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Olivier Le Cour Grandmaison
Après les attentats : le triomphe du parti de l’ordre
Article mis en ligne le 17 avril 2015
dernière modification le 25 janvier 2015

par C.P.
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« Notre plume est une arme bien faible – et on ne manque
pas de nous le faire cruellement sentir. Mais il est de notre
devoir d’en faire usage. Nous sommes peut-être impuissants
car notre époque déroule son terrible ordre du jour sans tenir
compte de notre colère et de nos plaintes. […] On pourra
donc plus tard nous reprocher d’avoir été impuissants, mais
pas de nous être déshonorés » par notre silence ou notre
abstention mêmes [1].
Écrire donc, envers et contre tout, sans illusion aucune
sur le pouvoir de ces mots. Écrire pour témoigner et résister,
autant que faire se peut, au triomphe du parti de l’ordre.

Au lendemain du massacre des journalistes de Charlie Hebdo par les frères Kouachi et avant même l’attaque du supermarché kasher de la porte de Vincennes par Amedy Coulibaly, le quotidien Le Monde titrait : « Le 11-Septembre français. » Pour faire bonne mesure, le spécialiste de l’islam Gilles Kepel évoquait « un 11-Septembre culturel » et n’hésitait pas à saluer le « réarmement moral, au sens noble du terme » et le « nouveau consensus sur les valeurs » établis aux États-Unis peu après les terribles attentats de New York et de Washington. Un modèle pour la France. Sans doute cet universitaire concède-t-il quelques « dérives » mais l’essentiel est ailleurs. Admirable, ce terme de « dérive » employé par quelqu’un qui devrait savoir ce que les mots veulent dire. Depuis longtemps, nous savons que les dispositions d’exception adoptées par l’administration Bush et la décision de recourir à la torture ont été arrêtées au plus haut niveau, défendues et soutenues par des spécialistes du renseignement auxquels des médecins, des psychologues et des juristes ont
apporté de précieux conseils.

Si penser, c’est distinguer, ce n’est pas beaucoup penser que de rabattre les actes terroristes commis à Paris sur ce qu’il s’est passé outre-Atlantique. D’un côté, trois citoyens français, fanatisés et antisémites qui conjuguent, dans un mélange qui ne laisse pas de surprendre, une sorte d’amateurisme à une détermination criminelle sans faille puisqu’ils étaient résolus à mourir après avoir perpétré leurs forfaits, et 17 victimes. De l’autre, une longue et minutieuse préparation par Al Qaida, qui disposait de moyens financiers et humains importants, 19 terroristes en action, 4 avions détournés, près de 3 000 morts et plus 6 000 blessés. L’assimilation inepte de ces deux événements témoigne de la puissance des réflexes qui sont, par définition, en-deçà de toute réflexion. Autrement plus grave sur le plan politique, la première légitime par avance le recours toujours plus important à des dispositions extraordinaires, le renforcement des pouvoirs de la police, de la gendarmerie, des douanes et des services de renseignements relativement aux écoutes téléphoniques et à la surveillance d’Internet. En ces matières, le gouvernement semble vouloir s’inspirer de la National Security Agency américaine qui dispose de prérogatives immenses. Immenses, elles le sont en effet mais elles n’ont pas empêché les frères Tsarnaïev de commettre le sanglant attentat de Boston le 15 avril 2013. Un tel constat devrait inciter les responsables de ce pays à penser, mais l’heure est à la surenchère sécuritaire.

L’essentiel est ailleurs, en effet. De l’extrême-droite au Parti socialiste en passant par l’UMP et quelques essayistes en vue, il s’agit d’exploiter la peur et de faire croire que l’on défend « l’esprit du 11 janvier » et la sécurité des Français. Celle-là même qui, dans les conceptions policières de Manuel Valls, est une « liberté », comme il a osé le déclarer en confondant cette dernière avec un droit. Singulier lapsus ou confusion délibérée destinée à donner des gages à l’opposition pour éviter un procès en laxisme et à rassurer sa faible majorité en faisant croire que les libertés individuelles et publiques seraient respectées. Pas de Patriot Act à la française a-t-il aussi précisé mais comme le constate la juriste du Collège de France, Mireille Delmas-Marty,
« il y a d’autres façons de porter atteinte à l’État de droit que par la guerre ou l’état d’exception. Au nom de la prévention du terrorisme », la législation de ce pays
« utilise » déjà « des pratiques dérogatoires d’évitement du juge judiciaire au profit de pouvoirs de plus en plus larges confiés à l’administration ou à la police, constituant un véritable régime de police qui ne dit pas son nom ». Telle était la situation avant les attentats, nul doute qu’elle va s’aggraver maintenant puisque l’important est beaucoup moins l’efficacité véritable des nouvelles mesures annoncées que leur mise en scène politico-médiatique.

À cela s’ajoutent, faut-il le rappeler, plusieurs dispositions exorbitantes du droit commun déjà en vigueur. La loi du 25 février 2008 qui instaure une « rétention de sûreté », laquelle permet, au nom de la dangerosité supposée d’un individu, de s’opposer à sa libération quand bien même il a purgé sa peine. Et la loi du 4 mars 2010 sur « les bandes », la dix-neuvième sur la sécurité votée depuis 2001, qui,
ainsi que le reconnait son auteur Christian Estrosi, repose sur le principe de la responsabilité collective. Aussi est-il possible de condamner des hommes et des femmes à trois ans de prison et à 45 000 euros d’amende non pour ce qu’ils ont
fait mais pour leur seule appartenance à « un groupement » dont le but est de commettre des « violences volontaires. » À l’époque, Robert Badinter avait
dénoncé « une période sombre pour la justice » et le candidat Hollande s’était prononcé pour l’abrogation de la première. C’était avant les attentats. Depuis,
les passions sécuritaires ont balayé toute ambition progressiste et poussé
l’ensemble des partis de gouvernement toujours plus vers la droite.

Pendant ce temps, des élus de l’UMP font leurs des propositions du Front national en ce qui concerne la déchéance de la nationalité, par exemple. Quant à l’essayiste Pascal Bruckner, qui se croit démocrate, il déclare au Figaro : « le seul moyen de combattre ce genre de menace » terroriste « est d’étendre les pouvoirs de la police » et de lutter contre « l’immigrationnisme qui agite un certain nombre de nos élites ».
Et le même de réhabiliter l’improbable notion de « seuil de tolérance » qui relève, selon lui, du « bon sens ». Soucieux d’illustrer ses propos par un exemple précis, il ajoute : contre l’OAS, de Gaulle « n’a pas hésité en 1961 à utiliser ses barbouzes ». Si l’on comprend bien cette fine allusion historique, Pascal Bruckner plaide donc
pour le recours à des exécutions extrajudiciaires. Stupéfiante défaite de la pensée
et sinistre triomphe de la réaction, dans tous les sens du terme. N’oublions pas le
très socialiste Malek Boutih qui, après avoir présidé aux destinées de SOS-Racisme, milite désormais pour « le retour d’un ordre politique et social strict » dans les quartiers populaires et, dans certains cas, pour leur « mise sous tutelle de l’État »
au motif que le « système démocratique » n’est plus en mesure de « gérer »
certaines zones. Autrement dit, il s’agit d’imposer un état d’exception aux citoyens
et aux habitants de ces zones.

Triomphe du parti de l’ordre sur le plan judiciaire aussi par la grâce de la ministre
de la Justice, Christiane Taubira, qui se fait le chantre d’une politique pénale particulièrement répressive. Celle qu’une certaine presse présentait comme l’icône d’une gauche rebelle à la politique économique et sociale conduite par le premier ministre est désormais rentrée dans le rang. Avec cet air martial qui sied aux circonstances, elle défend aujourd’hui ce qu’elle aurait dénoncé hier. En témoignent les récentes et parfois très lourdes condamnations pour apologie de terrorisme prononcées contre plusieurs personnes jugées en comparution immédiate alors que certaines d’entre elles étaient sous l’emprise de l’alcool et que d’autres souffraient de troubles psychologiques. Sans oublier la procédure engagée contre une mineure de
14 ans. De là les mises en garde du Syndicat de la magistrature, du Syndicat des avocats de France et d’Amnesty International qui dénoncent une justice expéditive
et liberticide rendue possible par la loi du 13 novembre 2014 présentée par le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve.

Triomphe du parti de l’ordre dans les écoles toujours. Du député UMP Robert Debré au maire frontiste de Béziers, tous deux adeptes du port l’uniforme ou de la blouse, du drapeau tricolore et de la Marseillaise, que les enfants devront chanter, rejoints sur ce dernier point par la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem. Après avoir réuni pas moins de sept anciens responsables politiques ayant exercé des responsabilités semblables aux siennes et quelques intellectuels, elle a formulé cette proposition où l’originalité réformatrice le dispute au courage et à l’ambition : rétablir « des rites et de l’autorité ». Le sénateur écologiste Jean-François Placé
n’est pas en reste. Lui qui se pousse du col, avec une constance remarquable, en espérant que sa servilité sera un jour récompensée par son entrée au gouvernement, complète ce vaste programme d’union nationale par une suggestion dont l’audace laisse pantois : instaurer des cours de « politesse » ! Nul doute que ce vieux brouet national-républicain remis au goût du jour permettra de résoudre la crise de l’institution scolaire que tous jugent grave et inquiétante. Et pour solde de tout compte, annonce fièrement la ministre, « la revalorisation des rites républicains », une heure d’enseignement moral et civique et, pour les récalcitrants, « leur signalement systématique au directeur » et des heures de travaux d’intérêt général. Ou
comment le crétinisme parlementaire et ministériel, le jeu dérisoire des ambitions personnelles et de la mise en scène de soi comme réformateur prétendu tiennent
lieu de politique, cependant que se révèlent des convergences inédites.

Triomphe du parti de l’ordre enfin dans les quartiers populaires où vivent, selon les gouvernants d’hier et d’aujourd’hui, les nouvelles classes pauvres et dangereuses du XXIe siècle ; celles que tous condamnent à des degrés divers parce qu’elles sont réputées incarner une menace sociale, religieuse, ethnique et politique. Plus encore, la figure du « jeune des banlieues d’origine immigrée » ; soit trois stigmates ajoutés les uns aux autres, fait office de nouvel ennemi intérieur. Contre lui, nos modernes Cavaignac n’hésiteront pas à employer des mesures d’exception pour rétablir ce
qu’ils nomment « l’ordre républicain » dans les quartiers si des émeutes y éclatent.
En novembre 2005, Dominique de Villepin a eu recours à la loi du 3 avril 1955 relative à l’état d’urgence ; nul doute que son successeur à Matignon fera de même s’il est confronté à une situation similaire. Sa récente déclaration sur l’apartheid français ne change rien car elle conjugue l’apparente radicalité du constat avec le néant des propositions concrètes destinées à combattre ce qu’il condamne de façon purement rhétorique

Concluons. Le racisme et l’antisémitisme, grande cause nationale pour l’année 2015 ? Assurément, c’est nécessaire mais insuffisant face à la multiplication des actes antimusulmans – 116 en 15 jours soit une hausse de 110% par rapport au mois de janvier 2014 . Il faut donc y ajouter la lutte indispensable contre l’islamophobie élitaire et populaire qui depuis longtemps prospère et risque de déboucher sur des incidents graves voire sur des drames si rien n’est fait.

Notes :

[1Klaus Mann, « Pen Club », Contre la barbarie 1925-1948, préface de Michel Crépu, Paris, Phébus, 2009, p. 107.



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