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Christiane Passevant
Les Retombées
Jean-Pierre Andrevon (Passager clandestin / Dyschroniques)
Article mis en ligne le 12 juillet 2015
dernière modification le 7 juillet 2015

par C.P.
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Un dimanche comme les autres, un week-end ensoleillé de juin… Soudain, l’éclair, une fraction de seconde, une déflagration immense, inimaginable… L’éclair, le flamboiement — en fait était-ce bien un éclair, cette fulgurance qui avait balayé en un instant le paysage et la ville au loin ? —, c’était « plutôt une énorme flamme à la base renflée et au sommet pointu qui avait illuminé l’horizon, comme si un titan avait craqué une allumette au ras de la vallée. »

La collection Dyschroniques du passager clandestin exhume une fois de plus un texte, court — une centaine de pages —, qui résonne aujourd’hui comme une évidence et non plus comme de l’anticipation.

Dans ce texte, Jean-Pierre Andrevon imagine un coin de France le jour d’après une catastrophe nucléaire. Parue en 1979, l’année de l’accident de la centrale de Three Mile Island, la nouvelle d’anticipation « offre un scénario possible de la catastrophe nucléaire et de la gestion d’urgence mise en œuvre par les autorités. L’objectif : effacer toute trace de l’accident, faire comme si ce qui n’aurait jamais dû se produire n’avait jamais eu lieu. »

À la manière du film de Peter Watkins, la Bombe, l’auteur met en scène des personnes rassemblées par le hasard d’une promenade et plongées brutalement dans le cauchemar de la catastrophe dont ils et elles ignorent les circonstances. Les questions reviennent, récurrentes : que s’est-il passé ? Où sont les proches,
la famille ?

On se rassemble alors, on s’organise dans l’attente, on fait des hypothèses… Les secours surgissent finalement au petit matin, mais aucune réponse n’est apportée et, face au mutisme de l’autorité dont le seul souci est de contrôler la population, l’angoisse grandit…

« Je m’excuse, Monsieur. Je ne peux vraiment rien vous dire. C’est le secret militaire. Croyez bien que seules des raisons de sécurité sont en cause. Il ne faut en aucun cas vous affoler. Nous avons la situation bien en main. Tout danger est écarté dans l’immédiat. Maintenant je dois vous demander instamment de monter dans le camion. Nous ne pouvons pas perdre davantage de temps… »

Que s’est-il passé ? Les radiations sont-elles mortelles ? On se raccroche à ceux et celles qui paraissent mieux tenir le coup. « En cas de catastrophe grave [dira l’auteur en 1983], on ne sait jamais ce qui vous arrive, on est des jouets impuissants de forces qui restent invisibles ([il faut se souvenir] des juifs qui ne comprenaient toujours pas en entrant dans les chambres à gaz…) »

Le brouillard se densifie, au propre et au figuré… Une pluie de cendres gluantes couvre le sol. Pourquoi le camp de regroupement est-il entouré de ces miradors, de triste mémoire ? Dans une telle situation, chaque individu réagit à sa manière : l’anéantissement et l’hébétude, la soumission à l’autorité, la révolte.

Extrait des Retombées de Jean-Pierre Andrevon (Passager clandestin / Dyschroniques)

Par la suite, leur appréciation sur la force, la durée, la distance de l’éclair, varia considérablement : le souvenir qu’ils en gardaient, l’impression qui restait attachée à leur physique et à leur mental ne concordaient pas.

Pour François, l’éclair n’avait duré qu’une fraction de seconde ; mais il faut dire qu’il s’était immédiatement couvert les yeux de ses mains, puis jeté à plat ventre sur le sol après avoir tourné le dos à la direction de la déflagration, inspiré peut-être par la lecture de vieilles brochures de la Protection civile.

Le couple pensait que l’éclair avait au contraire flamboyé pas loin d’une minute ; trente secondes au moins, précisait la femme ; en fait, pour lui et pour elle, ce n’avait pas été véritablement un éclair, mais plutôt une énorme flamme à la base renflée et au sommet pointu qui avait illuminé l’horizon, comme si un titan avait craqué une allumette au ras de la vallée.

Le vieillard n’avait pas vu l’éclair lui-même, à qui il tournait le dos ; il parlait seulement de son ombre, étirée brusquement en avant de ses pieds, alors que le soleil avait disparu du ciel depuis le milieu de la matinée. Quant à la jeune fille, il était difficile de se faire une opinion sur ce qu’elle avait vu, car elle ne pouvait clairement l’exprimer elle-même ; dès qu’elle essayait d’en parler sa voix se mouillait, et elle ne pouvait manifestement plus assembler ses idées ; puis elle se mettait à sangloter nerveusement. La femme tentait alors de la consoler, appuyant une main compatissante sur son épaule. François aurait bien fait de même, mais il n’osa la toucher. Il avait peur que la vue de la jeune fille n’ait été lésée définitivement, car elle avait semble-t-il fixé l’éclair trop longtemps ; elle se plaignait de maux de tête, et aussi que son champ de vision était envahi par des ombres et des flous.

La distance de l’explosion par rapport aux témoins n’était guère mieux mesurable. François estimait que l’éclair avait jailli droit au-dessus de la ville (en partie cachée par l’arceau des collines proches), ou alors juste derrière, du côté nord - et il pensait à un endroit bien précis en disant cela. Le couple préférait croire que l’éclair était tombé bien plus loin que la ville, à l’extrémité de la vallée, entre les deux bords du bec que forment le mont Vachais et l’aplomb des Grandes-Rasses ; mais François se disait que cette affirmation fonctionnait pour eux à la manière d’un exorcisme. L’homme et la femme ne voulaient sans doute pas se laisser aller à imaginer que la ville ait pu être détruite, avec leur fils, qui y était peut-être demeuré. Le vieillard n’avait aucune idée précise sur la question, il paraissait d’ailleurs, pour tout, passif et hébété. La jeune fille n’en savait pas plus, mais avait l’impression que ça s’était passé « terriblement près ».

Après l’éclair, il y avait eu le grondement sourd de l’explosion, et, après le bruit, le souffle. A ce moment-là, les cinq témoins (qui n’avaient pas vécu l’événement ensemble mais dispersés sur un kilomètre carré peut-être, et qui n’avaient été réunis que plus tard, au hasard de leur fuite) avaient tous adopté d’instinct la même position - allongés dans un repli de terrain ou derrière une butte, le nez dans l’herbe ou dans la terre, les yeux fermés, les bras repliés derrière la nuque. La tourmente leur était passée dessus sans qu’ils cherchent à en mesurer l’importance. Ils ne l’auraient d’ailleurs pas pu ! Ils se souvenaient seulement de cet ébranlement profond de leurs tympans quand la vague sonore avait déferlé (« comme un train dans un tunnel », avait proposé François ;
« comme une montagne qui se serait écroulée sur moi », disait le vieillard ; « comme un de ces coups de tonnerre qui roulent longuement dans une vallée encaissée », avait dit l’épouse ; et son mari avait approuvé d’un hochement de tête las ; la jeune fille n’avait rien dit, elle passait et repassait seulement ses mains devant ses yeux éprouvés).

Pour ce qui était de l’effet du souffle, ils en avaient eu une approximation grâce à ce qui leur était tombé sur le dos, les recouvrant d’une fine couche de matériaux divers brisés, fragmentés, réduits parfois en pulpe : des mottes de terre, de l’herbe, des branchettes éclatées, des feuilles arrachées, du gravier, des parcelles de tuiles et d’ardoises envolées des toits.

Ensuite seulement étaient venus le sable et la cendre.

Assourdis, les tempes battantes, ils s’étaient relevés dans une tourmente presque immobile à force de lourdeur. Ils avaient encore dans les yeux, à l’exception du vieillard, la flamme crue de l’éclair, et dans leurs oreilles le roulement grondant de l’explosion ; leurs mains étaient parcourues de crampes pour s’être refermées trop longtemps sur leur nuque, elles étaient douloureuses de s’être aussi crispées dans la terre, les ongles grattant convulsivement la terre, les phalanges broyant les herbes coupantes. Mais surtout, ils sentaient encore courir en eux, le long de leurs membres tremblants, dans l’axe de leur corps, au creux de leur diaphragme, dans l’assèchement de leur gorge, le fluide amer de la peur - une peur trop énorme pour être nommée, trop totale pour être chassée, une peur qu’ils n’avaient jamais ressentie et qui faisait désormais partie d’eux, bouleversant leur chimie intime. L’un d’eux, peu importe qui, avait même uriné sous lui.

Ils s’étaient donc relevés, chassant machinalement du plat de la main les brindilles, les scories tièdes qui les couvraient ; du ciel tombaient lentement, si lentement que toute cette matière semblait flotter dans un milieu sans pesanteur (comme des particules organiques infinitésimales qui tournoient dans l’eau d’un aquarium), la cendre chaude et le sable. La cendre en gros flocons noirs sans poids, le sable en pluie crépitante qui harcelait la peau.



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