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Christiane Passevant
Comme un, Commune. Ou les tribulations de Madeleine et Théo Fischer, du Paris libre de 1871 à Rio de Janeiro
Bruno Bachmann (Petra)
Article mis en ligne le 17 avril 2015

par C.P.
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« Retrouvé au hasard d’un déménagement temporaire, non loin de ce qui fut la redoute des Hautes-Bruyères, au sud-est de Paris, ce vieux manuscrit poussiéreux comme il se doit, a été retranscrit tant bien que mal par un lointain parent de Théo Fischer… »

Le roman de Bruno Bachmann, Comme un, Commune ou les tribulations de Madeleine et Théo Fischer, du Paris libre de 1871 à Rio de Janeiro, commence ainsi à la manière d’un mystère à résoudre, d’un roman d’aventures plongé dans le XIXe siècle de la révolte. C’est aussi un journal de la Commune qui raconte, jour après jour, la construction d’un autre monde, plus juste et plus égalitaire, un mouvement insurrectionnel et révolutionnaire qui laisse incontestablement des traces dans les consciences et les luttes.

Le sommaire est construit comme celui d’un roman feuilleton, avec rebondissements assurés, rencontres fortuites de personnages mythiques, disparitions soudaines et cartes du monde qui semble à portée humaine. Les frontières tombent et l’internationalisme est sur le devant de la scène historique qu’offrent le narrateur et la narratrice, car le livre est écrit à quatre mains et à deux voix, celle de Théo d’abord, qui termine son épopée au bagne et par une énigme — « … Les martyrs ont plus d’une vie car, demain, oui demain, je serai officiellement mort… Yallah ! » —, puis celle de Madeleine qui prend le relais, forte de son bon sens révolutionnaire — « Je m’appelle Madeleine Fischer. Même si notre mariage a été bâtonné ». Madeleine, la révoltée, la pragmatique, l’intuitive, l’amoureuse des animaux qui finalement va devoir fuir Paris pour sauver son bébé, mais avec ses deux chats, Garibaldo et Blanquette.

Comme un, Commune ou les tribulations de Madeleine et Théo Fischer, du Paris libre de 1871 à Rio de Janeiro, on pense au Talon de fer de Jack London parce que, d’une part, l’écriture est simple, directe et induit la promiscuité avec les protagonistes de la narration et, d’autre part, l’idée d’un journal interrompu et égaré, écrit par une femme, puis retrouvé, a très certainement des liens avec le roman de London.

Un roman populaire où l’on suit les traces de Théo, Madeleine, Alexandre, François et les autres dans leurs aventures à travers le monde. On les adopte comme des compagnons et des compagnes au fur et à mesure des épisodes, des courts chapitres et des luttes sociales traversées. Qui n’aime que peu l’histoire devient passionné-e des décors, des itinéraires mouvementés, des personnages avec qui vient l’envie de partager l’utopie, les rêves d’un monde meilleur, mais aussi les bagarres pour défendre des convictions et les plus faibles. Comme un, Commune ou rencontres avec des héros, des héroïnes ordinaires, et des figures célèbres du XIXe siècle, Gustave Courbet, Bakounine, Verlaine, Élisée Reclus, Louise Michel, Théophile Ferré, Nathalie Le Mel, Eugène Varlin et beaucoup d’autres… Au hasard des « tribulations ».

Dans le roman de Bachmann, il est question au fil du récit des causes et des conséquences d’une insurrection devenue révolution. La Commune, révolution méconnue que l’histoire officielle tente encore d’occulter, la Commune comme l’insurrection kabyle de 1871 sont des soulèvements et des élans de liberté qui dérangent les autorités et le font sentir à hauteur de la répression dirigée dès l’origine par les Versaillais. Le déchaînement de la violence à l’encontre des communeux illustre la barbarie abjecte dont sont capables les vainqueurs.
Horreur et dérision d’une morale à la mesure de la domination et de l’exploitation.

« Ils ont adossé des enfants

Contre les murs où l’on fusille ;

Et les voilà tout triomphants

De sauver l’ordre et la famille » (Clovis Hugues)

Sauver l’ordre et le pouvoir pour mettre au pas la révolte et détruire l’utopie initiée par la Commune. Il fallait massacrer ce peuple qui, « las des tyrans », réinventait la démocratie, instaurait l’égalité salariale entre les hommes et les femmes, reconnaissait les droits des femmes, remettait en question le système des banques, exigeait la séparation de l’Église de l’État, déclarait l’instruction publique gratuite, laïque et obligatoire… La IIIe République, héritière des bourreaux versaillais, allait immédiatement abroger ces mesures.

L’histoire est écrite par les vainqueurs dit-on… En effet, qui se souvient de l’insurrection kabyle de 1871 ? D’où l’importance de romans qui donnent une autre vision de l’histoire, à travers des aventures humaines. Comme un, Commune ou les tribulations de Madeleine et Théo Fischer, du Paris libre de 1871 à Rio de Janeiro de Bruno Bachmann en fait partie comme le roman d’Éric Michel, Pacifique, qui raconte l’amitié d’Akli, le Kabyle, et de Malaterre durant la Commune et jusqu’au bagne en Nouvelle-Calédonie. Révoltes des peuples, massacres et répression… Il n’en reste pas moins des moments où la conscience et l’évidence se retrouvent et Théo en sait quelque chose puisqu’il devient rédacteur au Journal officiel de la Commune.

Et l’on se souvient de certaines déclarations savoureuses de ce journal :

Paris le 12 avril 1871.

« La Commune de Paris,
Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité,

Décrète :
Article unique. La colonne de la place Vendôme sera démolie. »

L’acharnement contre la Commune se poursuivra au-delà des massacres et des charniers de mai 1871. Ils fusilleront un an après, en 1872. Les dénonciations et les fausses accusations contre les communeux ne cesseront pas, il va même s’opérer des tris pour coller au mur les vieux, parce qu’ils ont fait 1848, ceux qui n’ont pas travaillé, accusés d’être des gardes nationaux, et les étrangers qui appartiennent à l’Internationale…

Adolphe Braun (1811-1877), "Le viaduc, Arcueil", tiré de Paris 1871.

Comme un, Commune ou les tribulations de Madeleine et Théo Fischer, du Paris libre de 1871 à Rio de Janeiro

Extraits :

Nous ne fûmes pas les criminels que les journalistes décrivirent. De victimes, ils
nous firent bourreaux ; personne ne nous assassina, nous ne nous contentâmes
que d’incendier Paris par divertissement… Dans Le Figaro, on put lire cet appel au meurtre : « Qu’est-ce qu’un républicain ? Une bête féroce… Allons, honnêtes gens ! Uun coup de main pour en finir avec la vermine démocratique et internationale. » Un journal médical de Londres alla jusqu’à réclamer la vivisection des communeux faits prisonniers…

Des bourreaux gras, l’Église bénit les mitraillades. « Ah ! les curés, voilà une belle engeance de cafards ! » a coutume de dire Madeleine. N’est-ce pas un prêtre en civil qui, rue Lafayette, dénonça Eugène Varlin au lieutenant Sicre ? Notre Varlin, qui avait pourtant volé au secours des otages de la rue Haxo, fut rudement amené à Montmartre, qui ce jour-là portait si bien son nom. La foule acquise à Versailles le massacra. Un de ses yeux pendait de son orbite. C’est assis que ses meurtriers durent le fusiller !

Quant à Sicre, voilà un assassin doublé d’un larron. On m’a assuré qu’il avait volé la montre de Varlin. Or, celle-ci présente la gravure suivante : « À Eugène Varlin, les ouvriers relieurs reconnaissants. ». Elle lui fut offerte par les grévistes de Genève pour qui l’homme exemplaire était parvenu à rassembler en quelques jours dix mille francs. Ce fut encore Eugène Varlin qui réunit les typographes et tant d’autres métiers au sein de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris. Traduit en justice en sa qualité de membre de l’Internationale, en 1868, il avait adressé ces phrases prémonitoires à ses juges serviles : « Une classe qui a été opprimée de toutes les époques et de tous les règnes, la classe du travail, prétend apporter un élément de régénération… Lorsqu’une classe a perdu la supériorité morale qui la fait prédominante, elle doit s’effacer si elle ne veut pas être cruelle, parce que la cruauté est la seule ressource des pouvoirs qui tombent. »

***

Ma conscience me porte à avouer que je n’appréciai pas que, faubourg Saint-Antoine, où certains préconisaient le vote à bulletin ouvert, des meneurs escortassent la cohorte des citoyens, influençant leurs voix. Sans les défendre outre mesure, Madeleine me dirait ceci : « Dans la plupart des cantons ruraux, les maires et les curés se tiennent bien dans les cortèges civiques. Ils font ça depuis 1848. » Mais de là à les imiter…

Gloire soit rendue aussi au Comité central de la Garde nationale : ces hommes que rien ne prédestinait à cette tâche nourrirent la capitale, résistèrent aux exaltés, domptèrent les « Amis de l’ordre », réorganisèrent les services publics, prirent langue avec les Prussiens, négocièrent avec les maires plus ou moins fêlons dans le fol espoir d’éloigner le spectre odieux de la guerre civile. Le tout en usant d’une langue empreinte de fraternité, de virilité et d’une sincérité inconnues jusqu’alors. Balayées les vieilles badernes de 1848 aux trahisons désormais lumineuses ! Place aux anonymes, aux sans-grade, aux généreux, talentueux et sensibles à la Vallès, Varlin, Fränkel et j’en passe qui firent de la Commune non point une révolution de plus, mais une révolution d’un genre nouveau.

Socialistes de toutes les écoles, nous n’étions plus des esclaves révoltés et légitimement assoiffés de revanche. Notre éducation avait été faite. Notre œuvre ne se voulait point destructrice mais fondatrice. Fidèles aux nobles idéaux de 1789 et de 1793, nous répugnions à la violence, car la terreur est l’expression du faible et de l’apeuré. Nous étions le droit, point la force brutale qui complique tous les problèmes. Bien sûr, notre verbe se voudrait guerrier mais notre cœur était pacifique. Sans hâte, nous, les communeux, voulions réajuster la pyramide sur son socle. La justice, l’égalité, le travail et la liberté, notre programme reposait sur peu de mots mais ceux-là donnaient le vertige aux peuples du monde, nos frères.

Madeleine, Henriette, Gaston et moi dansâmes toute la nuit et abusâmes de la dive bouteille. Augustine finit par nous rejoindre avec les enfants ainsi que Francesco et Yves. Dans ce Paris où tout le monde saluait tout le monde, où la fraternité s’incarnait, nous étions ivres de liberté, de bonheur et de chansons.

***

« Ce que je réclame de vous, qui êtes des militaires et qui jugez à la face de tous, c’est le champ de Satory, où sont déjà tombés nos frères ! Il faut me retrancher de la société. […] Puisqu’il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame ma part, moi ! Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance…

– Je ne puis vous laisser la parole si vous continuez sur ce ton ! répondit le président.

– J’ai fini ! Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi ! »

Ces propos, qui me furent rapportés sur l’île des Pins, étaient ceux de Louise Michel lors de son procès. Ce fut d’ailleurs cette sortie énergique qui lui valut d’être connue du public, car, sous la Commune, la citoyenne Louise n’était qu’une combattante comme les autres.

Si bien des communeux moururent avec une décontraction insolente, les femmes, elles, défiaient leurs fusilleurs, les insultaient. Quand elles criaient « vive la Commune ! » en s’abattant, elles ne déclinaient pas un programme politique : elles crachaient leur colère aux visages de leurs assassins. Lesquels les exécutaient avec application et sans pitié.

Je me rappelle un article détonant d’André Léo : « Beaucoup de républicains – je ne parle pas des vrais – n’ont détrôné l’Empereur et le bon Dieu que pour se mettre à leur place. Et naturellement, dans cette intention, il leur faut des sujets, ou tout au moins des sujettes… […] La Révolution est la liberté et la responsabilité de toute créature humaine, sans autre limite que le droit commun, sans autre privilège de race, ni de sexe. »

La Commune doit aux femmes d’exister. Ce furent les Montmartroises qui incitèrent les lignards à fraterniser. Les Parisiennes dans leur ensemble contribuèrent à la défense, fabriquèrent des cartouches, cousirent nos uniformes, se firent ambulancières, cantinières. Et elles obtinrent l’égalité de la solde. À travers les comités de vigilance, elles réinventèrent la démocratie. Ce fut derrière Béatrix Excoffon que des centaines de femmes marchèrent sur Versailles le 3 avril… Le 15 mai, plusieurs membres de la Commune passèrent en revue un corps de deux mille femmes soldats dans le jardin des Tuileries !

Je songe à Alix Milliet-Payer, que Joseph et moi avions croisée au cimetière d’Issy. Ambulancière, elle campait au milieu des hommes, dans le froid et la pluie, sans tente. Joseph la vit aider le médecin à amputer un fédéré de sa jambe – épisode qui lui rappela ce qu’il devait à Nathalie. Non seulement cette femme issue d’une bonne famille risquait la mort mais aussi d’être violée si elle était prise par les soudards de Versailles. Car ces culs-terreux violaient nos femmes avant de les fusiller !

Dévouées, intrépides, bien des communeuses furent à la pointe de l’analyse de notre révolution. Je pense encore à André Léo, qui osa écrire que la maternité n’était pas une fin en soi pour la femme, qui aspirait d’abord à être indépendante par son travail.

Qu’ajouter à propos d’Élisabeth Dmitrieff, sinon qu’elle anima avec brio l’Union des femmes et fit un travail remarquable quant à l’organisation des ateliers coopératifs ? Le Dr Marx pouvait être fier de celle qu’il avait missionnée à Paris.

Le même Marx pouvait aussi être fier d’une autre Russe, Anna Jaclard, qui, dit-on, avait été demandée en mariage par le grand Dostoïevski. Ce fut elle qui traduisit l’adresse inaugurale de l’Internationale rédigée par Marx. Plume énergique dans La Sociale, membre du comité de vigilance de Montmartre, elle fit beaucoup pour les écoles de filles.

Une autre Slave, la Polonaise Paule Minck, transforma l’église Saint-Pierre de Montmartre en école de filles.

Noémi Reclus et Clara Perrier participèrent avec Vaillant à la surveillance de l’enseignement dans les écoles de filles. Marguerite Tinayre, de notre XIIIe arrondissement, fit son possible pour accélérer la laïcisation de l’instruction publique.
Madeleine avait une tendresse particulière pour Nathalie Lemel, déportée avec la citoyenne Louise et Henry Bauër.

Je veux aussi me souvenir d’Élodie Richoux, restauratrice de son état. Place Saint-Sulpice, sous la mitraille, elle fit rehausser la barricade, en l’absence de pavés, avec les statues des saints de l’église voisine. Les versaillais l’arrêtèrent alors qu’elle sortait, élégante et gantée, de chez elle.

« C’est vous qui avez fait porter sur la barricade les statues des saints ?

– Mais certainement, les statues étaient de pierre et ceux qui mouraient étaient de chair. »

Elle fut pour cela condamnée, m’a-t-on rapporté, à la déportation en enceinte fortifiée. Cependant, sa santé défaillante ne permit pas son embarquement…



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