DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Christiane Passevant
Masculinité et homosexualité
Les Initiés de John Trengrove et Plus jamais seul d’Alex Anwandter
Article mis en ligne le 22 mai 2017

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Les Initiés de John Trengrove  [1] soulève un double questionnement sur la masculinité et sur l’homosexualité : autrement dit que signifie être un « homme » ? Le film a pour trame une initiation supposée secrète, dont Nelson Mandela parle dans son autobiographie, Un long chemin vers la liberté.

L’image de la cascade sur laquelle se déroule le générique de début est une introduction à l’univers initiatique traditionnel et vertigineux. Lequel bascule soudain dans celui de l’urbanité et de l’industrie quand apparaît Xolani, ouvrier dans une entreprise de Cap Town. Il participe tous les ans au rite d’initiation xhosa pratiqué dans les montagnes de la région du Cap. Il est « instructeur » et c’est pour lui l’occasion de retrouver son ami Vija. Sur place, un homme lui confie son fils, Kwanda, en lui recommandant : « sois dur avec lui, il faut en faire un homme ». L’initiation est liée à l’entrée dans l’âge adulte, où après la circoncision à vif, les initiés doivent affirmer avec force qu’ils sont à présent des hommes et suivre toute une série de rites censés les introduire à leur masculinité. D’abord la retraite dans une case, « une semaine sans boire ni dormir, et après tu seras un homme » !

L’Ukwaluka est une pratique encore taboue qui, si elle est de plus en plus remise en question, demeure un pilier de la culture xhosa traditionnelle, « le moment le plus déterminant dans la vie d’un homme ». La soumission des initiés aux ordres, soins et conseils des instructeurs, le culte de la masculinité ont souvent de graves conséquences et engendrer des comportements machistes et homophobes.

Issu de la classe bourgeoise, Kwanda vit à Johannesburg et n’est là que par obligation paternelle. Il reste étranger à ces coutumes, aux autres initiés et aux instructeurs. Il critique l’initiation et va jusqu’à dire : « les mecs ne pensent qu’à leur bite. Est-ce si important d’avoir une bite ? » Et lorsque Xolani lui ordonne de se taire, Kwanda le brave en jouant sur les différences de classe. Ce n’est plus l’initié face à son instructeur, mais un individu issu d ‘une classe privilégiée face à un ouvrier. D’autant qu’il a perçu la nature de l’amitié de Xolani pour Vija. Il pourrait révéler son secret et lui parle de liberté individuelle, inconscient de ce que représente vivre ouvertement l’homosexualité dans une société africaine.

Lorsque des chefs d’État africains jugent que l’homosexualité est un « symptôme de la décadence occidentale qui menace la culture “traditionnelle” », comment Xolani pourrait-il s’inscrire en faux contre la sentence répandue et s’exposer à être marginalisé, ou même brutalisé. De plus, reconnaître sa relation, c’est mettre Vija en danger. Il est marié et a des enfants. Le secret doit donc être gardé.

Plus jamais seul d’Alex Anwandter  [2] s’inspire d’un crime homophobe contre un jeune homme qui a donné lieu au vote d’une loi anti-discriminatoire : la loi Zamudio. Si le récit se situe à Santiago du Chili, le réalisateur choisit de s’attacher à l’aspect universel du drame. Pablo, 18 ans, est attiré par la danse, le maquillage et les garçons. Son père, Juan, n’est guère présent, accaparé par son travail dans une entreprise de fabrication de mannequins. Pablo a des amis d’enfance, des relations sexuelles, et surtout l’amitié amoureuse de Mari. Dans le quartier, deux garçons le bousculent fréquemment et prétendent lui « apprendre à être un homme », un macho bon teint. Pablo n’en parle qu’à Mari, jusqu’au jour où il est sauvagement agressé avec la complicité de l’un de ses amis.

Pablo est hospitalisé, dans le coma, et son père, bouleversé, tente de trouver des témoins de la scène. Les coupables n’ont pas de casier et aucun indice ne prouve que ce sont les agresseurs. Juan se heurte alors à d’autres formes de violence, l’inefficacité du système judiciaire, le refus de prise en charge des soins de son fils par l’assurance, le silence complice du voisinage, et son patron décide liquider la boîte. Les deux tiers du récit montre la prise de conscience de Juan, son émotion lorsqu’il découvre en allant au cours de danse, la passion de son fils, son refus de l’indifférence et de la discrimination.

Les deux films brisent des silences et génèrent la discussion sur ce que signifie la masculinité, sa transmission et le formatage des esprits. Dans Plus jamais seul, la transmission est susceptible exister dans la relation père/fils. Dans Les initiés, elle s’opère par le biais d’un rituel initiatique impliquant la répression des sentiments affectifs et des pulsions physiques. Ce qui renvoie, dans les deux cas, à la question du genre, au sexisme et à la violence.

Notes :

[1Sortie 19 avril 2017. Thando Mgqolozana, auteur de A Man Who is Not a Man, a participé à l’écriture du film.

[2Sortie 3 mai 2017.

P.S. :

Cet article est paru dans le Monde Libertaire n* 1987, avril 2017.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4