DIVERGENCES 2
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Erin Peltier
Dans le ravin
Article mis en ligne le 7 octobre 2012
dernière modification le 26 août 2012

par C.P.
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J’ai le temps, je ne suis pas en retard – pas de presse. Pour une fois. Et c’est joli cette petite pluie très douce. Samedi matin, 10h. Il n’y a presque personne sur la route à cette heure-ci. Par temps gris, les gens sortent toujours plus tard, même pour faire leurs courses de Noël. Tout est tranquille. Il s’agit simplement de surveiller le compteur et dès qu’il cesse de marcher, de bien caler ma vitesse sur celle des autres. Ce n’est pas facile de ne pas dépasser 90 km/h – ou 70, comme plus loin – quand on n’a plus aucun repère. Enfin, là, le compteur marche, puisque l’aiguille n’est pas complètement retombée à gauche, à 0. Je roule à 85 ou 87 km/h : parfait.

Quelle pluie paisible. Juste cette surveillance ; j’ai des copies d’examen et des brouillons dans le coffre, au cas où. Mais Charles aura tout apporté, par galanterie. Et si jamais il avait oublié, je pourrais toujours retourner à ma voiture chercher celles que j’ai là. Il fera le pitre, des blagues pendant les trois heures, il faudra faire attention de ne pas gêner les étudiants, parce que je sais qu’il me fera éclater de rire plusieurs fois. Le semestre de travail se termine plaisamment. Pour une fois. Encore mes cours de la semaine, la réception des étudiants, et après, Noël. Pas vraiment des vacances, et il me manque quelques cadeaux, mais au moins j’ai tout prévu pour les repas. Pour une fois.

Juste quelques voitures devant et derrière moi, qui roulent sagement. Dernier virage avant la ligne droite puis la descente vers le petit pont de Miraval, où il faudra ralentir à 70 à l’heure. Quelle jolie pluie : tout est doux. Si tous les trajets, tous les matins, pouvaient être comme celui-ci ! Je vais mieux, je commence à me sentir moins surmenée. Voilà qui est très inhabituel : c’est peut-être un signe que pour une fois je vais profiter de ces deux semaines de quasi-pause ?

Tiens, curieux, en sortant du virage... pas possible de suivre la ligne droite : je continue sur ma lancée, continue le cercle amorcé dans le virage. Et le volant n’y change rien... La voiture glisse – mais c’est impossible : le volant ne commande plus rien. J’essaie d’appuyer légèrement à gauche pour éviter de mordre sur le bas-côté, mais la voiture continue sur sa trajectoire, inexorablement. Je vais mordre sur l’herbe, tout en douceur, mais sans pouvoir rien rectifier. Mais ce n’est pas possible ! Je dois rêver, c’est un rêve : rien de ce que je fais n’a de conséquences. La voiture ne change pas sa course. Je n’essaie ni de freiner fort ni de donner un coup de volant, ça ne sert à rien. Ça pourrait empirer les choses. Mais la douceur ne sert à rien non plus... Rien ne sert à rien.

Mon pneu avant droit passe sur l’herbe du bas-côté : ça va sûrement freiner la voiture. ... Non, rien de changé. Le pneu arrière droit est maintenant sur l’herbe aussi. Au moins il n’y a pas eu d’à-coup : ça aurait pu être une secousse terrible, le côté droit qui freine et le gauche qui continue sur sa lancée. Maintenant le pneu arrière gauche est sur l’herbe lui aussi : la voiture a commencé à pivoter légèrement, avec le pneu avant gauche encore sur le goudron – enfin, pas pour longtemps. Les quatre roues sont désormais sur le bas-côté, et contrairement à ce que j’espérais, ça ne ralentit pas la voiture, pas du tout. Donc, tout continue, en douceur – en apesanteur, presque, comme dans un rêve. Ce n’est pas un tête-à-queue, mais une sensation bizarre : on croirait que l’arrière entraîne l’avant, alors que le moteur est à l’avant, donc la voiture est plus légère à l’arrière.
Que se passe-t-il donc ? Le volant ne commande plus rien,
c’est incroyable, mais c’est bien ce qui se passe. Les freins ne freinent
pas : plus rien n’obéit. Toute la voiture pivote lentement sur le bas-côté,
qui fait plusieurs mètres de large. Mouvement doux et sans heurt.
Elle est tellement lente maintenant qu’elle va bien finir par s’arrêter.
Après ce sera le ravin.

Je vois la route à ma gauche : je n’y suis plus, je suis sur l’herbe et continue à glisser. Le ravin se rapproche, à ma droite, légèrement en arrière. Heureusement, il y a un jeune arbre là, qui va arrêter ma voiture. Il est un peu loin du bord ; je glisse lentement vers lui : il va m’arrêter. Je me préparais pour un choc, mais tout à coup je ne le vois plus : plus d’arbre, il s’est évanoui dans l’air doux et calme. Il reste encore un mètre, puis c’est le ravin. Or, je ne peux pas me permettre de tomber dans ce ravin, parce que je vais mourir dans ce ravin, au milieu des tôles de ma voiture. Si je tombe, je n’en ressortirai pas. Si je tombe, c’est fini. Je ne dois pas tomber. Il faut que la voiture s’arrête. Elle va si lentement, je dois la contrôler, elle peut encore s’arrêter. Ce qui serait ennuyeux, c’est de rester en équilibre au bord du vide, car alors comment sortir de la voiture en risquant de la déséquilibrer, donc de la précipiter dans le vide ? Le bord continue à se rapprocher, je le vois du coin de l’œil droit : peu à peu, que du ciel, plus de terre – ni herbe, ni rien – que du vide. La ligne du bord se rapproche toujours au même rythme. Cette fois-ci la voiture va basculer – et si elle bascule, je vais mourir : dès qu’elle basculera dans le vide, je mourrai. C’est simple et clair. C’est facile, aussi. La vie peut s’en aller comme ça, simplement, sans tralala.

La voiture bascule, elle grince affreusement et bascule, elle tombe. Elle tombe, et moi dedans. Et pourtant, ce n’est pas tout de suite fini ; pas encore. Il me reste des choses à faire, malheureusement. Enfin, plutôt une chose et une seule : il ne faut pas que le volant m’écrase la cage thoracique, surtout pas. Je le tiens à bout de bras, de toutes mes forces, les jambes raidies, le volant aussi loin de moi que possible. Maintenant c’est un vacarme infernal, comme des explosions de tous côtés, qui ne s’arrêtent plus. Le monde explose. Je vois la terre, puis le ciel, puis la terre, puis le ciel. Je ne comprends plus rien. Mais loin, le volant, très, très loin : j’y mets toute mon énergie, toute ma concentration. Je pousse le dossier de toutes mes forces avec mon dos. Je fais de la place entre le volant et moi, en m’appuyant contre tout ce que mon corps touche. Il y a un grand espace, aussi grand que je peux l’obliger à être, entre moi et le volant. C’est moi
qui impose cet espace, qui l’oblige à exister tel que je le veux. Les
explosions continuent. Elles ne s’arrêteront donc jamais. Je ne sais pas
ce qu’elles sont, seulement qu’elles finiront par m’engloutir. Je repense
à la simplicité de toute cette mort dans cet univers en explosion. Je suis
au centre de mon centre. Ça dure. C’est infiniment long. Il faudra donc
que j’arrive à mourir, pour une fois, cette fois-ci, et qu’on n’en parle plus. Cette vie a assez duré. Une erreur, on m’a oubliée dans cette vie, mais
je ne devrais pas y être, et depuis longtemps. Pourvu que les autres le comprennent bien, qu’ils ne soient pas trop bouleversés en apprenant
ma mort. Je vais leur dire tout de suite que ce n’est pas grave, parce
que c’était déjà un long sursis que j’avais eu – depuis la naissance, en fait. Pour Alexis, la nouvelle sera difficile à admettre, bien sûr, mais les autres, les autres le savent aussi bien que moi : je n’avais rien à faire là, j’ai survécu par hasard. Maintenant les choses sont rentrées dans l’ordre, un ordre logique, normal, évident : je meurs enfin.

Je ne comprends pas du tout ce qui a bien pu se passer, pourquoi le volant ne commandait plus les roues, je sais seulement que l’univers autour de moi se déchaîne et que pas une seconde je ne laisserai l’espace se réduire entre ce volant et moi.

Et brusquement, sans raison non plus, tout s’arrête net : plus aucun bruit, l’immobilité. Ce silence est étrange. La voiture est posée sur la pente – sans doute en équilibre précaire. Si je respire trop vite ou trop fort, je risque de tout remettre en mouvement. Je ne bouge pas, les mains sur le volant, les coudes et les genoux bloqués ; je n’ose pas tourner la tête.

Je suis tombée dans le ravin, et la voiture reste accrochée à mi-pente. Plus loin sur ma droite c’est un à-pic. Je ne bouge surtout pas. Quand on arrive dans la mort, c’est un grand silence, et tout ressemble à ce qu’on voyait dans la vie – on ne peut pas distinguer entre les deux mondes ; seul le silence dit qu’on est mort. Il continue même à pleuvoir doucement. Je ne bouge pas. À quoi bon ? Et je ne sais pas vraiment comment j’ai bien pu atterrir ici, ni surtout pourquoi. Ma voiture marchait bien ; elle revenait de chez le garagiste. Est-ce que j’ai freiné ? Pas freiné ? Oublié quelque chose ? Quoi ?

Il passe du temps. Je ne bouge pas. Tous mes muscles sont bloqués.

Puis soudain, là-haut, à gauche, au bord du ravin que longe la route, je vois un homme. Il a l’air affolé ; il ne peut pas descendre, la pente est trop raide, il ne sait que faire. Apparemment il cherche à savoir si je suis bien dans la voiture. En bougeant le moins possible, je lui fais signe de la main droite, pour le rassurer – un petit signe de derrière la vitre. Sauf que, je m’en aperçois au bout d’un moment, il n’y a plus de vitre. Mais il a vu que
j’étais là et il se met à descendre, ou plutôt à glisser sur la boue et les cailloux de la pente. J’ai peur qu’il ne trébuche, tombe, se fasse sérieusement mal – tout ça pour venir m’aider ; c’est très gentil mais
bien risqué. Pour ne pas lui faire perdre son temps, j’essaie de détacher
ma ceinture de sécurité, tout doucement, pour ne pas déstabiliser la voiture. Je m’aperçois alors que la portière du passager, à droite, est
grande ouverte : si j’avais eu un passager, il ne serait plus là.

Mon ange gardien s’est approché en sautant d’un rocher à l’autre. Il me demande comment je vais, si j’ai mal quelque part. Nulle part. Il faudrait que je m’allonge, me dit-il. Je me demande bien pourquoi. Mais il a l’air
de s’y connaître, il me dit qu’il est secouriste et que sa femme est là-haut, en train de téléphoner aux pompiers. Il m’a vue quitter la route et tomber dans le ravin ; il a cru que je ne m’en sortirais pas. Il cherche à ouvrir ma porte, mais celle-ci est coincée et j’ai peur de lui donner des secousses qui risqueraient de déséquilibrer la voiture et de la remettre en mouvement vers le vide. Il réussit à ouvrir enfin ma portière et, me tenant
délicatement par le coude, il me mène à deux pas pour que je m’allonge
sur l’herbe, où il a posé son blouson. Je ne comprends pas bien
pourquoi il faudrait que je m’allonge : je n’ai mal nulle part – mais
il a vraiment l’air de s’y connaître. Mes jambes sont fermes, je peux
faire deux pas sous cette pluie douce et continue.

Ce ravin est d’une beauté émouvante : sous le ciel gris pâle, le vert presque noir de tous les pieds de thym et des buis vient à la rencontre de mes
yeux ; net, précis, le calcaire des rochers et des cailloux jaillit au milieu
des buissons bas ; l’air est doux. Toutes les couleurs s’approchent de moi et m’entourent gracieusement.

Mais mille débris parsèment les pierres et les buissons. Je pense à l’inconscience des gens qui envoient des déchets dans ce ravin magnifique. Comme ils abîment tout ! Quelle inconscience et quel gâchis !

Ma voiture n’a plus que trois roues : un axe a été sectionné net et je ne sais pas où est passée cette roue-là. Tout le toit à l’arrière de la voiture est enfoncé jusqu’aux dossiers : si j’avais eu des passagers à l’arrière ils n’auraient plus de tête. Le coffre est ouvert, défoncé. La voiture est déchiquetée ; seule ma place est intacte. La place entre le volant et le siège est intacte. « Ma place » est la seule rescapée de cette épave éclatée. La place du conducteur, la place que j’ai tenue. De petits morceaux de pare- chocs, de rétroviseurs, des objets de mon coffre, des caisses en plastique, les copies d’examen, tout le contenu de mon sac à main et de mon cartable, tout est dispersé de tous côtés. Je regarde vers la route, là-haut : elle est loin. Après avoir basculé dans le vide, je suis tombée et puis j’ai fait des tonneaux sur les rochers, quatre ou cinq, et la voiture s’est miraculeusement arrêtée ici. Un peu plus loin, la pente devient un à-pic et plonge je ne sais combien de mètres plus bas.

Je m’allonge sur le blouson et regarde le ciel. C’est reposant d’être morte. Un deuxième homme arrive alors, qui avec le premier entame une conversation à voix basse : ils pensent sûrement que je ne sais pas
encore que je suis morte ou vais mourir, et ils essaient de me l’annoncer avec ménagement. Je leur demande ce qu’ils ont vu, car je n’ai rien
compris à ce qui m’arrivait : peuvent-ils m’expliquer ce qui s’est passé ?
L’un dit que ça n’a pas d’importance ; l’autre murmure que mes roues tournaient à l’envers, à toute vitesse, que j’ai dû passer la marche arrière. Je n’y crois pas une seconde : l’idée ne m’en est pas venue et je n’ai pas
eu le temps de faire une chose pareille. Ils trouvent plus haut sur les cailloux une couverture qui était dans mon coffre et qu’ils posent sur
moi en me demandant de ne pas parler. Ils me demanderont plusieurs
fois de ne pas parler, de me reposer ; mais moi je veux à tout prix comprendre ce qui s’est passé, et j’ai la chance d’avoir là deux
témoins : les conducteurs des deux voitures qui me suivaient.
Donc je pose des questions, et devant leur réticence, j’insiste.

En vain. Et je leur dis aussi de ne pas s’inquiéter. Puis je me tais, je respire et regarde le ciel. Il va falloir prévenir Georges. Et aussi Charles.

Au bout de quelque temps, j’aperçois le camion des pompiers sur le
pont de Miraval. Si personne n’avait été témoin de l’accident, on ne
m’aurait jamais retrouvée : je suis trop bas par rapport à la route et le terrain est tellement accidenté qu’on ne peut pas voir ma voiture depuis
la route, de nulle part. Les pompiers ont du mal à trouver l’endroit exact, paraît-il. Mes anges gardiens vont me remettre à des professionnels. J’entends beaucoup de voix, des jurons : il est difficile d’arriver jusqu’ici
sans se tordre une cheville. Des visages se penchent sur moi, me posent des questions, vérifient l’état de mes bras et de mes jambes, du thorax, du cou, et tout à coup l’un d’eux s’exclame : « Mais c’est le troisième accident sur ce tronçon depuis tout à l’heure ! Je vais voir là-haut. » Il disparaît.
Les autres continuent à me poser des questions ; ils veulent savoir si j’ai perdu connaissance, et puis ils veulent retrouver le contenu de mon sac à main. Ils sont quatre ou cinq qui cherchent partout dans les buissons.
Mon téléphone est à cinq ou six mètres, mes lunettes, toujours avec leur cordon, pendent aux branches d’un buisson à dix mètres de là. Le jeune pompier est redescendu après avoir inspecté la route : à mots couverts il dit aux autres qu’il y a quelque chose de grave, qu’il faut immédiatement demander aux gendarmes d’intervenir. Je comprends un peu plus tard
qu’il y a du gasoil sur la chaussée ; mêlé à l’eau de pluie, il rend la surface aussi glissante que du verglas. Les pompiers sont furieux, ils s’attendent
à d’autres accidents. Mais ils tâchent de me tenir à l’écart de tout ça,
de m’obliger à me concentrer sur moi, et me demandent ce que j’avais d’important dans ma voiture qu’il leur faut retrouver avant de m’emmener à l’hôpital.

Ils pensent à tout, rassemblent tout patiemment et vite à la fois, puis ils me mettent sur une civière, serrent les sangles fermement. Il s’agit maintenant de me remonter jusqu’à la route et leur camion. Il faut faire un grand détour, ils glissent, tombent, se relèvent. Ils sont patients, généreux, athlétiques, efficaces et touchants. Ils pourraient être mon fils, multiplié par 8 ou 10.

Étant couchée, je ne vois pas bien où je suis. C’est surtout le ciel qui m’accompagne. Cette remontée n’en finit pas : il faut changer de direction, revenir en arrière, essayer une autre route, on glisse, on se reprend. Mais ça va vite aussi, plus vite que la descente... Enfin, on m’installe dans le camion – et on me demande ce que je préfère, la clinique de Montfesquet ou l’hôpital de Marseille ? Il y a de la place de toute façon : à moi de choisir. Ce sera plus facile pour Georges de venir me chercher à Montfesquet. Est-ce que je veux qu’ils téléphonent chez moi ? Oui, bien sûr, mais je peux le faire moi-même. L’un des pompiers compose le numéro sur un portable. Curieux, toute cette sollicitude. Je n’ai rien de cassé, seulement mal au sternum. J’aurais pu prendre mon téléphone ou du moins faire le numéro moi-même.

Si Georges est à la cave, il n’entendra pas le téléphone. Il faut que je lui dise les choses de façon à ne pas l’affoler. Or, je ne peux pas du tout dire que je suis tombée dans un ravin, car c’est trop impressionnant. « Allô, Georges ? C’est moi. Bon, écoute, j’ai eu un petit ennui sur la route, donc je ne suis pas arrivée à Marseille. Là, on m’emmène à Montfesquet, à la clinique, mais c’est juste par sécurité, tu peux me retrouver là-bas si tu veux. – Non, je n’ai pas ma voiture, il faudra que tu viennes me chercher, quand tu peux. »

Je remercie le pompier pour son téléphone. Un gendarme apparaît à côté de la civière, bien arrimée pour le trajet, et me regarde le visage fermé, en me tendant un papier : « Si jamais il y avait quelque chose, voici le numéro de la gendarmerie de St Marcel d’Orques. Mais ça a l’air d’aller. Pas la peine de nous contacter si vous n’avez rien. » Il s’en va et le camion démarre. Ce n’est pas tous les jours qu’on roule couchée... C’est bien agréable. Les pompiers, eux, ne sont pas contents de la situation ; quelque chose les
met en rage.

Montfesquet, les urgences. Il faut attendre dans le couloir. Les pompiers s’impatientent. Un interne grand, mou et prétentieux s’approche et me demande où j’ai mal ; je lui dis que j’ai fait une chute en voiture dans le ravin juste avant le pont de Miraval. Il me coupe la parole : là n’est pas la question ! Il veut simplement savoir où j’ai mal. Mal ? Au sternum. Très bien, j’ai très bien répondu ; ça lui suffit. Je dois patienter, on va s’occuper de moi dans quelques minutes et faire une radio, n’est-ce pas ? pour vérifier, n’est-ce pas ? ce qu’il a, ce sternum, n’est-ce pas ?
La ceinture de sécurité, ça fait souvent ça, n’est-ce pas ?
Mais on ne peut pas intervenir de toute façon, il faut bien le comprendre, n’est-ce pas ? : le sternum, il n’y a rien à faire. Je comprends que la
radio ne sert à rien non plus et que s’il la fait faire c’est qu’il est bien bon. Elle est totalement inutile, cette radio, mais il est comme ça, bon, bon, même avec des inconnus, et plein d’une infinie sollicitude.

En attendant, j’apprends qu’une autre conductrice est dans la salle d’à côté, un peu sonnée, après un accident au même endroit, mais du côté de la falaise (la veinarde !). Les pompiers se disent qu’ils passeront la matinée à transporter des accidentés dans cette clinique – à cause du gasoil sur la route.

Georges est là. Il comprend peu à peu ce qui m’est arrivé. Il ne comprendra vraiment que cet après-midi, lorsque nous irons ensemble voir la voiture dans le ravin.

D’après la radio, mon sternum n’a rien. (Et les cassures ou fêlures qui ne se voient que plusieurs heures plus tard ?) Donc, tout va bien. Puisque j’ai mal, on va me donner du Doliprane. Non, merci, pas de Doliprane, ça ne me fait aucun effet. J’ai besoin d’aspirine ou d’Ibuprofène, mais le paracétamol ne me sert à rien. Bon, il va voir. Au bout d’une demi-heure il revient avec deux cachets en me disant qu’ils sont très, très puissants, qu’il faut en prendre un maintenant et un dans deux heures, seulement au cas où le premier ne suffirait pas. C’est tout, au revoir.

Bon, je veux bien prendre ce gros cachet, mais j’ai besoin d’eau et d’un verre ; or il n’y en a nulle part. Finalement, on me donnera un gobelet en plastique à l’accueil. J’avale le premier cachet sans me poser plus de questions. Nous rentrons. J’ai vraiment très mal au sternum.
Deux heures plus tard, c’est pire, et je prends le deuxième cachet.
Avant de jeter l’emballage, je regarde ce qui est écrit dessus : paracétamol. Merci, les urgences de mon pays, merci, merci, les internes mous et prétentieux.

Il n’est pas facile de rester dans la maison ; l’escalier, les murs, tout est comme dans la vie. La mort fait des imitations parfaites ; c’est habile pour nous faciliter la transition. Je n’ai toujours pas compris ce qui s’était passé, ni quelle partie de cette histoire j’ai pu imaginer. Je veux comprendre. Je m’occupe de l’assurance et Georges de l’épaviste : il faut enlever cette carcasse du ravin. Nous avons rendez-vous à 14h30 sur place. Même si je suis morte – ça, on verra plus tard. Pour le moment, il faut s’occuper rationellement.

À 14h, départ pour les lieux de l’accident, Georges au volant de sa voiture. Plusieurs kilomètres avant, des panneaux triangulaires jaunes commencent à indiquer « hydrocarbures » et continuent, à intervalles irréguliers. Je me recroqueville sur mon siège. Prudence, prudence : je n’ai pas envie de recommencer.

Le virage, la ligne droite, le bas-côté. Se garer bien avant et aller voir, mais à pied. L’herbe est mouillée, la terre détrempée. Sur 5 ou 6 mètres, les traces de mes pneus, de la route au ravin, la boue mêlée d’herbe écrasée. Le petit arbre est tout penché ; il n’a pas cassé. Est-ce qu’il se redressera un jour ? Je m’approche du bord : la voiture est bien là, à 30 mètres de la route et 10 mètres plus bas, posée, une roue plus loin, des débris tout autour, déchiquetée par les rochers.

C’est effrayant. J’ai peur. Georges ne comprend pas comment j’ai pu lui cacher la gravité de cet accident – il m’en veut. C’est que je ne la comprenais pas moi-même ! Maintenant je vois.

Mais comme c’est incroyable, je veux aller toucher cette voiture, m’assurer que ce n’est pas un rêve, essayer de trouver le fil logique qui m’a menée là. Il est vraiment très difficile de trouver un endroit par où descendre. On a du mal à comprendre comment les pompiers ont pu me remonter attachée sur la civière.

Elle est là, ma voiture, bien réelle. Je sens son odeur sous la pluie fine : c’est bien elle. Ma protectrice, muette, qui a gardé ma place intacte. Merci.

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