DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Bienvenue dans un monde d’esclaves
Anne Scotté (éditions du Sextant)
Article mis en ligne le 11 novembre 2014
dernière modification le 8 octobre 2014

par C.P.
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Après une recension du livre d’Anne Scotté, Bienvenue dans un monde d’esclaves, dans Divergences2 (n° 39, juillet 2014) [1], nous revenons sur cet ouvrage qui, outre un tableau accablant des conditions de travail dans les ESN – les entreprises de services du numérique –, propose aux travailleurs du secteur un petit « manuel de survie du salarié ».

Si tous les responsables politiques de la première et de la deuxième droite, les éditocrates et les grands médias n’en finissent pas de clamer leur amour de l’entreprise, chacun sait que la réalité est tout autre. Loin des discours lénifiants des dominants, les salariés des ESN, comme ceux de bien d’autres secteurs du salariat qui sont confrontés au quotidien des rapports de classe, trouveront dans ce court manuel des conseils utiles pour résister au rouleau compresseur d’un management déshumanisant et d’une exploitation débridée, en attendant les nécessaires ripostes collectives qui s’imposent.

NDLR

Bienvenue dans un monde d’esclaves (extrait)

Anne Scotté (Sextant)

1. Survivre en entreprise

Le constat est sans appel, le monde de l’ESN est de plus en plus cynique et si vous vous y adaptez trop bien, vous ne ferez pas émerger le meilleur de vous- même. Alors soyez encore plus cynique qu’elle. Que lui reprochez-vous ? De prendre un maximum et de donner un minimum ? Appliquez donc la même formule, cette fois à votre avantage : prenez le maximum, donnez le minimum.

Le manuel de survie du salarié

Mettez en place votre propre stratégie et votre sort deviendra un peu plus supportable. Pour cela, il ne faut pas confondre le silence avec une résistance passive. Nous vous proposons un mécanisme de participation perverse qui fera rapidement de vous un artiste du double jeu.

En résumé, il s’agit de vivre sa vie en entreprise tout en restant soi-même. Savoir qu’il ne s’agit que d’un jeu permet de relativiser le mécanisme que vous mettrez désormais en place. Voici l’apprentissage qui vous est conseillé.

Conseil n°1 : Faire semblant

Simulez l’infériorité auprès de votre hiérarchie. Laissez-les se persuader qu’ils sont d’essence supérieure, beaucoup plus intelligents que vous, ne faites rien pour les en dissuader, confortez-les en ce sens. Rassurez-les, même s’ils ont des doutes.

Souvenez-vous : « Plus haut monte le singe, plus il montre son cul. » Ne soyez jamais celui qui a vu la lune ! Si la suprématie de vos managers est assurée, vous ne représenterez plus aucun danger et préserverez votre propre tranquillité.

Inutile de faire une lèche effrénée : la stratégie de survie n’exige pas que vous vous avilissiez.

Ne dites jamais « non » a priori. Maints collaborateurs ont fait l’expérience d’un retour de manivelle lié à ce « non » trop précoce. Il est question de vous affecter à Tataouine sur un contrat à signer prochainement, dites que vous êtes ravi. La perspective de voir du pays vous séduit. N’oubliez pas que les sociétés ont beaucoup d’ambitions mais qu’elles ratent régulièrement des marchés. Soyez donc celui qui ne s’est pas opposé plutôt que celui qui a dit non. Vous avez 9 chances sur 10 que le contrat ne se signe pas. Attendez donc tranquillement.

Conseil n°2 : Être discret

Cessez d’avoir des opinions personnelles, ne vous sentez pas obligé d’avoir des initiatives, des idées originales ou tout du moins, si vous en avez, gardez-les pour vous sinon on vous les piquerait rapidement. Pensez que vous pourrez les monnayer un jour pour votre propre compte et vous aurez nettement moins envie d’en parler.

Lâchez quand même quelques bonnes idées avec parcimonie et de manière judicieuse pour éviter que l’on n’oublie votre Quotient Intellectuel ! Ne leur laissez pas l’occasion de trop vous sous-estimer et méditez tout à loisir l’aphorisme d’Oscar Wilde : « il n’est pas de plus grande volupté que d’être pris pour un con par un imbécile. »

Conseil n°3 : Piquer l’information

La règle énoncée précédemment ne signifie pas que vous devez être passif. Bien au contraire, engrangez tout ce que vous pouvez prendre, très discrètement et capitalisez : méthodes, modèles, documents de références, comptes rendus... Cela n’a jamais été aussi simple avec les moyens techniques dont nous disposons et comment pourrait-on vous priver d’une documentation indispensable à la réalisation de vos missions ? Créez votre propre base documentaire professionnelle et votre carnet d’adresses et gardez-vous de les partager. Notez vos propres commentaires. Faites des dossiers, l’information est un pouvoir, vous le garderez le jour où vous partirez.

Conseil n°4 : Être observateur

Ne confondez pas présence et disponibilité intellectuelle. Soyez donc là en vous impliquant a minima pour l’entreprise. Gardez donc votre énergie pour les choses qui en valent la peine, à savoir : vos projets personnels.

Prenez la posture – sagement dissimulée – d’observateur attentif de tous ces modes de fonctionnement absurdes, voire pervers. Observez au maximum comme le ferait l’entomologiste au milieu d’une colonie de fourmis ou de cancrelats et vous ne vous en lasserez pas. Prenez des notes, n’oubliez jamais que vous vivez de grands moments.

Conseil n°5 : Constituer son propre réseau

Soyez conscient que dans le contexte actuel, il est très difficile d’établir un réseau de confiance dans
l’entreprise, ayez beaucoup de discernement. Évitez de vous confier, cela pourrait se retourner contre vous. Quand la direction stresse, les salariés deviennent un peu trop bavards et sont prêts à retourner leur veste très rapidement.

Gérez le paradoxe : soyez très individualiste tout en cultivant votre propre réseau (réseau professionnel et réseau personnel) en capitalisant sur la marque de l’entreprise qui vous emploie. C’est là la règle essentielle qui vous permettra d’assurer votre vie professionnelle le jour où vous sentirez les choses suffisamment mûres pour passer à autre chose.

Combien de temps encore ?

Selon votre tempérament, ce système pourra durer plus ou moins longtemps. L’objectif n’est pas non plus de jouer avec vos nerfs, apprenez à connaître vos limites. Considérez donc qu’en faisant ce séjour dans l’entreprise vous faites un investissement sur votre propre avenir.

Souvenez-vous que seuls ceux qui vivent sur le dos de la bête ont le désir que ce système perdure et même qu’il se perfectionne, pour leur plus grand profit.

Notes :


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