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Nestor Potkine
Des albatros et des brosses à dents
Article mis en ligne le 11 novembre 2014
dernière modification le 29 septembre 2014

par C.P.
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Qui n’a rêvé d’en être un ? Un albatros, j’entends. Les albatros sont des oiseaux et nous avons tous rêvé d’être un oiseau. Oui, mais il y a oiseau et oiseau. L’albatros est l’oiseau le plus efficace qui existe.
En termes scientifiques « l’albatros bénéficie du coût de vol le plus bas mesuré à ce jour ». Un albatros dépense autant d’énergie (pas grand-chose) à voler qu’à couver son œuf, immobile. Le cœur d’un albatros bat moins vite en vol qu’à terre. Bien sûr, la plupart des oiseaux passent bonne partie de leur temps à planer, sans dépenser beaucoup d’énergie. Mais les albatros, eux, passent presque tout leur temps à planer. Même en pleine tempête. Force 6, Force 9, Force 2612², des vagues de dix, de vingt mètres de haut, tranquilles, détendus, un cœur de moine zen à l’heure de l’apéro, ils planent. Ils planent pour un grand nombre de raisons : chez un oiseau honnête, bien élevé et respectueux des autorités, le poids des muscles permettant le vol prend 16 % du poids total. Chez les albatros, 9 %. Chez le meilleur planeur, l’albatros royal, 6 %. L’albatros possède un cran d’arrêt.

Les autres oiseaux déploient leurs ailes, cela leur coûte un effort. Pour l’albatros, la position par défaut, la position de repos, la position au-coin-du-feu-verre-d’armagnac-en-main est la position déployée. L’albatros doit cette chance à une astuce osseuse, une forme particulière des articulations des ailes qui, clac, cadenasse la chose, sans effort supplémentaire.

La solitude du planeur de fond

Le rapport longueur de l’aile/largeur de l’aile de l’albatros se pose à 18/1 : le rapport des ailes des planeurs fabriquées de main d’homme. Quand au rapport entre la capacité de sustentation des ailes et la résistance de l’air, il se monte à 40/1. Le triple de ce dont disposent les meilleurs aigles. Quant à leur envergure, elle s’avère la plus longue que les scientifiques connaissent : trois mètres, pas moins. D’où les stupéfiantes distances que couvrent les albatros. Il a suffi, pour les mesurer, de les équiper en microémetteurs radio.

Dix mille kilomètres en une semaine ? Les doigts dans le nez, enfin, les palmes dans le bec, enfin bon, sans forcer. Hawaii-Alaska et retour, comme vous, vous envisageriez Porte de Clignancourt-Porte d’Orléans. Leur métabolisme contribue à leur endurance. On a vu un albatros attendant le retour de sa compagne couver un œuf pendant 108 jours. Or un albatros qui couve ne bouge pas de son œuf. Pas du tout. Le livre magnifique de Carl Safina, Eye of the albatros, visions of hope and survival (Henry Holt and Company, LLC) comporte une scène hallucinante. L’albatros passe tant de temps en l’air qu’il ne reconnaît pas les dangers qu’il court à terre. Pendant des siècles, des millénaires, il a couvé ses œufs sur des îles isolées au cœur du Pacifique. Pas de rats. Arrivent les bateaux humains, et leurs hôtes inévitables les rats. Une île peuplée de trois cent mille, cinq cent mille albatros, pour une quinzaine de rats débarqués, c’est Byzance ! Un scientifique vit, une nuit, une vingtaine de rats attaquer à tour de rôle un albatros couvant, chacun arrachant un bout de chair. De retour le matin, le scientifique ne retrouva que le cadavre de l’oiseau.

Comment avoir un talon d’Achille quand on ne dispose pas de palmes

Le talon d’Achille de l’albatros ne réside pas dans son talon, ce dont on se doutait un peu. Mais dans son cerveau, cervelle d’oiseau s’il en fut. Sa niche, du point de vue de l’évolution, consiste à pouvoir se déplacer très longtemps très loin. Pas à réfléchir. Décoller d’un œuf, puis trancher la tête des rats d’un coup de bec ne lui vient pas à l’esprit. Après avoir été massacrés par millions au 19e siècle pour leurs plumes (les poussins albatros étaient poussés, vivants, directement dans les chaudrons qui permettaient de les ébouillanter…) l’imbécillité des albatros les exposent à bien pire : le plastique.

Les milliards d’objets en plastique, le très résistant plastique, le très durable plastique, qui, emportés par les égouts, les rivières, les fleuves, débouchent dans les océans, et y flottent. Les bouchons bien rouges, bien jaunes, bien verts, si aisés à découvrir sur le bleu de l’océan, et qui ne fuient pas quand les albatros leur tombent dessus. On a compté jusqu’à 160 objets en plastique dans l’estomac d’albatros morts, morts de faim il va sans dire.

Conclusion en forme d’hygiène orale

Une autre scène déchirante ? Les albatros adultes nourrissent leur petits en régurgitant une huile plus calorique que le diesel. Un albatros revient vers son petit (qui a attendu… une semaine, deux semaines ?) et commence la régurgitation. Une fois, deux fois, le petit continue à réclamer. L’adulte, sous les yeux de Safina, essaie, essaie, essaie, lui, de continuer à régurgiter. Ca bloque. L’adulte a avalé une brosse à dents, que son estomac pousse, pousse, mais qui ne repasse plus dans l’autre sens. Enfin, l’adulte abandonne. Et le petit mourra de faim.

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