DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Alain Musset
De l’autoportrait narcissique au rappel des luttes sociales. Les peintures murales de Valparaiso
(Chili, novembre 2014)
Article mis en ligne le 20 avril 2015
dernière modification le 27 mai 2015

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Valparaiso est une ville mythique qui est entrée dans notre mémoire collective grâce à une ancienne chanson de marins composée en français, anglais et breton, à l’époque où son port était encore une étape obligée pour les bateaux de la marine à voile en route vers la Californie après avoir franchi le Cap Horn et remonté les côtes chiliennes vers le nord :

- 1 -
Hardi les gars ! vire au guindeau
Good bye, farewell, good bye, farewell
Hardi les gars ! adieu Bordeaux
Hourra ! Oh Mexico ! ho, ho, ho
Au Cap Horn il ne fera pas chaud
Haul away, hé ! oula tchalez
À faire la pêche au cachalot
Hâl’ matelot, hé ho hiss’ hé ho ! (bis)

- 2 -
Plus d’un y laissera sa peau
Good bye, farewell, good bye, farewell
Adieu misère, adieu bateau
Hourra ! Oh Mexico ! ho, ho, ho
Et nous irons à Valparaiso
Haul away, hé ! oula tchalez
Où d’autres laisseront leurs os
Hâl’ matelot, hé ho hiss’ hé ho ! (bis)

Fasciné par la beauté et l’étrangeté du site, composé d’un vaste amphithéâtre de collines dominant une baie profonde où venaient relâcher les navires, Pablo Neruda y avait acheté une maison sur le Cerro Bellavista, La Sebastiana, maison aujourd’hui transformée en musée entièrement consacré au prix Nobel de littérature, poète engagé, militant communiste et ardent défenseur du projet de révolution sociale incarné en son temps par Salvador Allende.

Même si son port a perdu une grande partie de son importance à l’échelle latino-américaine, la ville compte aujourd’hui plus de 300 000 habitants. Le tremblement de terre et le tsunami de 1906 (3 000 morts) lui ont porté un coup terrible. L’ouverture du canal de Panamá (1914), en détournant une partie des flux entre l’Europe et l’Amérique, puis entre l’Asie et l’Europe, ont largement contribué à son déclin. Mais des raisons plus politiques expliquent aussi cette perte d’activité : ville populaire, ville ouvrière, ville sans cesse agitée par les syndicats de dockers, Valparaiso a été volontairement abandonnée par les autorités centrales de Santiago après le coup d’État dirigé par le général Pinochet, le 11 septembre 1973. En limitant les investissements et en laissant pourrir les infrastructures portuaires sous prétexte de développer d’autres terminaux présentés comme plus compétitifs, il s’agissait de liquider des bastions de résistance endurcis par plusieurs décennies de lutte.
En 2003, le cœur du centre historique de la ville a été inscrit au patrimoine mondial de l’humanité en partie parce que les maisons traditionnelles des quartiers pauvres, accrochées aux collines escarpées et peintes de couleurs vives, sont le témoignage d’une forme d’urbanisation particulière liée à la mondialisation des échanges et à l’essor industriel de la fin du XIXe siècle. Cette décision hautement symbolique n’a pas apaisé les tensions, bien au contraire. En avril 2007, une explosion provoquée par une fuite de gaz dans la rue Serrano, au cœur du Barrio Puerto, a détruit trois immeubles et fait plusieurs victimes. Une partie de la population reste persuadée qu’il s’agissait d’un coup monté afin de faciliter les opérations de rénovation urbaine engagées dans ce secteur très populaire.


1. Muraliste en train de peindre sur la façade d’un des immeubles incendiés de la rue Serrano.

De fait, l’espace protégé par l’UNESCO, essentiellement le Cerro Concepción, le Cerro Alegre et une partie du Barrio Puerto, est devenu l’objet d’une intense spéculation immobilière. Les maisons rénovées deviennent peu à peu des résidences secondaires pour la bourgeoisie de Santiago, quand elles ne sont pas transformées en bars, hôtels ou restaurants « typiques » destinés à la clientèle internationale. Les anciens habitants du quartier, incapables de faire face à la montée des prix et à la hausse des loyers, ont été obligés de partir et de s’installer en périphérie, loin de leurs racines, de leurs sources habituelles de revenus et de leurs lieux traditionnels de sociabilité.


2. Le Paseo Atkinson, haut-lieu touristique dans un espace gentrifié grâce à la patrimonialisation du Cerro Concepción.

Les peintures murales de Valparaiso reflètent toutes les ambiguïtés de cette ville ouvrière et populaire que l’on essaie de transformer en Mecque du tourisme, en plateforme-culturelle et en El Dorado aseptisé de la « classe créative » chilienne. Entre narcissisme nostalgique et rébellion assumée, elles transforment des murs entiers en miroirs des paysages urbains ou en tribunes des luttes locales et globales contre le pouvoir, le capitalisme et la dictature des marchés.

Les murs-miroirs de Valparaiso

Parmi les figures-types qui ont contribué à façonner le mythe urbain de Valparaiso, le port occupe une place centrale. Il représente non seulement l’ouverture de la ville sur le monde mais aussi la permanence d’une contre-culture locale liée aux marins, aux dockers et aux poètes qui ont fréquenté – et qui fréquentent toujours – les bars et les bouis-bouis de la ville basse.


3. Une image du port peinte sur une pierre encastrée dans un mur de soutènement, rue Ferrari, Cerro Bellavista.


4. Sur une façade de l’Hostal Bellavista, dans le Cerro du même nom, un tableau reprend le même motif, avec la même perspective et le même type de paysage urbain.


5. On peut changer de quartier sans changer de regard : Les peintures du Bar Capri (Rue Esmeralda, dans le Barrio Puerto, offrent la même vue plongeante sur le port et les bateaux en attente. En prime, on peut même lire un poème de Pablo Neruda.


6. En changeant de perspective, l’horizon s’ouvre et c’est toute la baie qui s’offre au regard du passant, comme dans cette peinture murale du Camino Cintura, sur les hauteurs du Cerro Cordillera, prise en 2008. Le mélange des textures, des formes et des matières (pierres, briques, peinture) fait qu’on ne sait plus très bien ce qui appartient au mur et ce qui fait partie du dessin.


7. En 2014, la pluie, le vent, la vie sont passées par là. Les couleurs ont fané et la ville s’est fondue dans le mur qui l’enferme.

Les ascensores, ces funiculaires brinquebalants qui relient les Cerros à la ville-basse sont le deuxième élément-clef de l’imaginaire porteño. Ils ont joué un rôle central dans le choix de la ville comme patrimoine mondial de l’Humanité. En 1962, dans À Valparaiso, documentaire flamboyant et militant devenu un classique du genre, Joris Ivens les utilisait déjà comme leitmotiv visuel pour illustrer la vie quotidienne des habitants et mettre en valeur la précarité des familles les plus modestes, installées sur les parties hautes des Cerros ou accrochées au flanc des ravins escarpés.


8. Les muralistes accordent aux funiculaires une place de choix dans leurs représentations de la ville, comme ici, à Bellavista, en compagnie d’une publicité pour Coca-Cola.


9. La tôle ondulée qui recouvre les murs des maisons de Valparaiso donne une impression de relief à cette image classique d’un funiculaire au Cerro Alegre.


10. Cette peinture murale de la rue Carampangue (Cerro Playa Ancha), en-dehors de la zone patrimoniale, combine les deux éléments-clefs de l’imaginaire local : le port et l’ascensor,


11. On retrouve le même point de vue sur la façade entièrement peinte de la Casa « Eucasion Gratiz », rue Carampangue.


12. Même les portes peuvent servir de support à une représentation de la ville et de ses icônes, comme ici, au n° 169 de la rue Carampangue.

Valparaiso, la rebelle

Volontairement ou non, l’autoportrait narcissique sert à créer une communauté imaginaire à partir d’images, de signes, de figures et de symboles dans lesquels chacun peut se reconnaître car ils appartiennent à la mémoire collective de tous les habitants. Cependant, c’est aussi une manière indolore d’effacer les frontières de classe et de réunir sous la même bannière celles et ceux qui aiment leur ville et se sentent « porteños » sans distinction de statut social, de capital culturel et de revenus. Pourtant, d’autres peintures murales préfèrent appuyer là où ça fait mal et utilisent la rue comme terrain de jeu pour exprimer des opinions moins consensuelles et plus revendicatives.


13. « Ils pourront couper toutes les fleurs mais… Ils n’empêcheront pas le printemps ». Mural écologiste dans le patio d’une maison du Cerro Bellavista.


14. « Oui à la vie, non à Monsanto ». Les slogans vengeurs, à la fois généreux, généraux et consensuels, fleurissent sur les murs des quartiers en cours de gentrification de Valparaiso. C’est en particulier le cas dans le Cerro Concepción.


15. « La journée du bétail urbain ». En revanche, dans les zones moins contrôlées, la critique sociale se fait plus féroce. Sur cette vaste peinture de l’avenue Elias, au bas du Cerro Alegre, le pape Jean-Paul II nous accueille avec un panneau à la main : « Béni soit le bétail obéissant ». 6H30 – Se réveiller. 8H30 – Travailler.


16. « La journée du bétail urbain » (suite). 12H – Malbouffe (sous le signe de Mc Donald’s). 18H50 – Consommer. 21H15 – S’amuser.


17. « La journée du bétail urbain » (fin). C’est Elvis Presley qui a le mot de la fin : « Acheter le rêve américain, ça c’est Rock’ N’Roll ! ».


18. « Fin du profit dans l’éducation ». De manière plus précise, les muralistes interpellent les passants sur les grands thèmes qui agitent la société chilienne, comme celui des inégalités dans le système éducatif.


19. Les peintures murales illustrent aussi les luttes quotidiennes des secteurs les plus défavorisés, en particulier contre les délogements provoqués par la spéculation immobilière (Avenue Errazuriz).


20. La spéculation immobilière est une question qui prend de l’importance à Valparaiso dans les quartiers qui sont soumis à un processus de rénovation urbaine, comme ici, au Cerro Barón, menacé par de nombreux projets immobiliers.


21. « Baron debout pour sa dignité et son patrimoine ». Les habitants du Cerro s’organisent pour empêcher la gentrification du quartier et la destruction des maisons et des bâtiments historiques qui fondent son identité.


22. « C’est très facile de casser une branche… ». Sur Avenue Errazuriz, en face du port, une peinture nous rappelle qu’il ne sert à rien de lutter de manière isolée.


23. « Mais si on en réunit beaucoup… ». Seule l’union permet de résister à l’oppression, de briser les chaînes et de suivre la Liberté guidant le Peuple, une fleur à la main.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4