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Revue libertaire internationale en ligne
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C. J.
Mondes nouveaux et Nouveau Monde (Les utopies sociales en Amérique latine au XIXe siècle)
Pierre-Luc Abramson (les presses du réel, coll. « l’écart absolu »)
Article mis en ligne le 11 novembre 2014

par C.P.
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Durant tout le XIXe siècle, l’Amérique latine a été une terre d’élection pour les socialistes dits utopistes, qu’ils s’y soient rendus physiquement ou non. Ce livre propose une synthèse inédite, et passionnante, sur ce sujet en montrant tout d’abord quelle fut l’influence de ces penseurs, pour la plupart français (Saint-Simon, Charles Fourier, Pierre-Joseph Proudhon, Flora Tristan, Michel Chevalier, Victor Considerant), à l’exception notable de l’anglais Robert Owen et de l’espagnol Francisco Pi y Margall, dans les différents pays du sous-continent. Puis il évoque les événements de 1848 de la Colombie (les « journées de Bogotá ») aux révoltés du Nordeste du Brésil en passant par les révolutions du Chili et du Río de la Plata. Il n’oublie pas non plus les liens entre le socialisme quarante-huitard et l’utopie millénariste dans la destinée de Juan Bustamante, continuateur de Tupac Amaru, fils spirituel de Flora Tristan et fondateur de l’indigénisme au Pérou.

Enfin, il présente diverses expériences communautaires, notamment les phalanstères de Santa Catarina où l’on retrouve le lyonnais Michel Derrion et l’école-phalanstère du Chalco où apparaît le fascinant et mystérieux personnage de Plotino C. Rhodokanaty dont la postérité méconnue sera multiforme au Mexique. Enfin, il revient sur la communauté de La Cecilia de Giovanni Rossi, plus connue grâce au film éponyme de Jean-Louis Comolli en 1976, puis aux travaux d’Isabelle Felici. L’extrait reproduit ci-dessous évoque l’influence de Rhodokanaty sur les origines du mouvement ouvrier mexicain, démontrant que ces penseurs ont, par leurs actes et leurs écrits, « contribué, selon le mot de Proudhon, à “défataliser“ le monde ».

Aux origines du mouvement ouvrier mexicain

Le rôle de Rhodakanaty dans l’histoire sociale mexicaine ne se limite pas à son influence sur les origines du mouvement agraire mexicain. Il concerne aussi celles du mouvement ouvrier. Sous cet aspect, son oeuvre militante porte moins la marque de Fourier que celle de Proudhon. En effet, la tâche qu’il assigna aux disciples réunis au sein de la Sociale – qui, rappelons-le, étaient presque tous des artisans – fut d’organiser ou de réorganiser
dans la capitale diverses sociétés mutualistes professionnelles, dont certaines existaient déjà à l’époque vice-royale, comme celle des tailleurs
ou des chapeliers. Ils devaient aussi fonder des « sociétés de résistance » ouvrières, dans la seule branche de l’économie mexicaine qui fût à l’époque une véritable industrie, le textile. La Sociale devint une organisation influente, agissant de plus en plus au grand jour. Son intervention fut décisive dans la création, en mars 1865, de la Sociedad mutua del ramo de hilados y tejidos del Valle de México (Société mutualiste de la branche des filatures et tissages de la Vallée de Mexico). Peu après, le 10 juin 1865, cette « société de résistance » provoqua, avec le soutien de la Sociale, ce qui semble bien être la première grève ouvrière de l’histoire du Mexique. Elle concerna en même temps l’usine de tissage et de filature de La Colmena, à Mexico, et celle de San Ildefonso, à Tlalnepantla, à une vingtaine de kilomètres au nord de la capitale [1]. Malgré la défaite du mouvement, la Sociale resta active au sein de toutes les sociétés d’artisans et d’ouvriers de Puebla, de Mexico et de leurs environs. Le président Juárez, qui réprima sans hésitation la rébellion de Chávez López, laissa au contraire se développer ce travail d’organisation ouvrière et artisanale. Après que les sociétés mutualistes et de résistance se furent regroupées, le 16 septembre 1870, pour former le Grand Cercle des ouvriers du Mexique, il manifesta son accord dans une lettre où il saluait les sociétés d’artisans, mais ne disait néanmoins pas un mot des ouvriers d’usine, dont les associations faisaient pourtant partie du Grand Cercle [2]. Parmi les signataires de l’appel qui invite les diverses sociétés à se réunir au sein de cette fédération, on trouve Rhodakanaty et le groupe de ses premiers disciples : Francisco Zalacosta, Santiago Villanueva, Juan de Mata Rivera, Hermenegildo Villavicencio. En 1871, la Sociale put sortir de la clandestinité et tenter d’orienter au grand jour les jeunes organisations ouvrières.

À partir de cette date, les signatures des disciples de Rhodakanaty apparaissent fréquemment dans une presse ouvrière, dont la croissance est parallèle à celle des organisations. On trouve celle de Rhodakanaty dans El Socialista, l’organe du Grand Cercle, dirigé par Juan de Mata Rivera [3], dans les divers bulletins et périodiques se réclamant du socialisme et, bien sûr, dans son propre journal théorique, qui ne vécut que deux mois, en 1874, El Craneoscopio, periódico frenológico y científico (Le Cranéoscope, journal phrénologique et scientifique) [4]. Les disciples, pour leur part, signèrent des articles dans les mêmes organes de presse, mais aussi, à partir de 1876, dans El Hijo del trabajo ; à partir de 1878, dans La Internacional, dirigé par Zalacosta ; dans bien d’autres périodiques, tels La Comuna mexicana, La Reforma social, La Huelga et, plus tard, jusque dans les publications des frères Ricardo et Enrique Flores Magón, Regeneración et El Hijo del ahuizote, qui jouèrent un grand rôle dans la préparation et le déclenchement de la révolution de 1910 [5]. Mais notre propos n’est pas de faire l’histoire du Grand Cercle, de sa presse, de ses scissions et dérivations qui constituent toute l’histoire du mouvement ouvrier mexicain d’avant la Révolution. Nous voulons seulement souligner à quel point Rhodakanaty est lié, soit directement, soit à travers les militants qu’il a formés, à cette histoire ; puis revenir au destin personnel de cet ex-quarantehuitard installé au Mexique.

À partir de la fondation du Grand Cercle, Rhodakanaty apparaît comme de plus en plus marginalisé au sein des mouvements qu’il a fait naître et, notamment, au sein de la Sociale qui, de réorganisations en réorientations, poursuit son activité jusqu’en 1882. Apparemment insensible au temps qui passe, il fait chaque jour davantage figure de quarante-huitard attardé et persiste à diffuser au Mexique la doctrine fouriériste. En 1879, il réédite sa Cartilla socialista [6]. Même si, en 1878, le journal La Internacional, publié par la Sociale et dirigé par Zalacosta, inscrit encore l’organisation du « phalanstère sociétaire » parmi les points de son programme [7], Rhodakanaty n’est plus qu’un vieux maître respecté. Le 7 mai 1876, un événement important s’était produit, qui marque une rupture avec l’idéologie quarante-huitarde qu’il incarnait et véhiculait : la Sociale avait décidé d’adopter solennellement un nouveau programme exigeant l’abolition du salariat et impliquant l’action politique illégale.

À cette fin, une petite cérémonie eut lieu, en marge du congrès du Grand Cercle qui se tenait durant le printemps de cette année-là. Ce fut une sorte de refondation de la Sociale qui se déroula à Mexico, dans un salon tendu de rouge et orné de quelques portraits de communards parisiens [8]. Des discours furent échangés. Pour ouvrir la réunion, Rhodakanaty en prononça un, fort grandiloquent, débordant d’idéalisme vague et généreux et dont les références théoriques étaient Virgile, Montesquieu, Saint-Simon, Proudhon et le républicain socialisant et exalté Eugène Pelletan [9]. Francisco Zalacosta lui répondit :

« Après ce grand morceau d’art oratoire de notre maître Rhodakanaty, il nous faut, pour notre satisfaction personnelle et collective, proclamer ceci : la Sociale, en se réorganisant, ne le fait plus dans l’esprit philanthropique
qui l’avait animée ; maintenant, ce qu’il nous faut, c’est une force révolutionnaire. Que vienne la révolution sociale ! C’est ce que nous
voulons [10]. »

Sous le respect formel de l’orateur perce un désaccord fondamental. Désormais, le disciple s’oppose au maître. Quelque temps plus tard, en 1877, la Sociale se proclamait officiellement section mexicaine de l’Alliance internationale des travailleurs et entrait en contact avec la fraction bakouniniste de la Première Internationale. En fait, dès 1871, El Socialista avait publié, dans son numéro du 10 septembre, les statuts de cette organisation et, l’année suivante, Zalacosta avait créé, à côté de la Sociale, un petit groupe de sympathisants de la Première Internationale qui entretenait des rapports avec ceux de Montevideo [11].

Outre l’âge et l’attachement compréhensible au passé, deux autres facteurs plus déterminants expliquent la marginalisation de Rhodakanaty. En premier lieu, la Commune de Paris, dont le retentissement efface le souvenir de 48. Poussé sans doute par ses disciples, il lui rendit néanmoins un hommage, un peu tardif, dans les colonnes de El Socialista [12]. L’autre facteur de sa marginalisation est l’arrivée au sein des organisations mexicaines de militants anarchistes espagnols, très liés eux-mêmes à l’histoire récente et agitée de la Première Internationale. La cérémonie du 7 mai 1876, comme d’ailleurs le congrès du Grand Cercle qui se tenait parallèlement, témoignent de la présence active des « amis espagnols [13] ». Leur influence éclipsa dès lors celle de Rhodakanaty. Après avoir été doucement poussé hors de la Sociale, celui-ci revint en 1880 à Chalco, avec l’intention de rouvrir son école. Il se heurta, ce qui est naturel, à l’hostilité des autorités et des grands propriétaires, mais aussi à celle du général et avocat Tiburcio Montiel, défenseur devant les tribunaux des droits des communautés rurales et fondateur de la première organisation de défense de la paysannerie, la Ligue agraire de la République mexicaine. Montiel était un ami de Zalacosta [14]. On imagine dans quel état d’esprit Rhodakanaty quitta le Mexique en 1886, pour ne plus y revenir . Il y avait passé vingt-cinq ans. On ignore le lieu et la date de sa mort.

Notes :

[1Sur cette grève, v. John M. hart, El Anarquismo y la clase obrera…, op. cit., p. 44 ,et Jorge Basurto, El Proletariado industrial…, op. cit., p. 95-96.

[2Lettre de B. Juárez à Juan Cano du 12 octobre 1870, reproduite par Manuel Díaz Ramírez dans ses Apuntes sobre el movimiento obrero y campesino de México, Mexico, Ed. de cultura popular, 1974, p. 71.

[3Publié de 1871 à 1888. À partir de 1878, Rhodakanaty ne publia plus que des textes philosophiques dans El Socialista et réserva ses textes politiques à d’autres publications, comme El Combate, El Hijo del trabajo et même La Internacional. En effet, à partir de cette date, El Socialista est progressivement récupéré par le régime porfiriste. V. la liste (incomplète) des articles de Rhodakanaty, in G. García Cantú, op. cit., p. 458-459.

[4Publié du 16 avril au 10 juin 1874. Le journal a aussi un aspect social et politique, car la phrénologie du docteur Gall entretient un rapport étroit avec le fouriérisme : elle permet, par l’observation de la forme du crâne, de reconnaître les talents, les penchants et les dispositions morales et, par conséquent, elle facilite l’application de la doctrine sériaire.

[5Sur les débuts de la presse ouvrière au Mexique, v. Jorge Basurto, El Proletariado industrial…, op. cit., p. 87-94, et la revue Historia obrera, publiée à Mexico par le Centro de estudios históricos del movimiento obrero mexicano. On y trouvera de nombreuses reproductions d’articles et des études sur cette presse, notamment sur El Socialista n° 2, sept. 1974 et n° 3, dec. 1974 et sur El Hijo del trabajo n° 2, sept 1974 et n° 4, mars 1975.

[6Sur les presses du journal El Socialista.

[7V. John M. hart, El Anarquismo y la clase obrera…, op. cit., p. 79.

[8La presse a rendu compte de cet événement. Voir l’extrait de El Siglo XIX du 9 mai 1876, publié par José Carlos Valadés in Sobre los orígenes del movimiento obrero en México, Mexico, Centro de estudios históricos del movimiento obrero, 1979, p. 50. V. aussi le reportage paru dans le n° du même jour de El Hijo del trabajo, reproduit par G. García Cantú, op. cit., p. 460-
462 (il s’agit de la n. 14 du chap. VII de la 2e partie).

[9Le discours de Rhodakanaty, publié dans El Hijo del trabajo du 9 mai 1876, est intégralement reproduit dans le vol. déjà cité, Escritos de Rhodakanaty, p. 59-73, ainsi que par G.García Cantú, op. cit., p. 306-312, et, dans une version à peine tronquée, par José C. Valadés, Sobre los orígenes…, op. cit., p. 50-56. Il s’ouvre et se clôt par la citation d’un des textes canoniques de l’utopie, les vers 6 et 7 de la 4e églogue des Bucoliques de Virgile, dans lesquels le poète latin évoque le retour cyclique de l’âge d’or :
« Jam redit et Virgo, redeunt Saturna regna/Jam nova progenies coelo dimittitur alto ».

[10José Carlos Valadés, Sobre los orígenes…, op. cit., p. 56.

[11José Carlos Valadés, ibid., p. 63-93, publie cette correspondance.

[12Dans un article intitulé « La Comuna americana » du 14 août 1877. Ce texte est reproduit par Carlos Illades dans son anthologie déjà citée, p.60-63.

[13V. José Carlos Valadés, ibid., p. 36, et surtout p. 41-42, pages dans lesquelles l’auteur retranscrit l’intervention du délégué Serralde lors des débats du Grand cercle : Serralde écarte expressément l’influence de Marx et accepte, non moins expressément, celle des « amis espagnols », de Francisco Zacalosta et des Jurassiens (« le petit groupe qui se trouve en Suisse »).

[14V. John M. hart, op. cit., p. 96 et Manuel Díaz Ramírez, Apuntes sobre el movimiento…, op. cit., p. 140-141. En septembre 1880, le gouvernement de Porfirio Díaz, par mesure de précaution et sans égards aux dissensions internes existant parmi les défenseurs de la paysannerie, fit déporter en Basse-Californie Tiburcio Montiel et un certain nombre de paysans de Chalco.



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