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Christiane Passevant
Le Rappel des oiseaux
Film documentaire de Stéphane Batut
Article mis en ligne le 15 avril 2015
dernière modification le 14 avril 2015

par C.P.
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L’été 2009, Je voyage dans une région tibétaine de la Chine, le Kham. Le hasard me donne l’opportunité d’assister à une cérémonie funéraire où le corps du défunt est offert en pâture aux vautours. Après avoir hésité, je décide de filmer cette épreuve qu’il me semble nécessaire de vivre. Questionner ma condition de touriste, d’étranger. Ce à quoi j’assiste, appelle des images d’une telle puissance mythique et existentielle qu’un lien profond peu à peu m’attache à ces hommes et à leur gestes immémoriaux, très simples, répétés à l’infini.

Le film rend compte de cette expérience, incarne ce qui m’a fait entrevoir un rapport à la mort plus concret et plus existentiel. Ce qui m’a fait passer de l’effroi au deuil, du spectacle au partage. Partage que je prolonge par le dialogue que j’entretiens avec un interlocuteur tibétain au sujet de ces images.

Surprenant et fascinant, le Rappel des oiseaux est l’un de ces films originaux dont on se souvient, tout d’abord parce que le sujet est tabou dans de nombreux pays, la mort est en effet généralement sacralisée ou se dissimule par l’escamotage des corps des personnes décédées. Le langage traduit bien d’ailleurs cet effet d’escamotage et de refus lorsque l’on parle de disparu-es ; et les rituels funéraires ont leur codes le plus souvent liés aux religions monothéistes. Les corps sont en général préparés, maquillés, pour transcender la perte, estomper l’arrêt de la vie et sublimer, en quelque sorte, un phénomène naturel. La mort n’est pas acceptée ou bien doit être mise en scène.

Le film documentaire de Stéphane Batut, le Rappel des oiseaux, montre un rapport bien différent à la mort, c’est comme un abandon du corps, un passage naturel vers une autre dimension. Le corps mort, entouré par la famille, nourrit les oiseaux dans une sorte de ballet où le corps est absorbé. Un rituel étrange et étonnant dont on découvre, grâce au film et sans aucun voyeurisme, des images qui, dans un premier temps peuvent choquer allant à l’encontre des images habituelles de funérailles. Viennent ensuite la réflexion, la mise en écho aux autres rituels et le questionnement du rapport à la mort et au corps, comme enveloppe éphémère.

Le Rappel des oiseaux de Stéphane Batut sort le 15 avril sur les écrans.

Stéphane Batut : [1] Quelque chose m’attirait dans ce rituel et j’ai pensé le filmer, de même que les touristes, en me posant la question sur la raison qui nous amène à partager un tel moment intime et étrange. Je n’avais pas prévu que nous serions aussi près. La scène était sidérante et j’ai filmé sans savoir ce que j’allais faire des images. Le rituel en lui-même est impressionnant et très fort, il laisse l’impression d’avoir assisté à quelque chose d’essentiel et d’être proche des Tibétains qui accompagnent le corps dans ses derniers instants.

Je suis resté longtemps sans regarder ces images en pensant que je ne pourrais pas les partager. Deux ans après, je les ai visionné et j’ai pensé faire une construction autour de ces images. La première fois que j’ai montré ces images à des amis, ils n’ont pas vu ce que j’y voyais. Et j’ai donc travaillé sur l’écriture et le montage du film. J’ai cherché aussi à donner des images différentes du Tibet.

Christiane Passevant : La démarche choisie de monter les images avec un commentaire off crée une superposition documentaire avec un certain recul. Dans le cadre professionnel, tu as rencontré ce comédien Tibétain et tu as l’idée d’écrire un dialogue sur les images ? C’est le fil rouge du film et un guide en quelque sorte, puisqu’il traduit les paroles des personnes sur place. En regardant le film, on a l’impression d’un va et vient entre les cultures et est également posé le cadre du contexte social, il fait en début de périple des commentaires sur la ville, les changements et les coutumes. Le film semble du coup construit en référence à plusieurs dimensions ?

Stéphane Batut : Pour répondre sur mon interlocuteur tibétain. En visionnant les images, j’ai senti qu’il me manquait un point de vue, quelqu’un qui connaitrait le rituel, le commenterait et répondrait au sentiment d’intrusion que je ressentais, au moins au départ lorsque j’étais allé assister à cette cérémonie. Donc j’ai rencontré beaucoup de Tibétains, exilés pour la plupart à Paris, et je leur ai montré les images en brut. Nous avons émis des commentaires, raconté ce que cela rappelait dans nos vies. À partir de ces différents entretiens, j’ai écrit un texte et l’ai donné à ce comédien tibétain.

Christiane Passevant : On a pas du tout l’impression d’un texte écrit.

Stéphane Batut : Sans doute parce que le texte est repris des entretiens. Il y a quelque chose de composite dans la création du personnage qui commente. Ce qui m’intéressait c’était que l’interlocuteur incarne le passage entre ces deux cultures. Les personnes avec lesquelles j’avais eu des entretiens étaient surprises des changements et d’autres ne connaissaient pas le rituel. C’était un peu une découverte mutuelle. Beaucoup avaient été choqués que les touristes viennent assister au rituel.
On peut avoir l’impression que corps est abandonné, mais en fait la place, les
gestes, tout est très ritualisé. C’est le moine qui détermine où le corps doit être déposé.

La première question que je me suis posé, c’est qu’est-ce qui m’avait attiré dans ce rituel : évacuer l’idée de la mort ? J’avais besoin d’affronter l’idée de la mort avec un certain recul, puisqu’il s’agit que personnes que je ne connais pas. Peut-être était-ce une manière non violente de l’aborder ? J’ai pensé que c’était une expérience qui apaiserait une peur. Et les retours que j’ai à propos du film, c’est effectivement l’idée d’apaisement avec la disparition de l’image.
Le rituel renvoie aux traditions des veillées des corps qui permettaient un rapport plus concret, plus lent à la mort et à son acceptation.

Christiane Passevant : Avec le corps de la jeune femme, le sentiment est très fort du moins par l’écho qu’il suscite en nous…

Stéphane Batut : L’identification fonctionne vraiment avec ces images. On se sent proche et le recul du début est gommé. Le sentiment est que cela nous concerne tous et les questions sont universelles. Les images de la mort sont en général évacuées, que cela soit dans les reportages ou dans les fictions. Et cela donne l’impression que l’on est à l’abri de la mort. Alors que là, tout est simple. Le film permet de renouer avec la simplicité et d’éviter tout artifice.

Notes :

[1Cet entretien a eu lieu sur Radio libertaire (89.4 et sur internet), dans les Chroniques rebelles, le 4 avril 2015.



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