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Christiane Passevant
La Dixième victime. Nouvel épisode de la redécouverte du cinéma d’Elio Petri
Article mis en ligne le 17 avril 2015
dernière modification le 24 avril 2015

par C.P.
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La Dixième victime d’Elio Petri, après être sur les écrans en copie restaurée, sera bientôt disponible en DVD. Et l’on se prend à espérer une prochaine sortie de Todo Modo, film dévastateur d’Elio Petri, basé sur le roman de Leonardo Sciascia, et tourné en 1976. Todo Modo, comme la Dixième victime, se passe dans un futur proche. Le film met en scène deux très grands comédiens, Gian Maria Volonté et Marcello Mastroiani ; l’un dans le rôle d’un politicien véreux et l’autre dans celui d’un prélat. La Dixième victime, sortie en 1965, rassemble Ursula Andress et Marcello Mastroiani, qui était l’ami de Petri et fut également son interprète dans deux autres films, l’Assassin et les Mains sales.

Le cinéma d’Elio Petri a été longtemps plus ou moins relégué aux oubliettes des salles de projections, hormis quelques initiatives louables, certains considérant son cinéma comme lié à une certaine époque. Grâce au travail de plusieurs personnes, son œuvre cinématographique ressort de l’ombre, année après année. Après le succès de Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon lors de sa nouvelle sortie, après la reprise de la Classe ouvrière va au paradis, de l’Assassin, de I Giorni contati (Les Jours comptés), inédit en France, après la Propriété, c’est plus le vol, voici la copie restaurée de la Dixième victime, film tourné en 1965… Il reste encore des films d’Elio Petri à découvrir ou redécouvrir, notamment, À chacun son dû (de 1967), Un coin tranquille à la campagne (1969), avec Vanessa Redgrave, Buone Notizie (les Bonnes Nouvelles, en 1980), dernier film réalisé par Petri, et critique féroce de la télé selon Berlusconi ; et bien sûr Todo Modo, une satire au vitriol des dirigeants démocrates chrétiens et de leurs accointances avec la hiérarchie religieuse.

Rares sont les cinéastes à avoir réalisé des satires sociales et politiques aussi profondes, percutantes et brillantes, sans jamais dévier de leurs convictions ni de leur itinéraire cinématographique. Elio Petri est de ceux-là. Scénariste et réalisateur majeur de la grande époque du cinéma italien, il a d’abord été critique de cinéma, puis a travaillé auprès du réalisateur de Riz amer, Guiseppe De Santis, jusqu’en 1960. Son observation acerbe de la nature humaine, son ironie sans concession, son engagement critique, font de lui un réalisateur parmi les plus originaux et les plus fascinants des années 1960 et 1970.

Sa disparition, en 1982, nous prive des suites d’une œuvre, à la fois intemporelle et ancrée dans la réalité sociale et politique de deux décennies exemplaires et tourmentées. La Classe ouvrière va au paradis, critique de l’aliénation et du consumérisme ; Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, pamphlet incisif contre la police, la justice et les pratiques fascistes ; I Giorni contati (Les Jours comptés), réflexion sur le sens de la vie et du travail ; Todo Modo, satire secouante du pouvoir politique et religieux. Autant d’attaques du système et des dérives médiatiques et politiques.

On se prend à espérer que le cinéma italien retrouve ce « langage différent » et cette créativité mêlant à la fois l’acuité d’une vision et la tenue en haleine du public, bref que le cinéma mièvre ou strictement commercial laisse enfin une place au cinéma de réflexion…
Le cinéma italien peut-il retrouver une expression subversive ? Ou la force d’une vision lucide, comme celle exprimée dans les films de Petri, dont l’œuvre « s’est concentrée sur une série de personnages qui, avec leurs névroses, leurs problèmes mentaux et leurs phobies révèlent à différents niveaux comment la répression de la société capitaliste a un impact sur l’individu » ?

Voir ou revoir les films d’Elio Petri est certainement l’occasion d’apprécier la constance et la continuité d’un grand cinéaste, à la fois critique, subversif et "grand public". Dommage qu’aucune rétrospective de son œuvre n’ait été jusqu’alors organisée, sinon en 2009, durant le Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier. On trouve une partie de ses œuvres en DVD, mais le grand écran est certainement un atout supplémentaire pour apprécier le cadre et la lumière de ses films, exemple dans I Giorni contati (Les Jours comptés).

Le scénario de la Dixième victime est inspiré du roman de Robert Sheckley, dont le titre fut d’abord la Septième victime, qu’il rebaptisa la Dixième victime, après la sortie du film de Petri, en 1965.

Le film se déroule à New York, puis à Rome dans un futur proche, mais l’histoire sonne étrangement familière aujourd’hui. Les gouvernements ont décidé de contrôler et de canaliser les pulsions meurtrières des individus en organisant une «  grande chasse » planétaire, avec des règles et des codes, afin d’éviter les guerres et les conflits. Il suffit de s’inscrire à la chasse pour y participer, et celle-ci se déroule en dix étapes avec des règles strictes. Chaque participant ou participante doit alternativement endosser le rôle de chasseur et de proie à dix reprises. Les rares personnes parvenant au terme des dix épreuves deviennent riches et célèbres. Le jeu, ou plutôt le concept est digne de la télé réalité, illustrant parfaitement l’absurdité de la « peopolisation » à outrance dont on constate les méfaits quotidiens.

Caroline Meredith, jeune New yorkaise interprétée par Ursula Andress, en est à sa dixième et dernière participation, après une scène mémorable mémorable au cours de laquelle elle liquide son chasseur. Elle doit donc, pour triompher de l’ultime épreuve, tuer une victime désignée, en l’occurrence Marcello, un Italien qui a déjà six meurtres réussis à son actif. Désireuse de maximiser ses gains, Caroline passe un contrat avec une compagnie de thé pour que la mise à mort se fasse dans un lieu prestigieux de Rome. La mort sera filmée et l’exécution sponsorisée dans le cadre d’une campagne de publicité. Détail révélé lors de la présentation du film : Elio Pétri tournera un film publicitaire pour la compagnie Shell après La Dixième victime. Mais ce sera le seul.

La Dixième victime, un film de science-fiction ou un thriller ?… Sans doute les deux. Mais c’est avant tout une réflexion sur la société du spectacle, sur la marchandisation de l’être humain et sur l’exploitation de la mort-divertissemnt. Il traite avec humour (noir) de l’emprise de l’État sur la famille, sur le mariage, en un mot sur le privé et l’intime. Quant aux décors, c’est une mine d’inventions et de visions graphiques, amplifiées par le cadre et la lumière. La Dixième victime est une restauration en couleurs réussie pour un nouvel épisode de la redécouverte du cinéma d’Elio Petri.

Giorgio Mariuzzo [1] : En Italie, les gens ne connaissent pas le cinéma d’Elio Petri. C’est incroyable, car il est si moderne, tant dans l’histoire que dans la mise en scène, et pourtant presque méconnu.

Paola Petri : Presque méconnu pour les jeunes générations. Ses films ne passent presque plus à la télé et d’ailleurs certains ne sont jamais passés. De temps en temps, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est programmé parce que le film a remporté l’Oscar.

Christiane Passevant : Mais la Classe ouvrière va au paradis a eu la Palme d’or

Paola Petri : Oui, mais la télé n’en tient pas compte. La plupart des prix qu’il a obtenu, c’était à l’étranger.

Christiane Passevant : Pourtant I Giorni contati (Les Jours comptés), par exemple, est un film magnifique pour l’image, la mise en scène. On peut même dire que ses films sont de véritables leçons de mise en scène. Mais il est connu dans le milieu du cinéma en Italie ?

Giorgio Mariuzzo : Dans le milieu du cinéma, oui, surtout dans l’ancienne génération qui a travaillé avec lui et l’a admiré. Mais pour la nouvelle génération, non.

Christiane Passevant : Petri a tourné avec des acteurs merveilleux et très connus, Marcello Mastroianni et Gian Maria Volonté, qui se retrouvent sur le tournage de Todo Modo, mon film préféré je dois avouer. Donc, peut-on espérer la sortie de Todo Modo bientôt  ?

Paola Petri : Difficile à dire. Je ne me souviens plus si c’est la Warner qui a les droits du film et je dois dire que les États-uniens sont bizarres avec le cinéma européen. Il est certain que le film a plu aux États-Unis et que cinéma italien est apprécié en général. Néanmoins, une fois qu’ils ont acquis les droits, c’est ce qui s’est passé pour les films d’Elio, ils les oublient. Ils aiment, ils achètent, et par la suite ils ont une telle production dans le monde qu’ils oublient. Par exemple, I Giorni contati (Les Jours comptés), un petit film qui a coûté trois francs six sous, comme vous dîtes, a été racheté par MGM pour l’étranger, mais pas pour l’Italie. C’est différent pour Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon parce que le film était très connu, qu’il a eu l’Oscar et avait gagné auparavant un prix important à Cannes. Pour la Dixième victime, c’est autre chose, car le film est considéré comme très "américain", puisqu’inspiré par la nouvelle de Robert Schekley, auteur très apprécié du public aux États-Unis.

Christiane Passevant : Le film reste dans les mémoires en raison de la fameuse scène, culte, du bikini revolver que porte Ursula Andress au cours d’une danse très sensuelle et bien sûr de Marcello Mastroianni devenu blond…

Paola Petri : C’est une idée de Marcello qui est arrivé ainsi, le premier jour, sur le plateau, blond, mais sans avoir prévenu. Elio est revenu du tournage en disant "tu sais, ce qu’il a fait ce fou ? Il s’est coupé les cheveux et s’est teint en blond !" Je dois dire qu’il n’était pas content dans un premier temps. Il faut dire aussi que l’écriture de ce film fut longue et le scénario réécrit plusieurs fois. Le producteur, Carlo Ponti, n’aimait pas vraiment la science-fiction ; il a accepté de produire le film parce que Marcello y tenait. Tout d’abord, le film devait être réalisé aux États-unis, mais finalement, seule la séquence de New York a été tournée là-bas. La production aurait été trop coûteuse et le film, hormis la première séquence, se déroule donc en Italie.

Christiane Passevant : Pour revenir sur les droits, cela signifie qu’il faut attendre le bon vouloir de ceux et celles qui détiennent les droits des films d’Elio pour qu’ils soient restaurés et qu’ils repassent sur les écrans ou en DVD ?

Paola Petri : Oui. Elio n’a jamais eu les droits sur ses films, sauf pour le dernier, Buone nitizie (Bonnes nouvelles), coproduit avec son interprète Giancarlo Giannini, qui ne s’en occupe pas, pour Medusa qui a été vendu à Media 7 (Berlusconi), puis le film a disparu. J’ai écrit pour demander une copie DVD, mais il m’a été répondu qu’on ne retrouvait plus la copie. Je vais continuer à chercher…

Christiane Passevant : Et les Mains sales qui a été réalisé pour la télévision ?

Paola Petri : Là, c’est autre chose et c’est plus compliqué. Lors de l’achat des droits pour l’adaptation de la pièce de Sartre, les négociations ont été faites avec une avocate, Gisèle Halimi, et la RAI ne s’est pas rendue compte que les droits ne couvraient qu’une seul passage, alors le film n’est passé qu’une fois. Les droits ne couvrent pas l’étranger. Je dois dire que la mise en scène d’Elio a été fidèle au texte.

Christiane Passevant : Et le film sur Pinelli ?

Paola Petri : Il n’a pas été le seul réalisateur. Le film a été réalisé par un groupe de personnes et je n’ai pas vu le film terminé.

Giorgio Mariuzzo : À ce propos, la Piazza Fontana, la mort de Pinelli, c’est là qu’a commencé la répression en Italie, avec les Brigades rouges et les services secrets. Marco Tullio Giordana a réalisé un film sur ce sujet. [2] Aujourd’hui, la relève des Mastroianni et des Volonté est assurée par de jeunes comédiens très bons, qui sont pour la plupart à gauche et n’hésitent pas à le dire. Certains ont critiqué ouvertement Berlusconi. Par exemple, Elio Germano qui a eu un prix à Cannes. Je pense que c’est important et que peut-être quelque chose de nouveau va se passer. Dans les années 1950, c’était différent, les gens de gauche étaient montrés du doigt.

Christiane Passevant : Depuis quelques années déjà, le cinéma de réflexion revient, par exemple, Il Divo de Paolo Sorrentino (2008)…

Paola Petri : Le problème est que peu de films sont produits actuellement, autour de cinquante films par an…

Giorgio Mariuzzo : Alors qu’en France, on avance le chiffre de 250. Dans les années 1970, on produisait aussi jusqu’à 250 films en Italie. Mais tu comprends bien qu’un producteur ne veut pas prendre de risques sur un film d’auteur et il préfère s’engager sur une comédie. Auparavant, un producteur produisait cinq films au lieu d’un aujourd’hui, et en général le partage se faisait ainsi, trois films légers et deux films plus engagés. Je pense toujours au père de Paola, qui était un grand producteur à l’époque, il a produit I Vitelloni de Fellini et une comédie de Toto. Et avec les gains du film de Toto, il pouvait produire des films engagés.

Christiane Passevant : Les films de Toto, même s’ils étaient considérés comme du simple divertissement, avaient toujours un caractère social, avec un fond de critique. Tandis qu’aujourd’hui, les comédies, et les comédies sentimentales en particulier, sont assez fades.

Giorgio Mariuzzo : Quand on parle de la comédie italienne de cette époque, et non la « comédie à l’italienne » comme on le dit à tort, il s’agit souvent de mettre en scène les problèmes des gens, même graves, montrés toutefois d’une manière presque comique, et cela plaisait au public. Par exemple le Pigeon de Mario Monicelli [3], qui raconte les mésaventures de petits délinquants minables qui ont le projet de faire un casse et qui échouent. Le fond n’est pas si drôle en fait, c’est un reflet et une peinture de la société, à la limite du comique et du dramatique. Mais l’humour [noir] en fait une comédie.

Notes :

[1Extrait d’un entretien avec Paola Petri et Giorgio Mariuzzo sur Radio Libertaire, dans les Chroniques rebelles.

[2Piazza Fontana (Romanzo di una strage, 2012) de Marco Tullio Giordana, réalisateur de Cent pas (2000) et de Nos meilleures années (2003).

[3le Pigeon de Mario Monicelli, 1958. Scénario Furio Scarpelli, avec Toto, Vittorio Gassman, Claudia Cardinale, Marcello Mastroianni.



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