuyer la reconstruction de l’État central par les forces républicaines contre le pouvoir ouvrier décentralisé, aux dépens donc des expériences libertaires menées à la base dans les quartiers. Du fait des compromis passés avec le Front populaire pour faire face à l’offensive franquiste, les comités locaux armés des barrios dépérirent avant d’être interdits, laissant la voie libre à la réapparition progressive dans le paysage urbain des mœurs et des rythmes de la société traditionnelle. Autrement dit, l’effort de guerre prima rapidement sur le projet émancipateur. Ce qui conduit à Chris Ealham à conclure avec amertume : « Si l’on s’intéresse alors au débat classique “guerre ou révolution ”, il apparaît clairement que la révolution n’a jamais pesé beaucoup dans la balance ». Dans d’autres domaines de la vie quotidienne, Chris Esham relève des limitations entravant l’émancipation. « Loin de créer une nouvelle culture révolutionnaire, la tendance était à la démocratisation de la culture bourgeoise », comme en témoignaient les productions théâtrales et musicales, ainsi que les expositions : on se contentait de rendre accessible à tous des œuvres jusque là réservées à un public « choisi ». De même, la programmation des cinémas, passés pourtant sous le contrôle de la CNT, ne rompait-elle pas avec celle qui prévalait auparavant malgré un contingent de films « révolutionnaires » dont le succès était moindre que celui des films commerciaux. Chris Ealham mentionne aussi la survie de traditions locales archaïques pour ne pas dire réactionnaires telles l’« obsession pour la loterie » ou la corrida, même celle-ci étaient maintenue aussi pour récolter des fonds destinés aux milices antifascistes.

Il est enfin une question que l’auteur se garde d’éluder : la place des femmes dans le processus révolutionnaire. L’image célèbre de la jeune milicienne armée, reproduite en couverture d’un ouvrage majeur consacré à la guerre d’Espagne récemment traduit en français, ne doit pas tromper [3]. Certes, grâce la présence de la première femme ministre au gouvernement en Espagne, le « deuxième sexe » put obtenir l’égalité juridique, le droit au divorce et à l’avortement libre. Mais, les lieux de participation active à la vie politique et sociale qu’étaient les cafés et les bars restèrent des « espaces masculins », et, dans les rues et les transports publics, le harcèlement sexuel n’avait pas diminué. Pas plus que l’adhésion aux valeurs phallocratique dont il était l’un des produits, dont l’éradication ne préoccupait guère les démocrates du gouvernement de Front Populaire et de la Généralité. Mais ceux-ci n’étaient pas les seuls à « repousser les transformations sociales profondes » — « sociétales », dirait-on aujourd’hui —, comme le déplore Chris Ealham. Le machisme sévissait aussi dans les rangs anarchistes. Outre que les principaux groupes révolutionnaires étaient dirigés par des hommes, les femmes étaient souvent cantonnées dans des tâches subalternes telle la fabrication de vêtements pour les miliciens. Et il n’est guère étonnant que les anarchistes aient échoué à faire faire fermer les bordels, alors que nombre de militants de base étaient vus patientant dans les files d’attente devant ceux qui restaient ouverts tandis que « certains meneurs de la CNT-FAI étaient connus pour fréquenter des prostituées ».

Aux bons esprits d’aujourd’hui qui, pour se rassurer, seraient tentés de ramener ce qui est conté dans ce livre à une période révolue — et elle l’est assurément en tant que contexte socio-historique —, on pourra objecter que, par bien des aspects, la manière dont la bourgeoisie catalane et ses alliés envisageaient la présence des classes populaires dans l’espace urbain reste tout à fait d’actualité. Hier comme de nos jours, on redoute en haut lieu que le mécontentement d’une partie d’entre elles prenne un tour émeutier. De même, l’exotisme fantasmatique qui imprégnait le mythe du Barrio Chino n’est-il pas sans préfigurer la « racialisation » des nouvelles « classes dangereuses » auxquelles l’establishment politico-médiatique impute l’accroissement des « violences urbaines » depuis des décennies en France. Et que dire, d’une manière plus générale, de la « réduction des questions socio-économiques et politiques complexes à un problème d’ordre public » ? La « politique de la ville » dans les « cités » couplée récemment avec l’instauration de « zones de sécurité prioritaires » ne fait-elle pas écho de nos jours au réaménagement urbain conjugué au quadrillage policier grâce auxquels, naguère, les autorités espéraient « pacifier » le Barrio Chino ?

Au bout du compte, l’intitulé un peu énigmatique du livre reflète bien son propos : c’est bien de contre-révolution qu’il s’agit. La politique urbaine lancée à Barcelone dans les années 1830 et poursuivie depuis lors sous des formes diverses est largement parvenue à faire table rase du passé prolétarien des quartiers centraux, du Raval, en particulier. Les touristes qui parcourent aujourd’hui celui-ci pour visiter le Palais Guell dessiné par Gaudi et baguenauder au milieu des étales du Marché de la Boqueria, les visiteurs cultivés qui aiment se promener dans les jardins ombragés de l’ancien Hospital de la Santa Creu devenu bibliothèque et école d’art, poussant parfois une pointe jusqu’au cloître du monastère bénédiction Sant Pau del Camp, ou, attirés, s’ils sont « branchés », par le Musée d’Art Contemporain et le Centre culturel contemporain de Barcelone qui le jouxte, ou encore par le bunker flambant neuf de la Filmothèque, n’ont pour la plupart pas la moindre idée de ce qu’il fut jusqu’à la guerre civile : le haut lieu d’une réappropriation de la ville par la classe ouvrière, puis du combat menée par elle contre ceux qui voulaient l’en chasser.

Un objectif des classes dirigeantes catalanes qui sera poursuivi sans discontinuer et en partie atteint après la « transition démocratique » post-franquiste. Arguant de la tenue des Jeux olympiques d’été en 1992, à laquelle Chris Ealham fait allusion dans l’introduction, les autorités mirent tout en œuvre pour effacer les dernières traces de ce qui fut, comme il le souligne, un « centre de protestation sociale et de contestation » [4]. De fait, la partie nord du Raval a bel et bien été ravalée — si l’on permet ce jeu de mots intraduisible en castillan —, en attendant le tour de la parie sud encore surpeuplée d’immigrés latino-américains, pour être « gentrifiée » c’est-à-dire colonisée par la petite bourgeoisie intellectuelle qui en a fait l’un de ses lieux de sortie et de détente privilégiés, point d’aboutissement ultime d’une entreprise de longue haleine de « dépeuplement » — au sens où le peuple ne doit plus avoir droit de cité dans les hauts lieux de l’urbanité — semblables à celles en cours ou déjà achevées dans maintes « métropoles » européennes.

Notes :

[1Chris Ealham, Class, culture and conflict in Barcelona 1898-1937 (Routledge, 2005). Republié sous le titre Anarchism and the City : Révolution and Counter-Revolution in Barcelona, 1989-1937 (AK Press, 2010).

[2On ne peut, s’agissant de Howard Zinn, que recommander le remarquable documentaire, Du pain et des roses, premier volume d’une trilogie lui est consacrée, où « l’histoire populaire des États-Unis », titre de l’ouvrage qui l’a rendu célèbre, est pour la première fois mise en images du point de vue de « ceux d’en bas ».

[3Burnett Bolloten, La Guerre d’Espagne Révolution et contre-révolution (1934-1939), Agone, 2014.

[4Le « modèle barcelonais » continue d’inspirer en France nombre de « grands projets » urbanistiques visant à promouvoir des « métropoles attractives et compétitives » sur le marché des « villes globales ». Deux ouvrages, non traduits en France, en livrent une analyse critique : Barcelona, marca registrada / Un model per desarmar, ouvrage collectif anonyme de géographes anarchistes (Editorial : Pepitas de Calabaza, 2004), et La ciudad mentirosa, Fraude y miseria del "modelo Barcelona" de l’anthropologue communiste libertaire Manuel Delgado (Los libros de la Catarata, 2007).



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