DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Christiane Passevant
Les Gaspilleurs
Mack Reynolds (Passager clandestin / Dyschroniques)
Article mis en ligne le 12 juillet 2015
dernière modification le 7 juillet 2015

par C.P.
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Agent secret et guerre froide en folie… Nous sommes en plein dans la conspiration, qui revient ces jours-ci en force sur le devant de la scène, avec d’autres protagonistes certes, mais qui n’ont peut-être que changé d’habit. Il n’est pas question aujourd’hui de « grand ennemi communiste », mais les mêmes fantasmes conspirationnistes se déchaînent et manipulent l’opinion à qui mieux mieux.

C’est en 1967 que Mack Reynolds imagine l’émergence d’un complot contre le progrès économique, modèle états-unien. Et voilà que l’agent secret Paul Kosloff entre dans l’arène avec la mission très spéciale d’infiltrer un groupe de gauchistes radicaux, prêts à s’en prendre au système capitaliste pour faire table rase. Le système a la peau dure, mais quand même, il faut se méfier !

« La différence qu’il y a entre une réforme et une révolution, Bill ? Les uns veulent replâtrer la libre entreprise pour qu’elle devienne plus efficace. Les autres veulent en voir la fin et ériger un nouveau système socio- économique. Ceux-ci sont nos ennemis. Aussi longtemps que nos beaux parleurs ne s’intéressent qu’aux réformes, ils ne constituent pas un vrai danger. C’est quand ils commencent à parler révolution que notre service doit agir. »

Mis à l’épreuve des idées libertaires, charmé par l’une des gauchistes qui lui démontre par A + B les impasses du modèle de société productiviste et consumériste, Paul, l’espion chargé de prendre la direction des opérations, pour mettre fin à la possible expansion de cette bande d’utopistes, est — juste retour des choses — ébranlé dans ses convictions…

Extrait des Gaspilleurs de Mack Reynolds (Passager clandestin / Dyschroniques)

Paul eut un petit rire triste.

« J’ai passé beaucoup de temps en Europe centrale. Là-bas, la modernisation n’est pas aussi poussée qu’ici. Je crois que j’y ai pris l’habitude de voir de vrais serveurs dans les restaurants, sans parler de vrais cuisiniers dans les cuisines. Mais nous sommes venus ici pour parler... »
Il hésita un instant et ajouta, en haussant les sourcils. « De la révolution ? »

Avant qu’elle ait eu le temps de répondre, le serveur revint avec leurs consommations. Elle attendit qu’il se fût éloigné.

Elle but d’abord une gorgée du Far Out Cooler qu’elle avait demandé, puis répondit :
« Voilà justement une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas encore choisi de nom. Nous tâchons d’éviter d’employer de tels mots. »

Il la regarda avec attention. Il aurait voulu ne pas avoir eu l’idée saugrenue de mettre des lunettes pour incarner sa personnalité d’emprunt.

« Ce mot, la révolution, dit-elle, c’est un mot qui, manifestement, refroidit le public. C’est un mot qui évoque des barricades dans les rues, des manifestations, des voitures renversées, des jets de pavés sur la police, des épreuves de force, jusqu’à des gens qui se laissent aligner contre un mur pour être fusillés.

— Pourtant... » demanda Paul avec un sourire forcé.

Elle mit son verre de côté, elle parlait d’une voix sérieuse, convaincue : « Je crois qu’une langue évolue, qu’elle est une chose vivante. Quand un mot a, pour la majorité des gens, un sens bien défini, ce mot prend alors véritablement ce sens. Et c’est pour cela que nous devons l’éviter. »

Cela lui donna à réfléchir.

Elle continua, avec de petits mouvements de tête pour donner plus de force à ses paroles. « Et l’on peut dire la même chose de beaucoup d’autres mots. Prenez par exemple la propagande. Qu’évoque ce mot aujourd’hui ? »

Avant que Paul ait pu répondre, elle dit : « Pour l’homme de la rue, cela représente des mensonges utilisés pour imposer ses propres idées politiques aux autres. »

Paul ôta ses lunettes, les essuya et dit : « À dire vrai, c’est bien ce que cela évoque pour moi.

— À l’occasion, vous en regarderez la définition dans un bon dictionnaire. » Elle sembla hésiter, puis : « Je vous ai déjà dit que je m’appelais Randy Lincoln...

— Je m’appelle Paul Ransome, répondit-il aussitôt.

— Bonjour, Paul, » lui dit-elle en souriant, avec la petite moue qu’il lui avait déjà vu faire et qu’il avait envie de voir, de revoir souvent.



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