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Christiane Passevant
Taxi Téhéran
Film de Jafar Panahi
Article mis en ligne le 15 avril 2015
dernière modification le 14 avril 2015

par C.P.
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 Sortie nationale mercredi 15 avril 2015 

Plan fixe, le temps d’un feu rouge. Les rues de Téhéran cadrées par la vitre avant d’un taxi. Pas de générique [1], alors on entre directement dans le film, et le périple commence au sein de la société iranienne, car les personnes, une fois assises dans le taxi, racontent leur quotidien, s’expriment sur la vie, la mort, la censure qui revient à plusieurs reprises… Le taxi en commun roule et est hélé par un homme qui exprime la nécessité de la peine de mort, pour faire exemple et préserver l’ordre. Le chauffeur ne dit rien, mais une femme sur le siège arrière tente d’argumenter sur l’absurdité de la peine capitale. Elle est enseignante. « Ça ne m’étonne pas ! » s’esclaffe le client qui estime que la pendaison est le règlement des problèmes sociaux. Très énervé, il quitte le taxi et un troisième client monte dans la voiture. Il reconnaît le chauffeur qui n’est autre que Jafar Panahi : « Vous vous souvenez, je vous ai livré des DVD censurés… » ajoute-t-il.

Ainsi, se succèdent des personnages qui, par bribes, révèlent leur vie, leurs débrouilles et, surtout, illustrent à merveille la passion de Jafar Panahi de faire du cinéma, malgré l’interdiction qui lui est faite par le gouvernement d’exercer son métier de cinéaste. Interdiction qu’il outrepasse, puisque plusieurs de ses films ont clandestinement passé les frontières, dont Taxi Téhéran [2]. Le cinéma iranien rivalise d’inventivité et d’astuces pour filmer la réalité, une vision différente d’une société avide d’espaces d’expression et de liberté. On se souvient du film de Bahman Ghobady, Les Chats persans, où plusieurs des scènes avaient été filmées sans autorisation.

Après Ceci n’est pas un film et Rideau fermé, Jafar Panahi rêvait de sortir et de filmer dans la ville, mais sans prendre de risque pour l’équipe de tournage [3]. Germe alors l’idée de « faire rentrer la ville dans un taxi ». Une expérience dans tous les sens du terme, il n’y a pas la place pour une équipe technique à l’intérieur du taxi et les tournages se font clandestinement : « Le tournage [explique Jafar Panahi] a démarré le 27 septembre 2014 pour une durée de quinze jours. Les acteurs sont tous des non professionnels, des connaissances ou les connaissances de connaissances. La petite Hana, l’avocate Nasrin Sotoudeh [4] et le vendeur de DVD Omid jouent leur propre rôle dans la vie. L’étudiant cinéphile est mon neveu. L’institutrice, la femme d’un ami. Le voleur, l’ami d’un ami. Le blessé vient lui de province. » Jafar Panahi montait chaque soir les rushes tournés dans l’après-midi et dissimulait les back up au cas où…

Une caméra — en fait il y en a trois — dans un lieu unique, l’intérieur du taxi, des personnages qui discutent… On pourrait craindre la pauvreté cinématographique due aux moyens contraints, et c’est tout le contraire qui fait de Taxi Téhéran un chef d’œuvre d’humour et d’émotions. L’image est mobile, suit les personnages, les conversations, joue avec une caméra extérieure manipulée par Hana, adolescente à la langue bien pendue, ou encore utilise les téléphones portables pour s’amuser du procédé, le film dans le film.

Le taxi est stoppé par des passants pour secourir un blessé. La femme se lamente et l’homme redoute de mourir en la laissant sans ressources. On filme alors son testament avec le portable du chauffeur-réalisateur.

Plus tard, deux femmes montent dans le taxi, avec dans un bocal des poissons qu’elles doivent relâcher dans la rivière, avant midi… Question de vie ou de mort. Et le périple continue, d’anecdotes en rebondissements, tissant des liens entre cet éventail social et la passion du cinéma de Jafar Panahi : « Le cinéma est ma manière de m’exprimer[déclare-t-il] et ce qui donne un sens à ma vie. Rien ne peut m’empêcher de faire des films, et lorsque je me retrouve acculé, malgré toutes les contraintes, la nécessité de créer devient encore plus pressante. Le cinéma comme art est ce qui m’importe le plus. C’est pourquoi je dois continuer à filmer quelles que soient les circonstances, pour respecter ce en quoi je crois et me sentir vivant. »

Taxi Téhéran est à voir absolument.

Notes :

[1Le ministère de l’Orientation islamique valide les génériques des films "diffusables". Taxi Téhéran n’ayant pas d’autorisation de tournage et son réalisateur étant interdit de tournage…

[2Taxi Téhéran a remporté l’Ours d’or au festival de Berlin.

[3En Juillet 2009, Jafar Panahi est arrêté une première fois après qu’il ait assisté à une cérémonie en la mémoire d’une jeune manifestante tuée au cours des manifestations qui ont suivi la réélection controversée du président Mahmoud Ahmadinejad. Quelques mois plus tard, il se voit refuser son visa pour aller au festival de Berlin. Il est arrêté une seconde fois le 1er mars 2010. Il passe 86 jours à la prison d’Evin avant d’être libéré sous caution le 25 mai. Invité comme juré à Cannes, son fauteuil reste symboliquement vide pendant toute la durée du festival. Il est soutenu par de nombreux artistes et cinéastes à travers le monde.

En 2010, Jafar Panahi est condamné à ne plus réaliser de films, écrire de scénarios, donner d’entretiens à la presse et sortir de son pays pour une durée indéterminée, sous peine de 20 ans d’emprisonnement par interdit bravé soit une peine potentielle totale de 80 ans. Sa condamnation est confirmée en appel à l’automne 2011.

[4Nasrin Sotoudeh est avocate, militante des droits humains et prix Nobel de la paix. Elle est arrêtée en 2010 et condamnée à 11 ans de prison pour « activités mettant en danger la sécurité nationale » et « propagande orientée contre le régime ». Elle est libérée en 2013 et a l’interdiction, comme Jafar Panahi, d’exercer son métier. Elle a été emprisonnée dans la même prison d’Evin.

Extrait d’un entretien avec l’avocate militante Nasrin Sotoudeh accordé à l’hebdomadaire allemand Der spiegel et publié le 23 février 2015. « En octobre dernier, nous avons eu la visite surprise de Jafar Panahi à la maison. Il nous a parlé de son projet. C’était un honneur pour moi de jouer dans ce film, mais avec mon texte écrit dans un scénario, je ne m’en sentais pas capable. Il m’a dit : "Ce n’est pas un problème, sois toi-même". Et voilà comment j’apparais dans le rôle d’une militante des droits de l’homme qui prend un taxi pour rendre visite à la famille d’une célèbre détenue Ghoncheh Ghavani – alors encore enfermée à la fameuse prison d’Evin au moment du tournage. Ghonche Ghavani a été arrêtée pour avoir essayé — en tant que femme — d’entrer dans un stade pour assister à un match de volley-ball masculin. À l’écran, je parle des injustices auxquelles nous sommes confrontés. »



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