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Terre et Liberté pour Arauco
Accaparements de terres au Chili
Article mis en ligne le 17 avril 2015
dernière modification le 5 mars 2015

par C.P.
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En 1883, à l’issue de deux décennies d’une guerre connue comme « Pacification de l’Araucanie », l’État chilien octroie la plus grande partie du territoire ancestral du peuple Mapuche, situé au sud du fleuve Bio-Bio, à des propriétaires terriens, des colons européens et des compagnies étrangères, réduisant les Mapuche à vivre sur des réductions de terres arides (représentant 6,4 % de leur territoire antérieur). Ils cessent d’être un peuple autonome et souverain pour devenir une minorité ethnique opprimée et pauvre.

Un peu moins d’un siècle plus tard, en 1970, le président Salvador Allende poursuit le processus de réforme agraire, amorcé en 1967 par son prédécesseur Eduardo Frei. L’application de la loi permet, jusqu’en 1973, d’exproprier 4.401 domaines et permet aux “réserves Mapuche” de récupérer 30.000 hectares de terres. En septembre 1972, une nouvelle loi indigène est promulguée qui – malgré sa brève durée -, constitue un instrument efficace pour résoudre les litiges liés à l’usurpation de terres Mapuche. Dans les provinces de Malleco, Cautín et Valdivia, des hommes et des femmes s’unissent pour récupérer plus de 70.000 hectares usurpés par les grands propriétaires. Mais, dès 1972, ces mêmes propriétaires terriens s’organisent en « Comités de reprise des terres » avec des groupes paramilitaires, dont le sinistre “commando Trizano”.

Après le coup d’état militaire de 1973, l’appropriation massive de terres commence avec le décret-loi 701 appelé “Fomento Forestal” ou “Développement Forestier”, promulgué en 1974 par A. Pinochet donnant carte blanche, pour une durée de 40 ans, à des groupes financiers chiliens pour développer l’industrie forestière et la monoculture sur des terres appartenant en grande partie à des Mapuche, et mettre ainsi fin à la réforme agraire de S. Allende.

De vastes étendues de terres agricoles et de forêts natives disparaissent au fil des années remplacées par des plantations de pins et d’eucalyptus destinées à la fabrication de cellulose. Sur 10 millions d’ha expropriés, 3 millions sont vendus à vil prix et les entreprises obtiennent de l’État le financement de jusqu’à 75 % des coûts de plantation de pins et d’eucalyptus. Les exportations de bois et de cellulose étant considérés comme prioritaires, les gouvernements successifs vont continuer à encourager cette industrie dont ils voudront ignorer les effets dévastateurs. On estime entre 5 et 6 millions d’hectares les plantations de monocultures. Ce genre de plantation n’a pas besoin de main d’œuvre importante, ni de concentrer la population autour des chantiers pendant de longues années ; au contraire elle induit l’exode des paysans sans terre ni travail vers la ville. Les conséquences de cette politique peuvent être détaillées comme suit :

Raréfaction de l’eau en secteur rural.

Elle se développe dans les communes du Maule, de Bio Bio et de l’Araucanie due à la forte consommation d’eau absorbée par les espèces exotiques à grand rendement, qui rend impossible la culture d’autres types de production. Et c’est tout spécialement le peuple mapuche qui « habite ces territoires depuis des temps immémoriaux et qui, jusquʼà lʼinvasion européenne, a su maintenir une relation harmonieuse avec lʼeau et la terre » qui est touché par cette spoliation.

Criminalisation de la résistance à la spoliation des terres.

Ce conflit s’avère largement inégal car l’Etat chilien se fait jusqu’à ce jour l’ardent défenseur des puissantes entreprises forestières en livrant depuis plus de 15 ans une véritable guerre de basse intensité aux communautés en résistance, en les encerclant militairement, en y opérant régulièrement de violents raids de la police militaire, arrêtant arbitrairement leurs membres, transformant leurs occupations de terres en délits par des montages construits sur la base de faux témoignages de témoins “sans visage”. Le but final étant de condamner les résistants mapuche à de longues peines en invoquant la loi anti-terroriste, datant de la dictature de Pinochet, pour les juger. Plusieurs centaines de membres de communautés mapuche ont ainsi été incarcérés ces quinze dernières années, de longues grèves de la faim de prisonniers politiques Mapuche ont trouvé un écho international et une douzaine de Mapuche ont payé de leur vie leur engagement pacifique. Leur assassinat est resté depuis impuni.

Migration vers les villes.

Dans l’impossibilité de survivre sur des terres devenues stériles, les communautés agricoles doivent migrer vers les villes pour y vivre dans la pauvreté et la discrimination. D’autres, notamment à partir de la fin des années 1990, parmi les nouvelles générations des communautés mapuche, refusent d’accepter cette nouvelle spoliation de leurs terres ancestrales et entrent en conflit territorial avec les entreprises forestières, telles que l’entreprise Forestal Mininco et les entreprises regroupant Bosque Arauco dans la IXe Région, au sud du Chili. Selon la Commission forestière de coordination des organisations et des identités territoriales : « le conflit territorial avec les entreprises forestières est un combat pour la survie, pour les droits, la dignité, la reconnaissance et la possibilité d’un développement autonome. Freiner l’expansion forestière c’est, en plus, tenter d’empêcher que cette activité continue à répandre la pauvreté, à endommager l’environnement et à détériorer culturellement le peuple mapuche et de vastes secteurs sociaux ».

Incendies incontrôlés qui se répètent chaque année pendant l’été sachant que les eucalyptus et les pins sont considérés comme les arbres les plus inflammables, d’autant plus s’ils croissent en forte concentration sur un sol aride.

Projet de prolongation du Décret-loi 701 de Développement forestier et mobilisation

Le fameux Décret-loi de Développement forestier arrivant à expiration avant la fin de son mandat, en 2014, Sebastian Piñera – président de droite soutenu par le secteur pinochetiste du Chili- s’empresse, dès 2013, sous la pression des lobbies forestiers (groupes Matte, Angelini), de le faire prolonger “en toute urgence” de 20 ans. Une ample mobilisation s’organise contre ce projet. Dans une lettre du 21 janvier 2013 au Parlement, 17 communautés et organisations Mapuche ont manifesté leur refus de la modification et de l’extension à 20 ans du Décret-Loi 701. Face à la menace touchant à leur Droit à l’Alimentation et à leur Souveraineté Territoriale Ancestrale – droits fondamentaux reconnus dans le droit international – les communautés et organisations indigènes présentent, début mars 2013, une Communication au Rapporteur Spécial de l’ONU, M. Olivier De Schutter, et au Rapporteur Spécial de l’ONU pour le Droit à l’Habitation, Mme Raquel Rolnik, afin de dénoncer la « politique forestière » chilienne.

Le 12 mars 2013, plus d’une cinquantaine d’organisations sociales, syndicales, environnementales, universitaires, communautés rurales et indigènes envoient une lettre aux députés déclarant que « le projet n’a pas respecté le droit de participation citoyenne – notamment des communautés indigènes – qui permette de formuler une loi de Développement forestier en accord avec le XXIe siècle ». Ils ajoutent qu’en approuvant le projet, l’impact négatif sur la quantité et la qualité des eaux, sur la perte de fertilité des sols et sur la biodiversité ne fera que s’aggraver. Malgré plusieurs manifestations de rejet, le projet de loi est approuvé le 4 avril par la majorité des députés, sans qu’ait été tenu compte de plus de deux cents indications et observations de syndicats, universitaires, paysans, indigènes et membres de la société civile.

Après ce vote, les mêmes groupes prient les sénateurs de leur garantir des espaces de réflexion et de débat pour générer un nouveau Projet de Loi. Selon le Président du Groupement des Ingénieurs pour la Forêt Native (AIFBN) :« un projet de cette envergure nécessite davantage d’un débat pour analyser comment développer et gérer, de manière soutenable, les plantations forestières ». Marcela Lincoqueo, dirigeante de l’Organisation Indígène Lakutun, déclare : « Nous mettons en cause la légalité de ce projet. Il existe une convention internationale qui n’est pas prise en compte pour que s’accomplisse réellement la consultation indigène que le gouvernement dit avoir entrepris. Nous demandons la mise en place d’une discussion plus large et sérieuse dans le Sénat avec la participation de toutes les organisations. Nous demandons une évaluation sérieuse, il s’agit d’un projet de 20 ans qui ne peut être débattu de façon urgente ». Finalement l’étudiante en ingénierie forestière, Constanza Quiroga, insiste pour qu’on prolonge d’environ deux ans le décret-loi antérieur afin de débattre d’un nouveau projet en organisant “une consultation indigène effective pour faire une loi qui ne continue pas de bénéficier qu’aux seules entreprises ».

Après son arrivée au pouvoir, la présidente Michelle Bachelet annonce en mai dernier la prolongation pour deux ans du Décret-Loi 701 dans le but de préparer un nouveau corpus légal sur le développement forestier au Chili. Mais un groupe de parlementaires de la Nouvelle Majorité demande de ne pas prolonger ce décret datant de la dictature et que le nouveau gouvernement marque un avant et un après en matière de développement forestier en tenant compte de l’impact que ce développement incontrôlé a eu en 40 ans, à savoir une grande ségrégation territoriale et l’épuisement des ressources d’eau, sans aucune compensation pour les communautés locales et pour la diversité biologique. De son côté, le groupement d’Ingénieurs forestiers pour la Forêt Native (300 membres) engage le gouvernement à instaurer une nouvelle Loi focalisée sur les petits et moyens propriétaires et basée sur la conservation et la récupération des espèces végétales natives, la récupération d’eau de qualité, la récupération des sols érodés et la retenue de la désertification.
Une nouvelle loi qui limite la taille, le choix du lieu d’implantation des monocultures à grande échelle mais aussi une loi qui compte avec l’accord des communautés indigènes, selon la Convention 169 de l’OIT.

Mais, au Chili, l’accaparement touche aussi le sous-sol des terres convoité par des entreprises minières, comme l’entreprise Pelambres à Caimanes qui a construit un immense bassin de rétention de déchets miniers toxiques dont les infiltrations ont entraîné une contamination des sources d’eau potable de toute la zone, bassin qui en, cas de séisme, constitue une grave menace pour les communes voisines, sans compter l’énorme quantité d’eau que l’entreprise puise dans les rivières avoisinantes pour l’extraction du minerai. L’appropriation des terres c’est encore le fait des entreprises hydro-électriques et thermo-électriques à charbon, nationales ou/et multinationales, qu’on trouve du nord au sud du pays, accompagné d’expropriations de terres et de sites sacrés, appropriations soutenues par le système judiciaire qui rejette majoritairement les recours des communautés rurales qui s’y opposent.

On pourrait parler aussi de l’appropriation de l’eau qui a commencé au Chili avec l’accès et la gestion de l’eau déterminés par le Code des Eaux édicté sous la dictature, en 1981. En ouvrant sa privatisation par la séparation de la propriété de l’eau de la propriéte du domaine sur lequel elle s’écoule, elle permet son libre achat et sa libre vente.

On peut compléter le tableau de ce modèle basé sur l’extraction et l’exploitation des ressources naturelles, pour le seul profit de quelques-uns, par la “privatisation de la mer”, signée en mars 2010, sous le mandat de Michelle Bachelet, avec la réforme de la loi de la pêche et de l’aquiculture offrant ainsi de vastes extensions de mer aux entreprises d’élevage de saumons dont des banques en sont devenues propriétaires. La loi Longueira -sous le gouvernement de Piñera- votée fin décembre 2012 est venue compléter cette privatisation permettant à sept familles et trois multinationales étrangères de s’approprier des ressources halieutiques du pays et de se partager 92 % des quotas de pêche du pays.

Toute cette politique consistant à livrer le territoire et ses ressources aux grands secteurs économiques nationaux et étrangers a été accompagnée d’une forte répression des forces policières à l’encontre des habitants des communes concernées.

Dans tout le pays la résistance a vu le jour à travers de nombreuses manifestations, grèves de la faim et recours judiciaires contre les barrages hydro-électriques de Ralco et HidroAysén, contre une vingtaine de centrales à charbon à Tocopilla, Ventanas, Puchuncavi, Castilla, Patache, Pacifico, contre des mines à ciel ouvert comme Pascua Lama et Pelambres à Caimanes.

Aujourd’hui cette résistance continue et s’amplifie.



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