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Max Blumenthal
The Killing of Gaza
Conférence de Max Blumenthal, le 3 mars 2015
Article mis en ligne le 17 avril 2015
dernière modification le 20 mars 2015

par C.P.
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Max Blumenthal est un journaliste, écrivain et documentariste étasunien.
Ses articles et ses documentaires sont parus dans The New York Times, The Los Angeles Times, The Daily Beast, The Nation, The Guardian, The Independent Film Channel, The Huffington Post, Salon.com, Al Jazeera English.

Son dernier livre, Goliath. Life and Loathing In Greater Israel (Goliath : Vie et Haine dans le Grand Israël, non paru en français), offre une vision particulièrement inquiétante de la société israélienne fondée, selon lui, sur la suprématie ethnique.

En octobre 2014, lors de la session extraordinaire du Tribunal Russell sur la Palestine à Bruxelles, il a témoigné sur les crimes de guerre commis à Gaza par Israël pendant les 51 jours de bombardements sur la Bande de Gaza, entre le 8 juillet et le 26 août 2014.

Son prochain ouvrage, The 51 Day War. Ruin and Resistance in Gaza, paraîtra en juillet 2015 (version anglaise). The Killing of Gaza, documentaire réalisé avec Dan Cohen sortira en même temps.

C’est la première fois que je viens à Paris et j’ai beaucoup lu à votre sujet. J’ai vu vos actions dans les nouvelles. J’ai notamment vu ce qui s’est passé après l’attaque de Charlie Hebdo et du supermarché casher. Ce que j’en déduis, c’est qu’il n’y avait pas de mouvement de masse pour la liberté d’expression. Il s’agissait là d’un effort pour consolider l’idée d’un groupe par rapport à un autre groupe. L’identité de ceux et celles qui ont dit “Je suis Charlie” et à qui on a conféré tous les droits, y compris le droit de faire taire ceux et celles qui n’étaient pas “Charlie” ou qui ne sont pas “Charlie”. Donc il ne s’agissait pas là de liberté d’expression, mais de répondre d’une certaine manière à une crise d’identité qui sévit actuellement en Europe et en France, et c’est ce que j’ai pu voir ici en France, depuis mon arrivée à Paris.

Il y a deux jours, je devais parler dans une conférence à l’université de Paris 8 et on m’a dit – je n’ai pas tous les détails – que Manuel Valls devait venir pour inaugurer une salle, en mémoire d’une des victimes de l’attaque contre Charlie Hebdo. Et à cause de cela et de menaces imaginaires provenant du groupe fasciste de la Ligue de Défense Juive, la conférence a été annulée. Au nom de Charlie Hebdo et au nom du combat contre le terrorisme, on a annulé une conférence en cédant au terrorisme et je trouve que cela est absurde et injuste.

Malgré le fait que je sois occidental, malgré le fait que je sois blanc, malgré le fait que je sois juif, et que je corresponde au profil des Charlie, je suis quelqu’un de “polémique” à cause de mes opinions sur Israël et la Palestine, sur le sionisme, sur l’islamophobie et d’autres questions centrales, selon les mots mêmes de l’université. Je pense que tout simplement on peut dire que je suis NC “non Charlie”. Mais je ne sais pas, en vérité, qui je suis. Dans ce domaine-là, je suis plutôt un existentialiste mais, partout où je vais, on me dit que je suis antisémite. Peu importe si je respecte ou non les rituels cashers. Je dois vous avouer que je ne le fais pas, puisque j’adore les moules et les palourdes. Peu importe si je pratique la religion juive ou si j’observe les pratiques de la religion juive, et je les observe, ce qui leur importe, c’est que je respecte l’État juif au Levant, et son calife Benjamin Netanyahou. C’est ce qui est sensé me définir en tant que personne.

Ce critère, pour définir l’antisémitisme, s’élargit et va au-delà de la question d’Israël et de la Palestine, et touche la société de manière beaucoup plus large. Ce critère est retenu par les services de sécurité au Royaume-Uni, par le FBI et par les services de sécurité en France. Et, pour eux, cela signifie que ce critère est retenu pour identifier les radicaux ou les extrémistes dans la communauté musulmane. Si vous avez une opinion contraire à la politique étrangère appliquée vis-à-vis de la Palestine, vous êtes identifié-e en tant qu’extrémiste et donc vous pouvez être surveillé-e par les services de sécurité. C’est très préoccupant pour diverses raisons. Tout d’abord parce que c’est un moyen d’opprimer les populations musulmanes et d’empêcher que celles-ci d’avoir une voix politique, puisque cette voix est critique par rapport à la politique appliquée actuellement. La deuxième raison de préoccupation sont les effets sur notre mouvement [BDS], notamment si vous avez suivi les récents événements en Italie.

Je voudrais soulever un dernier point avant de passer à Netanyahou. J’ai discuté avec une organisation qui s’appelle Cage UK, qui défend les droits juridiques de musulmans sous surveillance et détenus à Guantanamo ou au Royaume Uni, sur la base d’informations secrètes. J’ai discuté avec A. K. qui a été en communication avec Mohammed Emwasi. Ce dernier a été harcelé par les services de renseignements britanniques, M15, qui s’occupent du contre-terrorisme au Royaume-Uni. Ces services l’ont empêché de retourner au Koweit où il avait un emploi. Ils l’ont gardé au Royaume-Uni sur la base d’informations secrètes, sans possibilité de consulter, et l’ont poussé à la radicalisation. Emwasi a fini par partir en Syrie avec un faux passeport, car c’était le seul moyen pour lui de quitter le Royaume-Uni. Les services secrets lui avaient proposé d’arrêter de le harceler s’il acceptait d’espionner pour eux et de donner des informations sur ses compagnons. On retrouve finalement cet homme sous le nom de Jihadi John, comme bourreau de James Foley. En réalité, en prétendant combattre le terrorisme, les services secrets ne font que le nourrir et générer une radicalisation.

Il apparaît donc que l’objectif n’est pas d’arrêter la radicalisation. Nous comprenons que ce qui se passe en Palestine, ce n’est pas un conflit, cela ressemble plus à une conquête. Nous savons qu’il s’agit de terres et de droits, nous savons qu’il ne s’agit pas d’une guerre de civilisations ou d’un conflit religieux. Les Arabes et les Juifs ont vécu longtemps ensemble avant l’apparition du sionisme. Ils ont vécu longtemps en harmonie et un des plus grands penseurs juifs a correspondu pendant longtemps avec Averroes
et est mort au Caire. Ce sont des choses ignorées. La théorie sur le « choc des civilisations » [1] efface l’histoire de la terre et du droit, éradique toute l’histoire des échanges entre les Arabes et les Juifs pour la remplacer par cette théorie sur la guerre d’origine ethnique et religieuse, bénéfique à la droite israélienne. Elle est bénéfique pour la droite européenne et pour l’extrême droite du monde arabo-musulman, donc on peut dire que l’IS [2] fait partie de cette coalition qui se sert de la théorie du « choc des civilisations » pour nier notre résistance à ce que nous considérons comme un combat pour les droits d’une population.

Cette théorie du « choc des civilisations » est favorable à l’Occident, elle est favorable au complexe militaro industriel, aux services de sécurité qui justifient leur rôle. Elle est favorable aux ventes d’armes et, surtout, aux alliés de l’État d’Israël qui l’utilisent pour justifier le fait qu’Israël soit un refuge religieux pour les juifs. Et s’il y a quelqu’un qui excelle en la matière pour vendre cette théorie, c’est bien Benjamin Netanyahou. On l’a vu lors de son discours devant le Congrès étatsunien. Il a été invité par le chef de file des Républicains, sans l’aval de la présidence et en violation du protocole diplomatique. Son discours était destiné à empêcher la signature d’un accord entre les États-Unis et l’Iran et à promouvoir une action militaire étatsunienne contre l’Iran. Tout ceci en utilisant ce récit du « choc des civilisations », qui plaît tant à un parti républicain contrôlé par les chrétiens évangélistes. Ce discours est très dangereux mais, en même temps, il est d’une certaine manière positif pour nous qui, aux Etats-Unis, sommes opposés à cette alliance entre les États-Unis et Israël.

Aux États-Unis, nous avons deux partis politiques : nous avons le parti de centre droite, le Parti Démocrate, et nous avons le parti à la droite de la droite de la droite… qui est le Parti Républicain. Or, ceux et celles qui pensent que les Palestinien-nes ne devraient pas vivre enfermé-es dans des cages jusqu’à la fin des temps, n’ont personne vers qui se tourner en matière de politique. Depuis 1948, le Parti Démocrate représente le plus grand soutien et le grand partisan d’une alliance spéciale entre les États-Unis et Israël. La conséquence, c’est qu’il n’y a pas de débat public aux États-Unis sur la question. En 2009 — c’est d’ailleurs le sujet principal de mon livre Goliath [3] —, les Israélien-nes ont élu le gouvernement le plus à droite de toute son histoire, avec Netanyahou en tant que Premier ministre.

Qui est Benjamin Netanyahou ? Il a été élevé dans l’univers de Jabotinsky [4] qui est un sioniste révisionniste. Il a suivi des études au MIT (Massachusetts Institute of Technology), à Boston, mais je ne pense pas qu’il ait suivi les cours de Noam Chomsky. Il a travaillé avec deux auteurs qui sont à l’origine de la doctrine qui a mené les États-Unis à la guerre en Irak, Richard Perle [5] et Douglas Feith. En gros, Netanyahou a grandi dans le monde des Républicains néoconservateurs et il a importé ce monde en Israël.

Netanyahou s’est entouré de conseillers qui viennent du Parti Républicain, en particulier un républicain juif qui a la nationalité israélienne, Ron Dermer, dont le père était maire de Miami Beach et qui a aidé à l’élection de G. W. Bush in 2000. Il est actuellement ambassadeur d’Israël aux États-Unis et c’est lui qui a organisé cette visite de Netanyahou aux États-Unis, contre l’avis d’Obama et des Démocrates. Sa carrière a bénéficié de l’aide financière d’un des hommes les plus riches et les plus puissants de la planète, Sheldon Adelson [6], baron des casinos de Las Vegas. Cet homme a dépensé 80 millions de dollars en 2012 pour empêcher la réélection de Barack Obama. En concertation avec Netanyahou, il tente de faire en sorte qu’Obama ait moins de pouvoir, de se débarrasser de lui en ayant à l’esprit l’empêchement d’un accord avec l’Iran.

Même si les médias étatsuniens n’en parlent pas beaucoup, même si cette question n’est pas vraiment couverte, beaucoup d’Étatsunien-nes, notamment les Étatsunien-nes progressistes, réprouvent le comportement de Netanyahou, notamment les juifs-ves progressistes qui soutiennent le Parti Démocrate et qui soutiennent Obama. Personnellement, je ne peux plus dire que je le soutiens mais eux oui. Cette colère contre Netanyahu en raison de son attitude envers Obama a eu pour conséquence que le soutien à l’État Israël baisse. Ces progressistes démocrates commencent à identifier Israël à Netanyahou, comme un facteur déstabilisant dans la région. Un sondage effectué parmi les démocrates montre qu’il y a eu, l’année dernière, une baisse de 10 points dans leur opinion vis-à-vis d’Israël. Un des facteurs qui explique cette baisse est en premier lieu l’attitude de Netanyahou, puis la guerre de juillet dernier contre Gaza. Cette guerre a bouleversé beaucoup d’Etatsunien-nes qui n’avaient pas conscience de la situation. Je pense donc qu’on est à un moment important aux Etats-Unis en ce qui concerne la question de la Palestine et la question des relations des pays occidentaux avec Israël. En 2016, au moment des élections, cette question du soutien à Israël deviendra une question clivante, une question utilisée comme celle de l’avortement ou celle du mariage gay, afin de récolter des voix. Elle sera discutée de manière virulente et je pense que cela va aliéner les démocrates progressistes et, si cette tendance se confirme, il y aura là une opportunité pour notre mouvement, pour BDS.

La présence de Netanyahou a été aussi un facteur de polarisation dans les sociétés européennes, lors de sa venue à Paris, après l’attaque contre Charlie Hebdo et le supermarché casher. Il n’a pas demandé au gouvernement français de protéger les juifs de France, il n’a pas dit aux différentes communautés de se rassembler, aux juifs et aux musulmans de travailler ensemble contre le racisme et la discrimination. Non, il a dit aux juifs de quitter la France et de partir en Israël. Et je dois dire que c’est là l’expression la plus antisémite que j’ai entendue de toute ma vie. Cette déclaration prouve le côté profondément sioniste de cette personne, puisque l’objectif est de faire en sorte que soient mises à mal les communautés juives en Europe et pour les encourager à rejoindre l’enceinte hermétiquement scellée que représente l’État juif au Levant. Ces deux facteurs, l’antisémitisme et le sionisme, sont à l’origine de cette action.

Auparavant, il était admis que les gouvernements étatsuniens et européens partageaient des valeurs avec Israël, comme la démocratie. À présent que ces valeurs s’adaptent au récit de la guerre entre les civilisations, on voit apparaître les vraies alliances naturelles. Depuis la naissance du sionisme, il y a eu des alliances entre des organisations, des groupes antisémites et néofascistes. Aujourd’hui avec Netanyahou et le Parti du Likoud. Ainsi on a vu des membres de l’English Defence League [7] brandir des drapeaux israéliens tout en faisant des saluts nazis. De même, des membres du Front National ont arboré des drapeaux israéliens à la première marche de PEGIDA au Royaume Uni. Le nouveau Président du CRIF a également déclaré que Marine Le Pen était irréprochable ! Et aux Pays Bas, il a été dit que si Israël était en sécurité, le monde était en sécurité. En Suède, un parti néonazi, dont les dirigeants avaient auparavant affirmé que les juifs orthodoxes devaient s’intégrer ou quitter la Suède, ont affirmé leur alliance avec Netanyahou et ont d’ailleurs été invités en Israël, pour critiquer le gouvernement suédois qui avait osé reconnaître la Palestine. On voit donc que les alliances entre des groupes antisémites et fascistes et le sionisme de droite sont naturelles, et qu’elles vont se développer dans un avenir proche.

Dans une Europe en crise, il y a une raison pour laquelle ces groupes néofascistes s’identifient à Israël et cela n’a rien à voir avec le judaïsme, cela tient à la notion d’ethnocratie. Israël est le seul pays industrialisé, le seul pays développé qui définit ses citoyen-nes selon des critères d’appartenance religieuse et d’origine ethnique. Et l’État Israël est prêt à effectuer un nettoyage ethnique afin d’assurer l’intégrité de ce qui est appelé le peuple juif.

Nous avons parlé des relations entre le sionisme et les États-Unis, nous avons parlé de la relation entre le sionisme et l’Europe. Parlons à présent des Palestinien-nes. Pour les groupes qui soutiennent l’État d’Israël, il représente le fer de lance de la civilisation et les Palestinien-nes représentent tout ce dont on doit se débarrasser, ceux et celles qui doivent être expulsé-es, qui n’ont pas droit à la parole. Ces Palestinien-nes sont le symbole, comme en Europe, des “non Charlie”.

Entre novembre 1947 et septembre 1948, 750 000 Palestiniens et Palestiniennes ont été expulsé-es de leurs terres, de leurs propriétés afin de mettre en place l’État d’Israël, donc avant et après l’établissement de l’État d’Israël. Tout ceci pour s’assurer que cet État serait composé d’une majorité de personnes de confession juive. Et pour maintenir ce soi-disant État juif, les gouvernements israéliens ont entrepris une sorte d’ingénierie démographique depuis 1948. L’expression de cette procédure, afin de garantir la pureté ethnique des habitants d’Israël, s’exprime dans le ghetto de Gaza, et ce ghetto est en réalité un ghetto d’enfants puisque la moyenne d’âge y est de 17,6 ans. Donc sur 1,8 million de personnes, 1,2 million sont mineur-es et ont moins de 18 ans. Ce sont des enfants qui ont grandi sous le blocus, qui ont connu trois agressions militaires en sept ans… À chaque intervention militaire israélienne, le nombre de victimes augmente, et le nombre d’enfants tués également. C’est une génération qui n’a aucun espoir dans l’avenir.

Le peuple de Gaza résiste à cela. La bande de Gaza représente une base de la lutte armée palestinienne depuis le début des années 1950. Cela est naturel et compréhensible pour un peuple sous occupation, un peuple colonisé. On donne d’autres raisons à cette résistance. On parle d’extrémisme religieux, d’antisémitisme. On dit qu’il y a une lutte armée à cause du Hamas, mais nous devons voir tout ceci comme des symptômes, des résultats de la dépossession de ces personnes et non comme des motifs de lutte. Les raisons pour lesquelles les brigades Al Qasam, la branche armée du Hamas, lancent des roquettes ou effectuent des attaques contre des soldats israéliens sont les mêmes raisons pour lesquelles le FPLP, de tendance marxiste, était en première ligne à Gaza dans les années 1970. Ce sont des personnes réfugiées, orphelines, qui n’ont pas d’avenir, qui ont l’impression de ne pas être entendues si elles n’utilisent pas la violence.

Après avoir identifié l’origine de la crise — l’idéologie du sionisme et la conception ethnocratique de l’État israélien —, il faut comprendre les récents événements qui ont mené à la guerre contre Gaza, l’été 2014. Tout commence avec l’échec des pourparlers de Camp David II [8] et à la fin de la seconde Intifada [9], lorsqu’Ariel Sharon, après avoir détruit le camp de réfugié-es Jénine et avoir mené une campagne sanglante pour réprimer la seconde Intifada, décide de construire le mur de séparation et entreprend ce qu’il a appelé le retrait de la bande de Gaza, qui a ramené 9 000 colons extrémistes en Israël.

À l’époque, le retrait de Gaza a été considéré comme positif par plusieurs gouvernements, qui ont appuyé la décision d’Ariel Sharon. Ils pensaient que cela entraînerait la mise en place d’un État palestinien. L’interview du conseiller d’Ariel Sharon, Dov Weisglass, accordé au journal Haaretz, révèle le véritable objectif d’Ariel Sharon. Il déclare, en 2004, que ce retrait n’avait rien à voir avec la paix, mais qu’il s’agissait d’une manœuvre pour enterrer définitivement le processus de paix. Il s’agissait de régler de manière unilatérale la question des réfugié-es et la question de Jérusalem. Donc la manœuvre consistait à mettre en place une séparation et un contrôle permanent, une sorte de gestion de l’occupation.

Un élément clé du plan Sharon de gestion de l’occupation réside en la personne de Mahmoud Abbas et de l’Autorité palestinienne. Mahmoud Abbas avait accepté le principe de coopération des forces de sécurité israéliennes et des forces de l’autorité palestiniennes qui, auparavant étaient dans la résistance. Celles-ci ont été formées par les Étatsuniens afin de contrôler la population palestinienne. Et c’est là le rêve d’Israël : ne pas devoir utiliser son armée pour contrôler la population palestinienne, grâce à la coopération de l’Autorité palestinienne. Entre temps, à Gaza, le mouvement Hamas gagne en crédibilité en se targuant de s’être débarrassé des colons. C’est à ce moment que des élections ont été organisées et remportées par le Hamas, dans la bande de Gaza et en Cisjordanie.

Le Hamas remporte donc les élections, et ce avec une majorité évidente, pas uniquement à Gaza mais aussi en Cisjordanie. En Cisjordanie, les élus du Hamas sont aussitôt enlevés par les Israéliens grâce à la coopération de l’Autorité palestinienne. Entre temps, à Gaza, Mohammed Dahlan [10], qui était un atout de la CIA, a tenté de renverser le gouvernement fraîchement élu du Hamas. On se retrouve donc avec une Palestine politiquement divisée, avec d’un côté la Cisjordanie, sous le contrôle de l’Autorité palestinienne et de Mahmoud Abbas, qui sous-traite le contrôle et la surveillance israélienne, et avec le Hamas à Gaza, complètement séparé de la Jordanie et sans aucune présence israélienne. Et c’est là que le gouvernement israélien va concevoir une nouvelle doctrine militaire pour renforcer le contrôle extérieur de Gaza ; cette nouvelle doctrine impliquant une violence accrue. Dans le même temps, les brigades Al Qassam améliorent leur capacité militaire, comme le Hezbollah au Sud Liban, et adoptent d’ailleurs certaines de leurs tactiques. Il s’agit donc là de préparation pour un combat contre des soldats et non pour des attaques contre des civils israéliens. C’est la raison pour laquelle les attaques-suicide ont cessé.

En 2006, les plans d’Israël pour Gaza étaient clairs. Tout d’abord un blocus a été imposé, ce blocus impliquait le contrôle de tout ce qui rentre et de ce qui sort de la bande de Gaza. L’alimentation des Gazaouis a méticuleusement été contrôlée par des responsables israéliens de la santé qui ont utilisé de formules complexes pour déterminer les 2274 calories accordées à chaque personne pour ne pas mourir de faim. Quant à la mer, une distance a été fixée qui rend de fait la pêche impossible pour les Gazaouis, outrepasser la règle et les bateaux sont la cible des patrouilleurs israéliens. Une zone tampon, à l’est, a été décidée, qui rend l’agriculture impossible, et toute personne qui franchit la limite de cette zone est ciblée par l’armée israélienne. Le contrôle est effectué par des machines contrôlées par de jeunes soldates, à partir du Neguev, qui peuvent prendre pour cibles les Palestinien-nes qui ne respecteraient pas les barrières imposées. Les drones sont devenus un élément naturel du paysage gazaoui. Ils survolent le territoire, exerçant une surveillance constante sur la population. Tout ce système de contrôle à partir de l’extérieur fait en réalité partie d’une doctrine, la doctrine Dahiya [11].

En 2006, Israël a subi une défaite sur le terrain face au Hezbollah, et Israël a entrepris une attaque massive aérienne contre le quartier Dahiya où se trouvait le QG du Hezbollah et les soutiens du groupe. Et après avoir complètement rasé cette zone, un des commandants de l’armée israélienne, Gadi Eizenkot, a expliqué, après avoir été nommé à de hautes fonctions dans l’armée israélienne, que toute personne au Liban était Hassan Nasrallah, et que toute personne dans la bande de Gaza était Khaled Mechaal [12], parce que l’armée israélienne n’arrivait pas à se débarrasser du Hezbollah au Sud Liban, ni du Hamas dans la bande de Gaza. Il fallait donc punir la population jusqu’à ce qu’elle se retourne contre ces groupes et s’en débarrasse. Cette politique a été utilisée à la fois au Sud Liban et dans la bande de Gaza. La stratégie a échoué, le résultat a été plus de soutien pour le Hezbollah et plus de soutien pour le Hamas. C’est pourquoi ces attaques sont si violentes et c’est pourquoi la violence s’intensifie à chaque nouvelle guerre.

En 2008 et 2009, Israël a attaqué la bande de Gaza avec l’opération Plomb Durci, qui a causé la mort de 1 400 personnes et blessé plus de 8 000 personnes, dont la majorité étaient des civils. Cette guerre a choqué l’ensemble du monde et a été condamnée. Cette attaque m’a poussé à enquêter et travailler sur les origines de cette crise. En novembre 2012, il y a eu une nouvelle attaque durant laquelle plus de 400 personnes ont été tuées. Grâce à la médiation du président égyptien, Mohamed Morsi, cette guerre a pu être arrêtée avant que cela ne devienne une véritable catastrophe. Cet accord a été favorablement accueilli par la population gazaouie puisque ses clauses apportaient une amélioration des conditions de vie, un élargissement de la zone limite pour la pêche, un rétrécissement de la zone tampon ainsi que la fin des assassinats ciblés. Le Hamas a respecté cet accord, mais pas Israël, qui a continué à commettre des assassinats ciblés, à tirer sur des Palestiniens qui osaient pratiquer l’agriculture ou la pêche. Les conditions de vie ont encore empiré et le monde n’a rien fait. Seule l’économie des tunnels, l’économie illégale, a permis de survivre dans la bande de Gaza. Encore une fois, le théâtre était prêt pour une nouvelle guerre.

Les militaires israéliens ont développé un nouveau concept sans pour autant abandonner la doctrine Dahiya, et ce concept on peut le définir comme étant celui de “tondre la pelouse”. En gros, cela signifie que tous les deux ans, une nouvelle attaque s’abattrait sur la population gazaouie qui aurait eu juste le temps de relever la tête, et “la pelouse serait tondue” pour ainsi dire. Il s’agit là d’un élément classique de la gestion de l’occupation.

L’opinion publique israélienne, et particulièrement les jeunes qui sont en âge de faire leur service militaire, sont de plus en plus à droite. Les jeunes sont lassés de cette gestion de l’occupation et, bien sûr, les Palestiniens eux sont fatigués de l’occupation et, à Gaza, la population est prête à combattre afin de mettre fin au blocus. En 2014, les capacités militaires des brigades Al Qassam sont à leur sommet et la population veut mettre fin au blocus. La société israélienne est, de son côté, mobilisée non seulement pour “tondre la pelouse”, mais pour pratiquer une politique de la terre brûlée. Et donc la guerre, dont on savait l’imminence, a été déclenchée en juillet 2014. C’était l’agression militaire la plus violente de l’histoire contre la population civile de Gaza. Mais c’était aussi le moment où l’on a vu la résistance la plus sophistiquée de la part des combattants armés gazaouis. Nous l’avons vu particulièrement lors du combat qui a eu lieu à Chajaya où les soldats israéliens, qui étaient sur le terrain ont dû battre en retraite. L’armée israélienne a complètement détruit la zone, sans aucun scrupule, pour les civils qui étaient là.

Le Hamas et le Jihad islamique ont proposé un accord, avec 12 conditions, et ont proposé un cessez-le-feu d’une durée de dix ans. Mais Israël a refusé cette proposition, comme également les États-Unis et la junte au pouvoir en Égypte. La junte de Sissi voit dans le Hamas le cousin de son ennemi éternel dans son propre pays. Les États du Golfe ont également appuyé cette coalition : États-Unis, Israël et Égypte. Gaza s’est retrouvée seule et sans soutien face à cette guerre. Et plus la résistance était forte à Gaza, et plus les civils étaient délibérément ciblés par l’armée israélienne. Les chiffres sont alarmants concernant cette opération — Bordure protectrice — qui a duré 51 jours. Côté israélien, il y a eu 75 morts dont 70 soldats. Côté palestinien : 2200 morts ou plus, nous ne savons pas exactement, dont plus de 80 % sont des civils, selon l’ONU et de nombreuses d’organisations que je pourrais vous nommer. Le chiffre le plus perturbant, le plus inquiétant, c’est la quantité de personnes qui sont mortes chez elles. Selon le groupe Associated Press et l’organisation israélienne B’Tselem, plus de 800 personnes ont été tuées chez elles par des attaques de précision de l’armée israélienne. Cela veut dire que des familles entières ont totalement été décimées dans leur habitation. 90 familles ont ainsi complètement disparu des registres nationaux et plus de 100 familles ont perdu au moins plus de trois membres de leur famille. Plus de 100 enfants ont été tués et plus de 15 bébés dans ces attaques. De même, le footballeur le plus connu de la Palestine, Ahmed Zaqout, a été tué dans son sommeil. Il y a des cas où des pères ont séparé la famille dans différentes pièces de leur maison afin de s’assurer qu’au moins une partie survive aux attaques. Ces attaques ciblées font partie d’une politique délibérée. Il n’y a eu aucune enquête sur ces attaques ou sur les responsabilités des morts en masse dans les familles. Aucune tentative de poursuite dans nos pays. Je pense que si l’on n’a pas de noms de responsables dans l’armée israélienne, il faut considérer que Benjamin Netanyahou est le responsable de toutes ces morts et que là où il va, il devrait être suivi de très près par des menottes.

Je vais brièvement vous parler de la situation après la guerre à Gaza et ensuite vous présenter la bande annonce d’un documentaire, The Killing of Gaza, que je suis en train de préparer avec un collègue, Dan Cohen. La situation à Gaza après la guerre est pire que jamais. 100 000 personnes sont à la rue et 25 % du territoire a été partiellement ou totalement détruit par la guerre. Dans ces zones, il n’y a plus d’infrastructures, il n’y a pas d’électricité. Les dommages sont évalués à 8 milliards de dollars. 18 000 maisons, plus de 400 commerces et usines ont été entièrement détruites. 50 000 personnes, dont des fonctionnaires, sont sans emploi depuis sept mois et je ne sais vraiment pas d’où ils ont l’argent pour survivre. Dans ces conditions, la radicalisation progresse. Un très bon ami à moi, Mohammed Omer, un des meilleurs journalistes encore vivant, a été kidnappé et tabassé pendant plusieurs heures par des voyous se revendiquant de l’État islamique. Il va mieux, après avoir été soigné à l’hôpital d’Al-Shifa. Cela donne une idée de la situation qui se passe à Gaza.

Avec Dan Cohen, qui travaille avec moi sur le documentaire, nous avons rencontré en décembre 2014 la famille Kureishi, qui habite dans sa maison en ruine. À cette occasion, nous avons rencontré un jeune enfant, Hani, né pendant la guerre et qui n’avait jamais vu de lumière produite par l’électricité. Il était fasciné par la lumière de la caméra de mon collègue Dan. C’était pour lui quelque chose qui relevait de la magie. Dan a passé la soirée avec cette famille autour de leur feu. C’est un des pires hivers que Gaza ait connu et cette famille racontait que, certaines nuits, ils avaient besoin d’au moins sept couvertures pour ne pas avoir froid. Il faut imaginer que la famille vivait dans une modeste construction protégée par du plastique et de l’aluminium. Et, en janvier, nous avons appris que, parmi les cinq enfants morts de froid durant la semaine du 15 janvier, se trouvait le petit Hani. Et cela me ramène à ce que je disais au début. Il n’y a pas d’espoir à Gaza et nos gouvernements sont responsables de cette situation. Des 5 milliards de dollars qui avaient été promis au Caire par les gouvernements occidentaux, seuls 300 000 dollars sont parvenus à Gaza et rien n’a été fait. L’ONU dit ne plus avoir les moyens et on n’entend plus parler de Gaza dans les informations.

En ce qui me concerne, je suis arrivé à Gaza le 14 août et j’ai commencé à filmer avec mon collègue, nous avons filmé jusqu’en janvier 2015. Ce que vous allez voir va vous donner une image des atrocités qui ont été commises dans la bande de Gaza. Cela ressemble véritablement à un film d’horreur.

Notes :

[1Le Choc des civilisations (The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order), titre d’un essai de Samuel Huntington, paru en 1996, dans lequel il décrit des relations internationales, après 1989, basées désormais sur des différences
« civilisationnelles » et religieuses, et non plus poliltiques.

[2IS : Islamic State (EI : État islamique).

[3Max Blumenthal, Goliath : Life and Loathing in Greater Israël, Nation Books, 2013. Le livre met « en lumière non seulement le côté Apartheid raciste du régime colonial juif sioniste, mais également sa cruauté ».

[4Vladimir Jabotinsky (1880-1940) est un leader de l’aile droite du mouvement sioniste, le fondateur de la Légion juive durant la Première Guerre mondiale et, en 1925, du Parti révisionniste de la droite nationaliste sioniste, qui réclame un État juif sur les deux rives du fleuve Jourdain, intégrant aussi la Transjordanie, l’actuelle Jordanie. Il sera l’inspirateur politique de l’Irgoun, organisation terroriste clandestine sioniste.

[5Voir « Guerre d’Irak : Désinformation et propagande. Cette vidéo extraite du film documentaire Le Monde selon Bush rend compte de la campagne de propagande orchestrée par l’Administration Bush afin de convaincre l’opinion publique étatsunienne d’entrer en guerre contre l’Irak. On y voit notamment d’anciens membres et conseillers de l’administration Bush (Colin Powell et Richard Perle) et des ex-officiers de la CIA (tels Robert Baer et Robert Steele). http://www.dailymotion.com/video/xe00aw_guerre-d-irak-desinformation-et-pro_news

[6Sheldon Adelson est considéré comme la 8ᵉ fortune mondiale. Milliardaire étatsunien né en 1933 à Boston, c’est un promoteur immobilier et possède plusieurs casinos.

[7English Defence League ou EDL (Ligue de défense anglaise). Mouvement politique britannique d’extrême droite, formé en 2009, qui se dit opposé au racisme et avoir pour but de combattre l’islamisation de l’Angleterre.

[8Camp David II, juillet 2000, en présence de Bill Clinton, président des États-Unis, de Ehoud Barak, Premier ministre de l’État d’Israël et de Yasser Arafat, président de l’Autorité palestinienne.

[9La seconde Intifada est déclenchée le 28 septembre 2000, après la visite d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des Mosquées, à Jérusalem.

[10Mohammed Dahlan, né en 1961 dans le camp de réfugiés de Khan Younès de Gaza, est chef du mouvement de jeunesse du Fatah en 1981 et est emprisonné par les Israéliens jusqu’en 1986. C’est un homme politique ambitieux qui revient à Gaza avec Yasser Arafat en 1994, où il est chef des Forces de Sécurité Préventive. Après la mort de Arafat en 2004, il est nommé au poste de ministre des Affaires civiles. Longtemps considéré comme celui qui remplacera Abbas, il est ensuite discrédité, soupçonné de liens avec la CIA et de corruption.

[11La Doctrine Dahiya, du nom du quartier chiite d’habitations de Beyrouth, qui abritait un bastion du Hezbollah avant d’être rasé par l’aviation israélienne au cours du conflit israélo-libanais de 2006, est une doctrine militaire formulée par le général israélien Gadi Eizenkot, qui prône un usage « disproportionné » de la force contre des zones civiles servant de base à des attaques, ceci dans un but de dissuasion.

[12Khaled Mechaal, né en 1956, est l’un des dirigeants de l’organisation palestinienne Hamas. Il échappe à une tentative d’assassinat en 1997 du Mossad israélien, sous le gouvernement de Benyamin Netanyahou. Longtemps considéré comme un radical, le chef en exil du Hamas, Khaled Mechaal, a adopté un ton plus nuancé, revendiquant l’influence du "Printemps arabe" au point de se rallier à l’idée d’un État palestinien à côté d’Israël.

P.S. :

Cette conférence a eu lieu au au Centre international de culture populaire (C.I.C.P.) et a été organisée par les groupes locaux de l’AFPS Paris-Centre, Paris-Sud, la campagne BDS France-Paris et l’UJP.

Traduction Lamia. Transcription Lise et notes CP.



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