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Charles Reeve, Hsi Hsuan-wou
De quoi la Révolution culturelle est-elle le nom ?
Article mis en ligne le 17 avril 2015
dernière modification le 3 février 2015

par C.P.
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Alors que la lutte actuelle des travailleurs chinois contre les inégalités gagne en lucidité, les habits du président Mao sont usés, et il est peu probable que sa figure tutélaire vienne à nouveau abuser le peuple, comme au temps de la Révolution culturelle. Et ce sans doute au grand dam du néomaoïste Hongsheng Jiang, dont les éditions La Fabrique ont publié La Commune de Shanghai, et de son préfacier, Alain Badiou, quatrième épée du radicalisme chic, qui prétendent à une « réévaluation » de cette période. Charles Reeve et Hsi Hsuan-wou, auteurs de plusieurs ouvrages sur la Chine, s’attardent pour CQFD sur cette tentative de réhabilitation improbable.

La commune de Shanghai de Hongsheng Jiang [1] est un livre surprenant, un mauvais livre, qui mérite notre attention.

Surprenant, parce qu’il donne la parole à un auteur des courants néo-maoïstes qui s’expriment en Chine, dans les marges tolérées de la nomenklatura du Parti et de la bourgeoisie rouge, et qui, sous couvert du culte de Mao – condition même de cette tolérance –, revendiquent l’héritage de la période maoïste, défendent un retour au modèle capitaliste d’État et réhabilitent la « Grande révolution culturelle » (GRC) de 1966-1967 [2]. Jiang n’hésite
pas à écrire que, pendant la GRC, « la démocratie fit de grands progrès parmi les travailleurs » et affirme qu’on a « exagéré les violences et les massacres ». Il présente les grands chefs – la « bande des Quatre » – comme des « grands héros
du prolétariat ». Surprenant enfin, car l’ouvrage nous arrive sous le label d’une
maison d’éditions, La Fabrique, qui nous avait accoutumés à plus d’intelligence.

Mauvais, parce que c’est un ouvrage indigeste, qui manque de clarté, incapable de fournir au lecteur les outils pour une vision d’ensemble de la GRC. Mauvais aussi, parce que le propos de ce professeur à l’université de Pékin est essentiellement fondé sur la parole de ceux qui avaient alors le pouvoir  : textes, proclamations, témoignages des chefs de la GRC à Shanghai, écrits dans un lourd jargon idéologique.

Cela étant, le livre traite d’un événement important  : deux ans d’intenses luttes politiques au sein du régime staliniste chinois, la mobilisation de masse des étudiants et des travailleurs, ses limites, ses débordements, ses répercussions sociales et son aboutissement sanglant.

Dans sa préface, Alain Badiou présente La Commune de Shanghai comme « un document capital » sur la GRC, qu’il appelle « le cinquième paradigme de l’histoire universelle des révolutions ». D’ailleurs, dans une tribune au journal Libération [3], le même Badiou décrit ce mouvement comme « la plus mémorable mobilisation démocratique que le monde ait jamais connue ». Fallait oser  ! Badiou a une connaissance très sélective de l’« histoire universelle des révolutions », laquelle irait, selon ses critères, de la Révolution française à la GRC, en passant par la Commune de Paris, la Révolution bolchevique et la Révolution chinoise. Le mouvement des soviets russes de 1905 et 1917, la révolution allemande de 1918, la révolution espagnole de 1936, entre autres mouvements émancipateurs, n’existent tout simplement pas. Badiou semble aussi limité sur le sujet même qu’il prétend introduire. Dans le même article, il mentionne quelques « études sérieuses de la Révolution culturelle » réalisés dans les universités américaines. Trop occupé, dans les années 1970-1980, à sermonner les banalités de la pensée-maotsétung, Badiou a dû passer à côté de deux livres importants, les Mémoires du garde rouge Dai Hsiao-ai [4] sur Canton et, surtout, Les Années rouges, de Hua Linshan [5], témoignage d’un garde rouge de la ville de Guilin, livres qui en disent plus sur la GRC, sa complexité et ambigüités, ses tenants et aboutissants, que l’ennuyeux ouvrage en présence.

Après le lancement officiel de la Révolution culturelle par Mao, celui-ci et son groupe n’ont jamais cessé d’intervenir sur les événements. À Shanghai en particulier, du début jusqu’à la fin, ils ont piloté la mobilisation de masse, ses conflits et ses impasses, et l’action des chefs gardes rouges. Jiang en convient, lorsque l’on décida la création de la Commune de Shanghai, cela fut fait « sous l’inspiration de Mao et de ses disciples qui faisaient souvent référence à la Commune de Paris » et c’est Mao qui rédigea le programme. Plus tard, lorsque le mouvement commença à échapper à la direction, mettant en péril la survie du Parti, c’est encore Mao qui décida de transformer la « Commune » en « Comité révolutionnaire ». À la tête du mouvement des gardes rouges, on découvre un conglomérat de chefs, anciens cadres et bureaucrates patentés, nouveaux ambitieux. Avec toujours en arrière-plan l’ombre « protectrice » de l’armée, sur laquelle Mao et son clan s’appuieront in fine pour le retour à l’ordre. Au cours de la première phase, les étudiants ont été poussés en première ligne contre la vieille bureaucratie. Mao ne cessa de le répéter, on doit expurger les cadres conservateurs dans le respect du parti. Le projet de la GRC était une lutte prétendument antibureaucratique, menée de façon bureaucratique par une partie de la bureaucratie qui, pour cela, voulut mobiliser « les masses ». La Commune de Shanghai montre que l’affrontement se jouait en fait entre la ligne d’un capitalisme d’État bureaucratique selon le modèle russe – les « révisionnistes » dans le jargon maoïste – et le groupe de Mao qui cherchait à les évincer pour rénover le Parti.

Passons rapidement sur la lecture que Jiang fait de l’interprétation de la Commune de Paris à partir de celle de Marx [6], et surtout de celle de Lénine dans L’État et la révolution. Où l’expérience de la Commune sera réduite au fait politique, la destruction de l’ancien État et son remplacement par un nouvel État centralisateur, contrôlé par le parti d’avant-garde. Pour Mao aussi, la cause principale de l’échec de la Commune de Paris « avait été l’absence d’un parti uni, centralisé, discipliné », ce qui dit tout sur le contenu et le rôle qu’il attribuait aux communes dans la GRC.

Mao se plaçait sur le terrain de l’action politique, de la création d’un double pouvoir, avec, à terme, l’objectif de reconstruire l’État à l’aide d’un parti épuré. Inutile de souligner que rien dans ce projet ne remettait en question la forme étatique du pouvoir, à plus forte raison la production et la distribution, qui restaient fondées sur l’exploitation du travail salarié. Lorsque Jiang décrit les luttes entre les groupes de la GRC et les bureaucrates du Parti et des syndicats, il s’agit toujours de luttes pour le pouvoir, jamais de luttes pour la réorganisation de la production sociale.

Fin 1966, des « ouvriers rebelles », souvent des jeunes combatifs, moins intégrés par les avantages matériels de l’ancien système, se levèrent contre le système des chefs et des privilèges. En janvier 1967, la direction de la GRC soutint leur prise du pouvoir dans les usines. Il s’ensuivit confusion et chaos, avec, pour conséquence, la désorganisation de la production. Jiang reprend les déclarations des chefs gardes rouges, qui accusaient l’encadrement d’organiser « des grèves d’ouvriers fidèles à l’ancienne bureaucratie ». La désorganisation et la paralysie progressive de la production étaient, certes, la conséquence de l’effondrement de l’ancien encadrement, mais aussi de la passivité de la majorité des travailleurs vis-à-vis du projet maoïste – attitude qualifiée par Jiang de « contre-révolutionnaire », d’après la grille idéologique maoïste.

La désorganisation de la production va constituer un tournant dans la Commune de Shanghai et dans la GRC en général, un moment charnière. L’effondrement, dans la violence, de l’ancien appareil de contrôle, l’agitation politique, la désorganisation du cadre bureaucratique de la production et de la vie sociale ont pu créer des espaces de débat et d’initiative et éveiller le désir d’une société différente. Hua Linsahn, garde rouge rebelle à Guilin, décrit l’agitation dans les usines  : « Les ouvriers exigeaient de participer à toutes les délibérations importantes. On aurait dit qu’ils avaient soif de rattraper les années perdues pendant lesquelles ils n’avaient pas eu droit à la parole. ». À Shanghai même, une faction rebelle demanda l’abolition de toutes les hiérarchies. « Nous n’avons pas besoin de directeurs, nous sommes tous égaux » et « Tous ceux qui détiennent le pouvoir doivent être mis de côté car ils ne valent pas grand-chose et nous pouvons nous charger de leur tâche. » Jiang reconnaît que ce texte, bien que provenant d’une faction minoritaire, « correspondait à l’état d’esprit de bien des rebelles, [et] eut une énorme influence ». C’est pour cela qu’il rencontra l’opposition de la direction maoïste, car il mettait en danger l’alliance avec les cadres.

L’apparition de ces tendances rebelles, revendiquant la démocratie directe, critiquant la hiérarchie, la bureaucratie, firent exploser le projet initial de la GRC. Un mouvement spontané avec une dynamique propre faisait irruption dans un mouvement bureaucratiquement contrôlé. Or, le livre de Jiang est construit sur l’identification entre la GRC et le projet de Mao, et l’importance de cette évolution inattendue lui échappe, il n’en mesure pas la portée. Il faut lire des témoignages comme celui de Hua Linshan, pour saisir le processus d’éveil de l’esprit critique, qui va jusqu’à douter de l’infaillibilité de Mao  : « C’est alors seulement que j’eus l’impression de découvrir le véritable but de la Révolution culturelle  : effacer tous ces abus et toutes ces corruptions, bâtir une société nouvelle où le peuple pourrait conserver le bien commun qui lui appartenait. Ce point de vue […] je devais par la suite le maintenir envers et contre tous, y compris, à la fin, contre ses initiateurs. »

C’est la période la plus passionnante de la GRC, celle où des principes émancipateurs commençaient à prendre le dessus sur les luttes bureaucratiques. La refonte de l’État par le biais des mobilisations de masse risquait de se muer en révolution sociale et d’emporter le contrôle du parti sur la société. « Mao s’est aperçu qu’il perdait le contrôle de la Chine, des villes et que le parti risquait la destruction puisque aucun cadre ne serait mandaté par les masses. [7] ». Ayant démoli ses adversaires, Mao détenait le pouvoir sans partage, il lui fallut désormais écraser les « rebelles » qui lui échappaient. Alors, « pour reprendre ce pouvoir que nous avions conquis en janvier, le Centre [le groupe de Mao] fit appel à l’Armée populaire de libération [8] ». Un nouveau massacre vint s’ajouter aux précédents.

Jiang aborde cette répression avec prudence en se rangeant du côté de Mao, le couvrant par là même. À la question de l’autogouvernement, suggéré par les « rebelles », il oppose la vieille thèse social-démocrate de l’incapacité des travailleurs à se rendre maîtres de leur émancipation. « Si la conscience de classe des travailleurs n’est pas assez mûre pour comprendre que leur émancipation est étroitement liée à celle de l’humanité tout entière, alors les masses œuvreront dans leur seul intérêt. » Et, aussi, « Jusqu’à présent, quasiment tous les prétendus autogouvernements des travailleurs sont devenus des outils corporatistes et économistes […] ou bien des instruments de restauration capitaliste. » Pour expliquer, après janvier 1967, l’écrasement par l’armée des factions rebelles – qualifiées d’« anarchistes » –, Jiang convoque Lénine et sa Maladie infantile du communisme  : « L’anarchisme est une sorte de punition pour les péchés opportunistes du mouvement ouvrier. Tel était bien le cas pour le mouvement étudiant à Shanghai. » Tout se justifie. Le mythe maoïste de la GRC est sauvegardé.

À la fin de son livre, Jiang écrit  : « Je dois affirmer toute ma gratitude envers le
grand dirigeant qu’a été Mao Zedong. » On aurait tort d’y voir une simple astuce destinée à protéger sa place dans l’Université chinoise. Malheureusement, l’oraison traduit tout l’esprit de La Commune de Shanghai. L’ouvrage réhabilite le tissu de mensonges que constitua l’idéologie maoïste, entreprise infâme face à la mémoire des centaines de milliers de victimes. Qu’une telle prose puisse aujourd’hui circuler parmi nous est la preuve que le travail critique de démystification a encore du chemin à faire. Laissons le mot de la fin à Hua Linshan, ancien garde rouge et témoin critique des événements  : « Le président Mao nous avait décrit un paradis, puis il s’était servi de notre ignorance pour nous encourager à scier les barreaux de l’échelle qui menait à ce paradis. Comment avais-je pu être aveugle à ce point et ne pas voir clair dans son jeu ? »

Notes :

[1Hongsheng Jiang, La Commune de Shanghai et la commune de Paris, La Fabrique, 2014, préface d’Alain Badiou.

[2Lire l’interview de Cai Chongguo, « Tout s’achète sauf la Lune », Hsi Hsuan-wou et Charles Reeve, China Blues, Verticales, 2008.

[3« L’antique Badiou répond au fringant Joffrin », Libération, 26 octobre 2014. On y trouve des phrases grandioses comme « le dénombrement des morts est le degré zéro de l’analyse politique »… mais pas celui des petits arrangements avec l’Histoire. Comble d’un effet miroir assez pervers, Badiou y décrit en note le livre de Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao (Champ libre, 1971) – premier ouvrage critique qui osa évoquer les massacres par l’armée – comme une « brillante improvisation idéologique dépourvue de tout rapport au réel politique ». Circulez, y a rien à voir ! (ndlr)

[4Mémoires du garde rouge Dai Hsiao-ai, Albin Michel, 1971.

[5Hua Linshan, Les Années rouges, Seuil, 1987. Voir aussi son interview « Rebelles et conservateurs dans la révolution culturelle », Le Monde libertaire, 1988 ; reproduit in Hsi Hsuan-wou et Charles Reeve, Bureaucratie, bagne et business, L’Insomniaque, 1997. En anglais, de Wu Yiching, The Cultural Revolution at the Margins : Chinese Socialism in Crisis, Harvard University Press, 2014., ouvrage qui revient sur les mouvements de base anti-bureaucratiques pendant la GRC.

[6Marx faisait ressortir, avant tout, l’élément négatif de la Commune, la destruction de l’État bourgeois, minimisant son élément positif, constructif, le caractère fédératif et anticentraliste.

[7Hua Linshan, Interview, op.cit.

[8Les Années rouges, op.cit., p. 163.

P.S. :

paru dans CQFD n°127 (décembre 2014)

http://cqfd-journal.org/De-quoi-la-Revolution-culturelle



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