DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Philomène Le Bastard
« Rentrez doucement ! »
Retour de la fête de l’Huma
Article mis en ligne le 7 octobre 2012
dernière modification le 4 octobre 2012

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Samedi 15 septembre. Le concert venait de se terminer.
Patti Smith avait lancé un « Be free ! » et tout le monde était content…
Et celui qui officiait à la présentation des concerts avait souhaité un bon
retour : « Rentrez doucement ! »

Ouais… Mis à part les quelques dizaines de mecs qui urinaient le long de l’allée, en rang d’oignons, et pour cause de queues interminables devant les toilettes "volantes" et nauséabondes, et les quelques personnes éméchées qui s’attardaient un verre ou une bouteille à la main, le retour s’annonçait habituel. On était des milliers à rentrer, à chercher les navettes, histoire de prendre le dernier métro ou RER.

Soudain, en approchant de l’endroit indiqué, ce fut une recrudescence de flics et de CRS qui poussait la foule sur les trottoirs et le climat bon enfant tournait à l’aigre. Fallait pas demander son chemin, ni essayer de comprendre : les gardes chiourmes étaient là pour encadrer le troupeau, manu militari ! Et on tournait en rond dans un parcours dont la logique n’était pas sur le plan (sic), sans parler du manque de pancartes. Bref un jeu de pistes sans règles précisées.

Drôle d’ambiance ! Des barrières renversées, des gens qui tombaient, la jolie fête populaire devenait glauque et l’on commençait à se dire que la promenade punitive, ça commençait à bien faire.

Déjà que le service d’ordre autour de la Grande scène se l’était joué
« Robocop » pour évacuer les mômes qui avaient osé passer la barrière de l’espace devant la scène. Attention : No man’s land réservé au service d’ordre — cette année complètement à la masse et sans aucune expérience des concerts — et aux journalistes de l’Huma ! Terrain interdit et si un jeune s’y risquait, emporté par son enthousiasme, il était brutalement saisi par deux ou trois sbires investis de la « responsabilité de l’ordre », adoubés en quelque sorte par un responsable, massif et visiblement obtus qui prenait son oreillette pour une étoile de shériff.

« C’est pas la même équipe que les dernières années », dit un type qui avait l’air de bien connaître la fête. Ah bon ? « Ben, non, on voit bien que ceux-là n’y connaissent rien. » Ça avait jeté un froid au bout du troisième gosse empoigné. Le cirque du gamin qu’on traite comme un terroriste faisait désordre au beau milieu de l’enthousiasme affiché.

« Rentrez doucement ! » Il ne croyait pas si bien dire. En vue de l’endroit supposé des navettes, plusieurs groupes décidèrent de marcher jusqu’au métro. « Yen a pour deux heures d’attente ! Nous on marche. ». Pas possible ! Des navettes vont venir pour raccompagner tout ce peuple.
Ben non : pas de navettes ! Mais beaucoup de flics qui gardaient les
grilles contre lesquelles s’entassaient les gens, et comme la masse était stoppée par une sorte de goulot pour canaliser la foule vers
d’hypothétiques bus, la fatigue et le piétinement commencèrent à provoquer des malaises. Mais les flics s’en foutaient, la masse de gens continuait à arriver et poussait ceux et celles qui — toutes générations confondues — attendaient depuis une heure et plus… Certaines
personnes demandèrent à sortir de l’entonnoir de barrières, mais
impossible de bouger. Des enfants criaient, les pieds ne touchaient plus le sol et il devenait difficile de respirer.

Quelques bus arrivèrent, mais partirent ailleurs et il était impossible de voir où, pris dans une nasse de barrières métalliques tenues par des flics qui semblaient s’amuser de la situation. « Il y a moins de bus que les autres années, ils font des économies » dit un homme près de moi. Économies dangereuses, cela pouvait tourner au désastre et à la panique avec ces milliers de personnes coincées, parquées comme du bétail, dans l’incapacité de s’échapper. Des altercations ça et là, à l’arrière on ne voyait rien et on poussait. Des cris, des pleurs, des malaises… La peur de l’écrasement.
Beaucoup de flics sur l’air « les ordres, c’est les ordres. Restez derrière les barrières ! », en revanche pas de service sanitaire et aucune information sur le départ des navettes.
Cette galère dura jusqu’à deux heures du matin et ne fut qu’un prélude
au précédent « Rentrez doucement ! ».

Suite de l’odyssée. Les bus bondés. Des chauffeurs excédés : « Ah non, pas de photos ! » Et voilà le troupeau compacté à l’intérieur, quelques-un-es se demandant puisque « le métro, c’est terminé, comment va-t-on rentrer chez soi ? » Arrivée au terminus de la ligne 7. La Courneuve : le carrefour noir de monde. Le bus continue sa route vers la Porte de la Villette.

Porte de la Villette. Le bus expulse les occupant-es pour repartir en sens inverse. Du monde partout, déambulant à la recherche d’un taxi, d’un bus de nuit, d’une voiture… Évidemment rien. Les bus dans la direction de Paris sont tous archi bondés et filent sans s’arrêter, ni même un signe… Marcher, les gens se parlent en commentant une organisation à côté de la plaque.
« Ils savaient bien qu’il y allait avoir du monde pour Patti Smith !
Tous les ans, c’est pareil. L’année dernière avec Joan Baez, et avant avec Manu Chao ou encore Iggy Pop. Ça donne pas envie d’y retourner ! »
Parmi les errant-es, beaucoup s’assoient sur les trottoirs, se roulent une clope et décident que finalement autant attendre le premier métro. Déambuler avec la fatigue et pour peu que l’on soit chargé dans cette avenue qui semble n’en plus finir… Pénible.

Un taxi s’arrête déchargeant des personnes, mais je me le fais faucher.
C’est la jungle du chacun pour soi.
Les bus de nuit foncent sans s’arrêter, pas de place, des navettes de la fête
passent également en direction de Stalingrad, sans doute pour désengorger la Porte de la Villette.

Il est 4 heures du matin. Objectif : Gare de l’Est.

Gare de l’Est. Même scénario, du monde partout. J’ai perdu mon amie journaliste allemande. J’apprends par un texto qu’elle vient de rentrer. Elle est totalement angoissée de ce qu’elle a vécu. La navette a pris un autre itinéraire vers la Porte des Lilas et, par chance, elle a trouvé un taxi de libre.

5 heures du matin, je rentre enfin après un épisode bus de nuit et marche forcée. Je retrouve mon amie et, après nos récits de galère, elle a cette conclusion : « J’ai vraiment eu peur dans la foule qui attendait les navettes fantômes. Cela aurait pu se terminer en véritable cauchemar ! Heureusement la panique ne s’est pas propagée. Il y aurait pu avoir des morts, écrasés. J’ai pensé au drame du Heysel qui avait fait 39 morts et des centaines de blessés. »

« Ouais, nous avons eu de la chance, mais demain nous n’irons pas à la
fête », lui ai-je répondu. La question demeure entière pour l’année prochaine : y aller ou pas ? Accepter et banaliser la foire d’empoigne et la brutalité à la fête de l’Humanité : un comble ! Et mon amie d’ajouter : « Je ne sais pas encore ce que je ferai, mais je ne risquerai pas la même situation ! »

Dans la même rubrique

Portraits de voix
le 7 octobre 2012
Valse lente du retour
le 7 octobre 2012
L’Attente
le 7 octobre 2012
Dans le ravin
le 7 octobre 2012

Évènements à venir

Pas d'évènements à venir


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4