DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Pierre Puchot
Mediapart : En Tunisie, que peut l’opposition face à Ennahda ?
Entretien avec Nadia Chaabane et Mabrouka M’Barek
Article mis en ligne le 7 octobre 2012
dernière modification le 4 octobre 2012

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Quel est l’état de l’opposition politique en Tunisie ? Que penser du mouvement lancé par l’ancien premier ministre Béji Caid Essebsi, qui bénéficie d’un fort relais médiatique ? Le Congrès pour la république (CPR) du président Marzouki, dont la visite à Paris s’est achevée mercredi, a-t-il une marge de manœuvre face aux islamistes d’Ennahda ? Entretien avec Nadia Chaabane, qui est l’une des cinq députés du Pôle démocratique moderniste, et Mabrouka M’barek, élue CPR à l’Assemblée nationale constituante, qui a déposé jeudi à Tunis un projet de loi pour remettre en cause la « dette odieuse » tunisienne, définie comme la dette contractée par une dictature.

Le parti Ennahda est-il aujourd’hui tout-puissant au gouvernement ? La semaine passée, le président de l’Assemblée nationale constituante (du parti Ettakatol) et le secrétaire d’État aux affaires étrangères (du CPR) ont pris la parole à la tribune du congrès du parti de Rached Ghannouchi. Que penser de cette « troïka » au pouvoir en Tunisie, quand les deux autres partis paraissent aujourd’hui totalement inféodés à Ennahda ?

Nadia Chaabane : Je ne sais même plus si on peut encore parler de troïka. Il y a Ennahda, point. La concertation est totalement absente entre les trois partis. Je n’ai pas l’impression d’être face à un front uni, surtout à l’Assemblée nationale constituante, où je travaille avec des composantes du CPR et d’Ettakatol en désaccord avec leurs propres directions. Quand on pense qu’Ettakatol, ou même le président de la République, apprennent régulièrement par la presse telle ou telle nomination, que des annonces faites par la présidence sont contredites par la suite par le gouvernement, on voit que c’est Ennahda, et seulement Ennahda, qui gouverne.

Mabrouka M’barek : Les deux hommes sont venus au congrès d’Ennahda pour représenter leur partis, membres de la tröika. En fait, je considère Ennahda comme un enfant gâté, qui commet beaucoup de confusion. Ils confondent activités du parti et du gouvernement, ils utilisent les biens de l’État pour se rendre à leur congrès, c’est grave. Nous sommes tous immatures en politique, mais eux… Il y a des membres d’Ennahda qui ont très bien compris l’importance d’un gouvernement d’union. Et l’un d’eux est Rached Ghannouchi (le président d’Ennahda –ndlr). Je suis content qu’il soit réélu à la tête du parti, car il fait face à d’autres personnes de son organisation qui n’y croient pas du tout. Quand Ennahda dépasse ses prérogatives, il doit y avoir une force capable de leur dire : « Stop, vous allez trop loin. » C’est exactement ce qui c’est passé lors de l’extradition de l’ancien premier libyen (Lire ici nos articles sur cette affaire.)

Le premier ministre a néanmoins été extradé et les Tunisiens ont considéré cet événement comme une humiliation pour le président Moncef Marzouki.

Mabrouka M’barek : Je ne suis pas d’accord. Le président Marzouki a expliqué à Ennahda qu’ils avaient dépassé leurs prérogatives. Il a joué son rôle de garde-fou, et cela a sensibilisé les Tunisiens sur l’importance du pluralisme en politique, et sur la nécessité d’avoir une séparation des pouvoirs équilibrée.

Ces deux idées ne sont pas ancrées dans les esprits en Tunisie. Dans la commission chargée de travailler sur le préambule de la Constitution, j’ai demandé à ce que soit inscrite cette notion de pluralisme. Et des gens d’Ennahda ne comprenaient pas ! Je leur ait expliqué que nous ne voulions pas que le pouvoir politique soit entre les mains d’un homme ou d’un parti. Le rapporteur Ennahda m’a répondu : « Certes, mais si l’on a un seul parti, on ne va pas obliger les autres à en former un ! »… Vous voyez jusqu’où cela va ? Il est vrai que nous n’avons jamais connu ça, un gouvernement d’union avec plusieurs partis.

Je ne suis pas en train défendre la troïka. Evidemment, il y a des problèmes et le rapport de force est déséquilibré. Mais le CPR a tout même réussi à utiliser des leviers pour faire avancer des réformes. Plusieurs de nos projets de loi ont fait bouger Ennahda et la Troïka. C’est notamment le projet de loi pour écarter les juges corrompus sous Ben Ali. Quand on a présenté ce texte,Noureddine Bhiri (ministre Ennahda de la justice, qui a écarté 82 juges) a engagé des actions dans le même sens.

« L’ensemble des partis voulaient un audit de la dette. Depuis, rien ! »
Sur la question de la dette, votre initiative, médiatisée lors de la visite de Moncef Marzouki à Paris, semble vouée à l’échec. Ennahda n’est pas favorable à un moratoire.

Mabrouka M’barek : C’est plus compliqué et nous avons une chance réelle d’y parvenir. L’histoire de l’audit de la dette, cela fait des mois qu’on y travaille. La troïka n’était pas convaincue. Moncef Marzouki a exercé une pression à ce moment du débat, a bloqué les négociations avec le FMI en disant : « Les partis politiques se sont engagés à faire un audit de la dette. Et depuis, il ne s’est rien passé et l’on est encore en train de contracter des emprunts. Le gouverneur de la banque centrale non plus, n’a pas effectué d’audit, alors que c’est son travail. » Le président a joué là encore le rôle de coach d’une équipe de football, et l’on peut enfin présenter un projet de loi pour l’audit de la dette qui, sur le principe, a été accepté par nos partenaires de la troïka.

La récente démission du ministre CPR de la réforme administrative n’est-elle pas un signe d’impuissance face à Ennahda ?

Mabrouka M’barek : Cela permet aussi aux Tunisiens de se rendre compte que si nous faisons partie de la coalition, nous n’avons pas forcément le même programme ! Mohammed Abbou a une toute autre idée de la réforme administrative que le premier ministre J’beli. Il voulait avoir un rôle transversal, pour chapeauter tous les ministères. J’beli n’a pas accepté, et Abbou a préféré démissionner…

Quel bilan faites-vous du gouvernement en place depuis huit mois ?

Nadia Chaabane : Il est extrêmement négatif. J’ai même la sensation d’assister à la répétition des pratiques d’avant la révolution. Il n’y a aucune concertation, les mesures sont prises dans l’opacité totale. Le gouvernement est en permanence en train de désigner des boucs-émissaires pour justifier son incapacité à faire telle ou telle réforme. J’ai vu faire ça par Ben Ali pendant 23 ans.

Il faut reconnaître cependant qu’aucun gouvernement ne peut seul relever les défis du moment. Comment créer rapidement plusieurs centaines de milliers d’emplois ? Comment réformer le ministère de l’intérieur, toujours aussi autonome ? Cela prendra plusieurs années, et nous n’y arriverons pas sans unir nos forces dans la transparence, et grâce à un consensus national, et non par une critique systématique et partisane comme aujourd’hui. Il faut que tout le monde soit associé à cette démarche, y compris les militaires et le syndicat UGTT. Des états généraux sur les questions de l’emploi, d’un plan de relance quinquennal et de la réforme administrative, sont absolument indispensables. Sans cela, nous demeurerons dans le piège actuel, c’est à dire le conflit permanent. Le problème aujourd’hui est que nous sommes face à un gouvernement autiste, qui ne tolère aucune critique.

L’opposition n’est pas non plus en grande forme. Autant l’on pouvait parler de recomposition politique à l’automne dernier, autant aujourd’hui, le chaos semble l’avoir emporté…

Nadia Chaabane : Les divisions datent d’avant les élections, et aujourd’hui, même si votre idée de décomposition est juste, il y a une restructuration qui est à l’œuvre. Des partis se réorganisent. En région, il y a aussi beaucoup de coordinations entre la société civile et les partis, qui sont beaucoup moins divisés qu’à l’échelle nationale. C’est certain, la construction de l’opposition prend beaucoup trop de temps. Certains leaders de parti ont toujours du mal à mettre de côté leur ambition personnelle au profit de l’intérêt général, et les partis de gauche et d’extrême gauche se recentrent pour chercher un électorat plus large.

Dans le même temps, face à l’émergence de courants salafistes, il y a un peu un mouvement de panique, et j’attends un discours qui consiste à s’unir et à faire front, en dépit des positionnements politiques. Il faut être capable de raisonner calmement et de s’unir autour de valeurs, et non pas contre une menace hypothétique.

« Béji Cäid Essebsi, c’est le retour de l’ancien régime »
Où en est-on des débuts de recomposition dans le gauche tunisienne, notamment autour du Parti du travail tunisien et du mouvement historique Ettajdid ?

Nadia Chaabane : C’est en cours et nous allons déposer la demande de visa pour créer un parti commun, « El Massar », la Voie démocratique et sociale, qui sera une organisation structuré par trois composantes :

— Les indépendants du Pôle démocratique moderniste, dont je fais partie.

— La majorité des militants du PTT.

— Ettajdid.

L’économiste et porte parole du PTT Abdeljedid Bédoui est vice-président. En attendant que le congrès se tienne, pour élire les instances, au plus tard en octobre, c’est Ahmed Brahim (premier secrétaire du mouvement Ettajdid). Nous sommes pour un ancrage autour de valeurs de gauche, avec l’idée de mettre l’accent sur la justice sociale, un plan de relance pour les régions, et la justice transitionnelle. Nous disposons d’une centaine de sections en région et de plusieurs milliers de militants. Nous ne sommes pas une coquille vide, notamment grâce aux sections d’Ettajdid, dont l’ancrage remonte à plusieurs décennies.

L’une des raisons de la faillite électorales des partis de gauche, ou même du PDP, fut d’avoir brandi l’argument identitaire et d’avoir mis en avant l’opposition laïcs contre religieux. Allez-vous poursuivre dans cette voie ?

Nadia Chaabane : C’est un peu plus compliqué, car la campagne du PDM à Tunis n’était pas forcément celle menée à Paris pour les Tunisiens vivant en France. Mais il y a un débat autour de l’identité qui a été imposé en Tunisie, et dans lequel nous nous sommes laissé enfermer. Ça, je pense que c’est fini : on a retenu la leçon de l’élection du 23 octobre 2011. Il y a eu une telle instrumentalisation de la religion qu’aujourd’hui, il y a plus extrémiste qu’Ennahda. La Tunisie n’a pas de problème identitaire. Ceux qui ont un problème identitaire, ce sont plutôt les islamistes, qui vont devoir se définir davantage comme un composante politique, et non plus religieuse. À eux, aussi, de proposer un programme à hauteur des attentes de la Tunisie.

Mabrouka M’Barek : La Tunisie est arrivée à un moment de son histoire où elle doit être gouvernée par deux mouvances, islamique et séculière, de manière conjointe et équilibrée. Tous les partis politiques qui s’opposent à Ennahda et veulent gouverner seuls, n’ont rien compris à la Tunisie. Depuis novembre, je travaille avec les députés de l’opposition. Et je ne suis pas sûr que tous aient compris qu’ils devaient travailler avec Ennahda. De même, les islamistes qui pensent eux aussi gouverner seuls, n’ont rien compris non plus.

L’argument identitaire est toujours repris par le clan de l’ancien premier ministre Béji Caïd Essebsi. Comment l’opposition en recomposition peut-elle faire face à ce nouveau mouvement, « Nadia Tounes », qui bénéficie à la fois du soutien des milieux d’affaires proche de l’ancien régime, et d’un relais médiatique efficace de la part d’organes de presse qui lui sont dévoués, comme le journal Le Temps ou le site Kapitalis  ?

Nadia Chaabane : Quand on lit les textes de « Nadia Tounes », c’est tellement vague que l’on ne peut que s’y retrouver. Ce qui me dérange, c’est la composante RCD, et toute la récupération qui peut en être faite. Je ne crois pas que l’on puisse tourner une page de notre histoire sans s’arrêter sur ce qui s’est passé avant la révolution. Cette initiative est symptomatique de la panique qui s’installe dans le paysage politique tunisien. Il faut aujourd’hui être dans la rupture, par rapport à ce que l’on a fait par le passé, que l’on instaure des véritables espaces de consultation, de concertation, et de la transparence. L’époque des partis construits autour des grands leaders est derrière nous. Aux prochaines élections, il faudra réussir à mobiliser les jeunes de la révolution qui n’ont pas voté le 23 octobre 2011. C’est comme ça que l’on gagnera, à gauche.

Mabrouka M’barek : Cette initiative, c’est le retour de l’ancien régime. Il faut bien examiner leur programme, et surtout avec qui ils comptent le mettre en place. Béji Caïd Essebsi, c’est un bourguibiste, actif du temps du RCD de Ben Ali. Notre position au CPR est que toutes les personnes qui tenaient les commandes du RCD doivent être exclues de la vie politique, au moins pour les cinq prochaines années, le temps de pouvoir construire des bases saines et démocratiques.

« Nous sommes dans les mêmes réflexes qu’avant, un élitisme, une infantilisation des Tunisiens »
Y-a-t-il une plateforme commune possible avec ce qu’il reste du Parti démocrate progressiste ou avec le nouveau Parti républicain, qui n’a finalement pas rejoint Béji Caïd Essebsi ?

Nadia Chaabane  : Nous travaillons en commun au sein de l’ANC, puisque nous sommes dans le même groupe parlementaire. Nous partageons un certain nombre de valeurs, mais ne sommes pas du tout sur la même vision de l’économie. Eux sont beaucoup plus libéraux. Nous ne partageons pas non plus leur vision d’un nationalisme arabe à réactiver. Personnellement, je considère que notre ancrage est avant tout au Maghreb et en Méditerranée. Soyons réalistes : il faudra plusieurs décennies pour reconstruire une initiative panarabe intéressante, et je doute qu’elle puisse dépasser le secteur économique, vu les régimes autoritaires et de dictature auxquels nous faisons face.

L’un de vos chevaux de bataille, c’est la transparence, notamment au sein de l’ANC, via l’« Opengov ». De quoi s’agit-il ?

Nadia Chaabane : Avec Mabrouka M’barek, nous étions les deux premières élues à rejoindre un groupe citoyen pour la promotion de l’Opengov. La transparence, c’est l’une des exigences du moment historique que nous traversons. Nous avons besoin de rompre avec ce dont a le plus souffert la Tunisie, c’est-à-dire l’opacité. Pendant 60 ans en Tunisie, un petite élite a décidé pour le reste, et le peuple ne savait pas comment ni sur quelle base étaient prises les décisions.

Nous avons donc milité au sein de l’Assemblée, en proposant notamment des amendements au réglement intérieur de l’ANC. Nous avons affronté un refus d’Ennahda de communiquer, notamment sur les PV des commissions. Nous avons donc pris sur nous de les publier quand même. Nous sommes dans les mêmes reflexes qu’avant, un élitisme, une infantilisation des Tunisiens. Il faut mettre fin à ces pratiques.

Mabrouka M’barek : La révolution, c’est l’occasion parfaite pour basculer dans une nouvelle gouvernance, en s’appuyant sur un groupe, opengov.tn, que l’on avait créé avec des amis avant le 14 janvier. Une fois élue, j’ai essayé d’agir en ce sens, avec la participation de Nadia Chabaane. Aujourd’hui, ce groupe s’est élargi et compte près de 600 personnes, personnalités de la société civile et élus. Il vient de porter plainte contre l’assemblée constituante pour la non diffusion de PV, au nom du décret-loi du 26 mai 2011 relatif à l’information publique.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4