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Ronald Creagh
Charlie Hebdo : le 11 septembre de la liberté d’expression
Article mis en ligne le 17 avril 2015
dernière modification le 14 janvier 2015

par C.P.
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Illustration : André Bernard

L’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo n’est pas le 11 septembre de la France [1]. L’État français avait, lui aussi, attenté à la liberté d’expression : n’avait-il pas interdit le journal Hara Kiri, le prédécesseur de Charlie Hebdo ? D’ailleurs, les meurtriers ne se sont pas attaqués à un prestigieux journal de l’establishment comme Le Monde, mais à un petit hebdomadaire impertinent, courageux et pauvre.

Leur acte a été dirigé contre la liberté d’expression. Même s’il y a peut-être eu des manipulations, son inspiration est religieuse : une fatwa a bien été lancée et elle a été appliquée contre les athées par des individus convaincus de réaliser un acte religieux sublime en étouffant la liberté de parole.

Les populations anonymes qui se sont spontanément mobilisées dans un nombre étonnant de pays l’ont bien compris. Leur hommage s’est adressé à des guerilleros sans armes du pays de Voltaire, aux héritiers du Siècle des Lumières, aux révolutionnaires qui se battaient pour une république libertaire, aux enfants de Mai 68. Ils n’ont pas crié « Je suis la France », mais « Je suis Charlie. »

Les agresseurs, eux, se sont attribué les droits de l’État : celui de disposer du monopole de la violence. Ils ont singé ce qui se passe dans un monde où les nations dominantes s’octroient le droit de punir au nom de la justice les nations plus faibles qui n’obéissent pas à leurs ordres. Ils ont tué des athées, mais sans doute aussi des croyants, et les familles de Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré, dessinateurs, Bernard Maris, économiste et chroniqueur, Mustapha Ourrad, correcteur, Elsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse, Michel Renaud, ancien directeur de cabinet du maire de Clermont, Frédéric Boisseau, agent d’entretien, Franck Brinsolaro, brigadier au service de la protection, Ahmed Merabet, agent de police, ont droit à notre soutien. Mais il faut savoir que les miliciens en quête de nouvelles souverainetés se multiplient aujourd’hui : bourricots fatalistes ou dindons goulus, ils sont d’anciens mercenaires jadis entraînés et payés par des nations étrangères et des consortiums capitalistes.

La classe politique, elle, va s’efforcer de présenter l’affaire comme une guerre
contre la France . Cette explication a pour but de rallier un électorat, mais elle ne
tient pas la route : les principaux groupes islamistes ne l’ont pas revendiquée.
Et elle utilise une arme à double tranchant, car en portant la discussion sur le terrain national elle enferme le discours dans le piège de la xénophobie. C’est un détournement de l’enjeu réel, qui dépasse de beaucoup la question nationale : la liberté d’expression des classes exploitées, partout menacée.

Dans l’immédiat, il faut dénier à ceux qui veulent nous contrôler le droit à l’opacité
et au secret d’État. Faire parader des gros bras dans les camps de Roms ou dans
les places publiques est plus facile que de viser les éternelles zones de non droit :
le club des marchands d’armes, les mafias internationales, sans parler des gens
qui bénéficient de l’immunité politique, c’est-à-dire les plus hautes sphères de l’État. Et peut-on accepter une institution qui aidait hier les jihadistes syriens et qui, aujourd’hui, décrète un deuil national ?

Il faudra enfin demander des explications à Bruxelles : les négociations en cours de l’Union Européenne avec les États-Unis risquent d’ouvrir la porte à la totale liberté des grandes entreprises. Les accords en discussion peuvent aller jusqu’à permettre à une multinationale de poursuivre en justice un pays qui interdirait la vente libre des armes. Si déjà on peut s’entraîner en France avec des kalachnikovs, sous les yeux de la police, si on détourne l’émotion populaire à des fins politiciennes, comment croire aux hommages du vice à la vertu ?



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